Les traités de libre-échange : L’expérience de l’ALÉNA et le Traité Transpacifique

Par Mis en ligne le 27 juillet 2015

En ce moment, les États-Unis négo­cient avec onze autres pays le traité Trans-Pacifique qui doit régu­ler les inves­tis­se­ments dans l’ensemble de cette zone. Ces négo­cia­tions sont tenues secrètes pour les peuples concer­nés, mais elles ne le sont pas pour les capi­ta­listes impli­qués. Pour les seuls États-Unis, les repré­sen­tants d’environ 600 entre­prises y sont inté­grés jusqu’au cou.

Fin du jeu ! Ce traité va prendre en main les inté­rêts des riches aux dépens de ceux des tra­vailleurs-euses et des pay­sans-nes. Il va adop­ter de nou­velles règles pour faci­li­ter le pas­sage des éco­no­mies des pays concer­nés vers le néo-libé­ra­lisme. En même temps il va faire avan­cer les inté­rêts des pays impé­ria­listes membres des négo­cia­tions, soit : les États-Unis, l’Australie, le Canada, le Japon et la Nouvelle-Zélande. Les autres pays domi­nés tels, le Brunei, le Chili, la Malaisie, le Mexique, le Pérou, Singapore et le Vietnam en feront les frais. Mais la classe capi­ta­liste de ces pays va béné­fi­cier de son statut de par­te­naires juniors des entre­prises impé­ria­listes, tou­jours aux dépens des tra­vailleurs-euses et des pay­sans-nes.

Dans chacun des 12 pays visés par le traité, de nou­velles règles seront adop­tées qui vont affai­blir les lois de défense des tra­vailleurs-euses y com­pris dans le sec­teur agri­cole, les petits-es fer­miers-ères et pay­sans-nes, et l’environnement. Elles vont ajou­ter aux pou­voirs des entre­prises capi­ta­listes pour contour­ner les lois qui ne leur contre­vien­draient pas. Un des objec­tifs sera la for­ma­tion d’un bloc de pays en oppo­si­tion à la Chine. C’est partie pre­nante du « pivot vers l’Asie » du Président Obama.

On a parlé de ce futur traité comme un ALÉNA (l’Alliance de libre échange nord-amé­ri­caine) drogué aux sté­roïdes. Vingt ans d’expérience avec l’ALÉNA peuvent nous donner une idée de ce que contien­dra le TTP.

L’ALÉNA est un traité de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. Lors de la signa­ture de ce traité à la fin de 1993, le Président Clinton a promis qu’il allait : « per­mettre une crois­sance accrue, plus d’égalité, une meilleure pré­ser­va­tion de l’environnement, plus de chance pour la paix mon­diale… et la créa­tion de 200,000 emplois dans les trois pays dès 1995 ».

Où en sommes-nous vingt ans plus tard ? Dans les trois pays, on observe une montée ful­gu­rante des inéga­li­tés. Il ne s’agit pas d’une simple pro­gres­sion. Jamais les États-Unis n’ont vu la créa­tion de 200,000 emplois grâce à l’ALÉNA. Au contraire, les emplois ont dis­paru par cen­taines de mil­liers. Les entre­prises amé­ri­caines se sont servi des inci­ta­tifs à l’investissement conte­nus dans le traité pour délo­ca­li­ser leurs pro­duc­tions au Mexique et ainsi pro­fi­ter en plus des bas salaires pra­ti­qués dans ce pays. Aucune loi sur l’environnement n’a été ren­for­cée. Les grandes phar­ma­ceu­tiques et les indus­tries chi­miques ont fait élar­gir leurs droits d’installation sur une plus grande éten­due géo­gra­phique et ont gagné de n’être ni régu­lées ni ins­pec­tées. Les grandes pétro­lières et gazières ont obtenu un droit absolu d’accès aux res­sources natu­relles et de pro­duire encore plus de gaz à effet de serre à reje­ter dans l’atmosphère.

Carlos Salinas, Président du Mexique à l’époque, a repris les propos du Président Clinton pour décla­rer : « L’ALÉNA est une entente pour la créa­tion d’emplois (pour le Mexique). C’est une entente qui va amé­lio­rer l’environnement ». Mais il insista sur­tout pour dire : « C’est une entente qui va amener des aug­men­ta­tions de salaire ». Dans cet article, je vais me concen­trer sur le Mexique, car c’est l’endroit où l’ALÉNA a fait le plus de dégâts.

Les argu­ments des pro­mo­teurs du traité disaient qu’il allait favo­ri­ser les échanges de tech­no­lo­gies et de capi­taux amé­ri­cains per­met­tant ainsi de donner du tra­vail aux chô­meurs-euses mexi­cains-es. Il pous­se­rait le pays à s’industrialiser, à aug­men­ter sa pro­duc­ti­vité ce qui devait mener à des aug­men­ta­tions de salaire. En plus, sou­te­naient-ils, de meilleurs salaires sti­mu­le­raient la créa­tion d’opportunités éco­no­miques ralen­tis­sant ainsi l’immigration vers les États-Unis. Les résul­tats sont là. L’ALÉNA a failli. Il n’a pas pro­vo­qué de crois­sance éco­no­mique signi­fi­ca­tive et seule une partie de la popu­la­tion a pro­fité de son peu de retom­bées. Il n’a pas permis aux chô­meurs-euses de sortir de leur situa­tion ni aux sous-employés-es de faire mieux. Il n’a pas réduit la pau­vreté. Tout au contraire.

Un des résul­tats immé­diats de l’ALÉNA fut l’introduction d’une réforme des lois sur les terres enchâs­sées dans la consti­tu­tion mexi­caine. C’est un ves­tige de la révo­lu­tion du début du 20ième siècle dans ce pays. Elles garan­tis­saient de petites par­celles à culti­ver à des mil­lions d’habitants-es du milieu rural. Le traité a aussi permis l’exportation au Mexique du maïs amé­ri­cain moins cher que le local. C’est l’aliment de base dans ce pays. Avec la baisse des prix, les culti­va­teurs endet­tés ont perdu leurs terres qui, en vertu de l’entente peuvent main­te­nant être ache­tées par de riches entre­pre­neurs-euses mexi­cains-es et par les indus­triels de l’agriculture des États-Unis. Ils se sont effec­ti­ve­ment empa­rés de terres et les ont trans­for­mées en grandes plan­ta­tions. Entre 1995 et 2005, un mil­lion cent mille pay­sans ont perdu leurs terres et un autre mil­lion quatre cent mille tra­vaillant dans l’agriculture ont perdu leur emploi. Les rangs des pauvres cita­dins-es ont ainsi gonflé de même que ceux de l’immigration vers les États-Unis pour y trou­ver du tra­vail clan­des­tin qui offre peut de droits.

Les pauvres des villes ont du mal à trou­ver de l’emploi. Beaucoup ali­mentent le sec­teur infor­mel en ven­dant des bon­bons et des breu­vages aux coins des rues. Leur nombre a constam­ment aug­menté depuis 1994 et repré­sente main­te­nant la moitié de la force de tra­vail. Les salaires ont tel­le­ment baissé que celui d’un-e tra­vailleurs-euse agri­cole ne repré­sente plus que le tiers de ce qu’il était avant l’ALÉNA. Même si le prix du maïs a baissé celui de la tor­tilla, essen­tielle dans la diète mexi­caine, a aug­menté spec­ta­cu­lai­re­ment au cours des 10 pre­mières années de l’entrée en vigueur du traité. L’ALÉNA concer­nait aussi le sec­teur des ser­vices et des règles d’investissement favo­ri­saient la conso­li­da­tion des mar­chés des grains, de la meu­ne­rie, la bou­lan­ge­rie et de la vente au détail. Cette orien­ta­tion des mar­chés a permis aux grandes entre­prises de s’en acca­pa­rer lais­sant ainsi peu de place aux petits pro­duc­teurs et pro­vo­cant la montée des prix. Résultat : la pro­gres­sion du nombre de per­sonnes souf­frant de la faim.

Ce déclin de l’agriculture mexi­caine a pro­vo­qué une aug­men­ta­tion de l’importation des ali­ments amé­ri­cains dont les ali­ments indus­triels qui ont pro­vo­qué iro­ni­que­ment, une montée de l’obésité en même temps que la faim aug­men­tait. Au nou­veau prix, il devient ren­table pour les entre­prises amé­ri­caines de fabri­quer les tor­tillas aux États-Unis et de les expor­ter par la suite au Mexique.

Aujourd’hui, au Mexique, plus de la moitié de la popu­la­tion rurale (60 %) vit sous le seuil de pau­vreté. Une per­sonne sur quatre est dans l’extrême pau­vreté. Elle n’a pas accès à des ali­ments conve­nables et 20 % des enfants sont mal nour­ris. De 2006 à 2010, plus de 12 mil­lions de per­sonnes se sont appau­vries. Et le Mexique a connu la plus lente réduc­tion de la pau­vreté de tous les pays d’Amérique latine depuis l’introduction de l’ALÉNA.

Le salaire mini­mum actuel ne permet d’acheter que 38 % des biens de consom­ma­tion qu’il per­met­tait avant le traité. Clinton et Salinas avaient promis que l’écart des salaires se rédui­rait entre les deux pays per­met­tant ainsi un ralen­tis­se­ment dans l’immigration (des Mexicains-es vers les États-Unis). En fait cet écart s’est lar­ge­ment élargi. En 2011, dans les indus­tries manu­fac­tu­rières mexi­caines, le salaire horaire moyen des tra­vailleurs-euses était de 4,53 $ alors qu’il était de 26,87 $ aux États-Unis.

Au Brésil, il était le double et le triple en Argentine. Le flot des immi­grants-es du Mexique vers le nord ne s’est pas ralenti, il a aug­menté.

Il est vrai que les plus favo­ri­sés-es ont fait des gains. Pendant que des dizaines de mil­liers de petites entre­prises s’effondraient, les grandes entre­prises amé­ri­caines comme Walmart et Costco se sont ins­tal­lées dans le pays y ven­dant à la « nou­velle classe moyenne » des mar­chan­dises impor­tées d’Asie. Il existe aussi des poches de pro­duc­tion pour l’exportation aux États-Unis. Une grève récente à Baja California (la longue pénin­sule mexi­caine au sud de la Californie) à opposé des tra­vailleurs-euses indi­gènes très mal payés-es et de grandes entre­prises de l’agriculture indus­trielle. Elles sont la pro­priété de super riches amé­ri­cains-es et mexi­cains-es. Elles exportent abon­dam­ment des fruits, de petits fruits, des tomates et d’autres pro­duits marai­chers vers le nord alors que les Mexicains-es ne peuvent calmer leur faim.

Tout cela a exa­cerbé l’instabilité sociale et, en plus, les États-Unis ont intro­duit leur « guerre à la drogue ». L’énorme impor­ta­tion d’armes depuis les États-Unis s’avère être la plus impor­tante impor­ta­tion du pays.

Quand on exa­mine ce bilan des effets de l’application de l’ALÉNA sur « la crois­sance, l’égalité, les salaires et la paix » pour le Mexique, ont peut com­prendre les craintes sou­le­vées par le TTP.

Barry Sheppard

B. Sheppard est membre de Solidarity California. Cet article est une adap­ta­tion d’une de ses chro­niques dans un jour­nal de gauche aus­tra­lien. L’adaptation est d’Europe soli­daire sans fron­tières. N.D.T., site Europe soli­daire sans fron­tières, 26 juin 2015,

Traduction, Alexandra Cyr

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