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Le thème : « leur crise »

Mis en ligne le 06 juillet 2009

La crise ?!!? Quelle crise ?!!?

Depuis l’éclatement de la bulle des « sub primes », une série de chocs a tra­versé le sys­tème bour­sier et finan­cier, d’abord aux États-Unis, puis dans le reste du monde. Au début, sous l’administration Bush, l’ampleur de la catas­trophe a été occul­tée et niée. Au Canada, Stephen Harper affir­mait même que cette « tur­bu­lence » avait du bon, puisqu’elle per­met­tait de réa­li­ser de « bonnes affaires » sur les mar­chés. Lors de la der­nière cam­pagne élec­to­rale d’octobre 2008, le Parti conser­va­teur a eu l’audace de spé­ci­fier qu’aucun pro­gramme d’urgence n’était requis. Il accu­sait l’opposition de « faire peur au monde » et, si elle était élue, de remettre le Canada « dans le rouge ». Certes on dira, quoi attendre d’autres de ce gou­ver­ne­ment ?!? En effet, on a été habi­tués depuis l’élection de Stephen Harper en 2006 à tant de bouf­fon­ne­ries, de men­songes et de choix bête­ment néo­con­ser­va­teurs. Le pro­blème actuel, tou­te­fois, dépasse le cadre limité et pro­ba­ble­ment éphé­mère du règne d’Harper. En réa­lité, cette occul­ta­tion de la crise est reprise par l’ensemble des domi­nants, quoique de façon nuan­cée. Au pre­mier plan, soit celui de la langue, le mot « crise » est banni. Les grands médias refusent même d’employer le mot « dépres­sion ». On parle d’une « réces­sion », qui est pré­sen­tée comme un cycle des­cen­dant, momen­tané, un « mau­vais moment » à passer, un creux de vague sur l’horizon radieux et lisse du néo­li­bé­ra­lisme. On guette les indices bour­siers pour dire à tout bout de champ que le « pire est ter­miné » et que la « reprise » est en vue.

Qui va payer ?

Les domi­nants, bien que confiants de sur­mon­ter la crise, ne sont pas cepen­dant pas tota­le­ment d’accord sur la manière à court et à long terme de recons­truire le sys­tème. Pour le moment, l’option qui est majo­ri­taire au sein des domi­nants est qu’il faut appor­ter des cor­rec­tifs « mineurs » pour s’en sortir. Certes, ces cor­rec­tifs « mineurs » coû­te­ront des mil­liards, qui seront emprun­tés par l’État, ce qui veut dire que tout le monde en sera res­pon­sable pour les pro­chains 20-30-50 ans. Ce pro­gramme de « sortie de crise » est rela­ti­ve­ment cohé­rent. L’inspiration vient bien sûr de Washington, mais elle est éga­le­ment relayée par les prin­ci­paux alliés euro­péens, cana­diens, japo­nais, et endos­sée par le nouvel espace de « concer­ta­tion » qu’est devenu le G-20. Sous diverses moda­li­tés, ce pro­gramme est rela­ti­ve­ment simple :

  • Il faut pré­ser­ver l’architecture éco­no­mique et poli­tique du monde actuelle, sous la gou­verne des G-8 (« relooké » en G-20) et du néo­li­bé­ra­lisme.
  • Les prio­ri­tés urgentes sont de reca­pi­ta­li­ser les banques et les ins­ti­tu­tions finan­cières et leur per­mettre de reprendre leurs acti­vi­tés spé­cu­la­tives (ce qu’on appelle le « marché » finan­cier), de refi­nan­cer cer­tains conglo­mé­rats comme GM et Chrysler et d’autres sec­teurs dits stra­té­giques, et de dis­tri­buer quelques secours d’urgence aux chô­meurs et dému­nis.
  • Il faut éli­mi­ner de ce sys­tème les « canards boi­teux » et les « mou­tons noirs » qui ont « abusé » du sys­tème, qui reste effi­cace dans sa sub­stance, mais vul­né­rable sous cer­tains aspects. Cette éli­mi­na­tion passe par des contrôles plus sévères et des res­tric­tions impo­sées aux mani­pu­la­teurs des capi­taux, mais n’implique pas de mettre un frein réel à la finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme.
  • Les classes popu­laires et moyennes devront payer. Avec les nou­veaux som­mets d’endettement de l’État, seront envi­sa­gées de nou­velles formes de taxa­tions sup­plé­men­taires. Parallèlement, l’État sur­en­detté devra dimi­nuer les ser­vices, bref pra­ti­quer, à l’échelle mon­diale et non plus seule­ment dans les pays du tiers-monde, une sorte d’ « ajus­te­ment struc­tu­rel ». Bien sûr, cet « ajus­te­ment » sera inéga­le­ment opé­ra­tion­na­lisé. Les popu­la­tions du G-8 devront réduire leur consom­ma­tion. Quant aux popu­la­tions plus vul­né­rables des « G-192 », il y aura des réduc­tions dras­tiques au niveau des biens « essen­tiels », ce qui veut dire en clair, la famine pour 100 mil­lions de plus de per­sonnes, qui ainsi s’ajouteront au mil­liard de crève-faim actuel.

Il est effec­ti­ve­ment pos­sible, avec un tel pro­gramme, que le « pro­blème » soit tem­po­rai­re­ment « réglé ». Et que les indices bour­siers, de même que la valeur des actifs des grandes entre­prises, reviennent en hausse. Mais la crise n’est pas seule­ment ni prin­ci­pa­le­ment le mou­ve­ment des hauts et des bas de ces indices. Ce dont il s’agit, c’est d’une restruc­tu­ra­tion fon­da­men­tale du sys­tème, laquelle a déjà com­mencé il y a une tren­taine d’années, et qui va pro­ba­ble­ment pour­suivre son cours pen­dant long­temps encore.

Crash « inévi­table » et « ter­mi­nal » du capi­ta­lisme ?

Avant d’aller plus loin dans le débat sur la crise, il importe de rap­pe­ler que depuis long­temps, les mou­ve­ments anti­ca­pi­ta­listes et les intel­lec­tuels de gauche pré­disent la « crise finale », la fin « immi­nente » du capi­ta­lisme. Or pen­dant la pre­mière moitié du ving­tième siècle, les évè­ne­ments semblent leur donner raison : crises finan­cières à répé­ti­tions, grande dépres­sion des années 30, deux guerres mon­diales, insur­rec­tions en cas­cades à com­men­cer par la révo­lu­tion russe, etc. Une lec­ture au « pre­mier degré » de Marx insiste alors sur les contra­dic­tions « irré­so­lubles » du capi­ta­lisme, sur la ten­dance à la chute des taux de profit, bref sur le moment-choc qui doit arri­ver, un jour ou l’autre.

Plus tard, les Internationales construisent leurs stra­té­gies en misant sur cette « fin immi­nente ». Le grand éco­no­miste hon­grois Eugène Varga prédit la crise de 1929 avant tous les experts et affirme qu’il s’agit de la « deuxième phase » de la crise « finale » du capi­ta­lisme. Le mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste doit seule­ment « pous­ser » un peu pour que le capi­ta­lisme « bas­cule » dans le vide. En réa­lité, l’histoire démontre par la suite que ce « bas­cu­le­ment » ne sur­vient pas. En effet, le capi­ta­lisme sur­monte ses contra­dic­tions, via le grand virage key­né­sien, pro­pulsé par la Deuxième guerre mon­diale. Le sys­tème non seule­ment survit à ses contra­dic­tions, mais il peut vaincre l’adversaire de gauche (le projet de la Troisième Internationale) et celui de droite (le nazisme).

Cette inca­pa­cité de penser l’au-delà de la crise coûte très cher. Dans les pays capi­ta­listes, la relance de l’économie sur le mode key­né­sien déplace le centre de gra­vité poli­tique et peu à peu mar­gi­na­lise la gauche. Parallèlement, l’Union sovié­tique s’enlise et s’isole, inca­pable de construire un espace post-capi­ta­liste sur des bases solides et à long terme. Certes, cet aveu­gle­ment de la gauche est cri­ti­qué et décor­ti­qué. Des voix pré­mo­ni­toires, celles de Gramsci notam­ment, mettent en garde cet empor­te­ment devant la « crise finale » et l’espoir qui en découle en une sorte de « happy ending » com­mu­niste.

Dans les années 1960 et 1970, le débat reprend, au moment où se mani­festent jus­te­ment les symp­tômes d’une nou­velle crise, après trente années « glo­rieuses » de déve­lop­pe­ment capi­ta­liste. Poursuivant les tra­vaux de Nicolas Kondratieff, Ernest Mandel pro­pose une ana­lyse his­to­rique des crises du capi­ta­lisme per­met­tant de dépas­ser le sché­ma­tisme qui avait dominé jusque lors le pensé de la crise par la gauche. Par la suite, des avan­cées consi­dé­rables sont mises de l’avant par les tra­vaux de Robert Boyer, de Michel Aglietta et d’Alain Lipietz La crise étant alors ana­ly­sée non pas comme la « fin du capi­ta­lisme », mais la fin d’un cycle et d’un mode de régu­la­tion spé­ci­fique du capi­ta­lisme. On com­prend enfin que dans le sillon du key­né­sia­nisme et du for­disme, le capi­ta­lisme post-crise a effec­ti­ve­ment restruc­turé le sys­tème en créant un cercle « ver­tueux », basé sur l’accumulation du capi­tal, la consom­ma­tion de masse et la dis­ci­pli­ni­sa­tion des classes popu­laires par l’État libé­ral-démo­cra­tique.

Aujourd’hui la « crise des crises »

C’est ce sys­tème « key­né­sien-for­diste » qui entre lui-même en crise au tour­nant des années 1970. C’est une crise qui reflète les contra­dic­tions à la base même du sys­tème capi­ta­liste, mais éga­le­ment l’acuité des conflits « inter-impé­ria­listes » où riva­lisent des puis­sances domi­nantes mais décli­nantes (les États-Unis) et des États « émer­gents ». C’est une crise pro­pul­sée éga­le­ment par plu­sieurs décen­nies de « mal déve­lop­pe­ment » qui conduit à l’épuisement de cer­taines res­sources et qui met fin à une éco­no­mie basée sur l’énergie fos­sile à bon marché. C’est une crise enfin qui est le résul­tat des grandes révoltes pro­lé­ta­riennes et popu­laires qui courent à tra­vers le monde pen­dant les « trente glo­rieuses ». Cette crise des crises détruit toutes les visions sim­plistes mono­cau­sales qui s’imposent encore dans le dis­cours domi­nant.

De cette crise émerge un nou­veau para­digme, le néo­li­bé­ra­lisme qui relance le « tur­bo­ca­pi­ta­lisme » à tra­vers l’expropriation mas­sive des res­sources aupa­ra­vant redis­tri­buées par le key­né­sia­nisme. Cette relance pro­duit une for­mi­dable pous­sée de l’accumulation qui doit se « réa­li­ser » par la déstruc­tu­ra­tion et la restruc­tu­ra­tion des rap­ports de pro­duc­tion à une échelle inédite, pla­né­taire. Mais l’accumulation devient sur­ac­cu­mu­la­tion, comme l’avait prédit Marx. La porte de sortie « tem­po­raire » est le dépla­ce­ment de cette masse de capi­taux vers l’économie spé­cu­la­tive, celle des « bulles ». D’où l’importance énorme que cette éco­no­mie-casino acquiert pour valo­ri­ser les actifs des domi­nants (et secon­dai­re­ment, des domi­nés). Au Québec et au Canada, le pro­ces­sus est le même. Les impacts au niveau des classes popu­laires est déjà et sera encore plus dra­ma­tique. C’est d’autant plus inquié­tant que la crise envi­ron­ne­men­tale, com­po­sante « orga­nique » de cette crise, ne cesse de s’étendre.

Devant cette évo­lu­tion à la fois lente et rapide, divers « pos­sibles » se rouvrent, comme il a été dit pré­cé­dem­ment. Les domi­nants ne sont pas prêts –le pour­raient-ils tout en pré­ser­vant l’essentiel, à savoir l’accumulation du capi­tal ?- à reve­nir au « grand com­pro­mis » qui avait permis la sortie de la grande crise pré­cé­dente. La « solu­tion » est de faire payer, aux domi­nants, de gré ou de force, le déman­tè­le­ment du « filet de sécu­rité » key­né­sien (au « Nord »), y com­pris aux États-Unis et l’aggravation de la famine et de la misère au « Sud ».

La ver­sion social-démo­crate de ce plan de sortie de crise, qu’on per­çoit de façon inégale, en Amérique du Sud, en Chine et en Europe, res­pecte les contours essen­tiels de cette stra­té­gie « néo néo­li­bé­rale », quitte à en « boni­fier » cer­tains aspects, comme par exemple, en aug­men­tant les pres­ta­tions pour les chô­meurs, mais en ne sou­le­vant pas la pos­si­bi­lité de chan­ger de cap, comme par exemple, en natio­na­li­sant les banques. On est loin, très loin même, de Keynes. Quant au « green capi­ta­lism », il ne semble pas, pour le moment en tout cas, que cela aille plus loin que des mesures com­pen­sa­toires, quitte à dimi­nuer les émis­sions de car­bone, sans tou­cher au cercle vicieux du pro­duc­ti­visme et de la consom­ma­tion sans fin.

Entre-temps, les domi­nés, comme tou­jours, s’entêtent et résistent. Des vic­toires par­tielles comme celle de l’UQÀM, des défaites amères comme à York, des résis­tances opi­niâtres comme à Holiday Inn inter­pellent les mili­tants et les mili­tantes, sur­tout que se pro­filent pour la fin de l’année de puis­santes confron­ta­tions dans le sec­teur public. De tout cela émerge, ici et ailleurs, des pistes pour non seule­ment résis­ter à la crise, mais aller au-delà de la crise.

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