La colère des riches

Par Mis en ligne le 01 octobre 2010
Les amé­ri­cains les plus pri­vi­lé­giés sont chauf­fés à blanc contre la volonté d’Obama de ne pas recon­duire les réduc­tions d’impôts déci­dées par George Bush, consi­dé­rées comme un droit acquis inalié­nable. Aveuglés par la rage, cer­tains n’hésitent plus à com­pa­rer la régle­men­ta­tion des bonus à l’invasion de la Pologne par les nazis, et l’on peut lire dans le maga­zine Fortune qu’Obama « le kényan » rêve d’une revanche anti­co­lo­nia­liste sur les USA. Tant d’excès pour­rait prêter à sou­rire, écrit Krugman, à ceci près que grâce à l’influence qu’ils exercent sur le monde poli­tique, il n’est pas impos­sible qu’ils par­viennent à blo­quer la mesure – avant de récla­mer ensuite de nou­veaux sacri­fices pour les autres, au nom de l’indispensable aus­té­rité. — Rappelons qu’en 2005, le revenu des 0,1% des amé­ri­cains les plus riches a atteint 10% du total, et celui du 1% repré­sen­tait 21% de l’ensemble des reve­nus.

Paul Krugman, New York Times, 19 septembre 2010L’Amérique est balayée par une vague de colère. Certes, cette colère chauf­fée à blanc reste un phé­no­mène mino­ri­taire et ne concerne pas la majo­rité de nos conci­toyens. Mais la mino­rité en colère est vrai­ment en colère, et ceux qui en font partie consi­dèrent qu’on leur enlève ce à quoi ils ont droit. Et crient ven­geance.

Non, je ne parle pas des « Tea Parties ». Je parle des riches.

Cette période est ter­rible pour beau­coup de gens dans ce pays. La pau­vreté, en par­ti­cu­lier l’extrême pau­vreté, a fait un bond durant la réces­sion ; des mil­lions de per­sonnes ont perdu leur loge­ment. Les jeunes ne par­viennent pas à trou­ver un emploi ; les cin­quan­te­naires qui ont été licen­ciés craignent de ne plus jamais retra­vailler.

Malgré cela, ces mani­fes­ta­tions de colère – cette forme de rage qui amène à com­pa­rer le pré­sident Obama à Hitler, ou à l’accuser de tra­hi­son – on ne la trouve pas chez les Américains qui endurent ces souf­frances. Mais on la ren­contre chez ceux qui sont les plus pri­vi­lé­giés, qui n’ont pas à s’inquiéter de perdre leurs emplois, leurs mai­sons ou leur assu­rance mala­die, mais qui sont outrés, indi­gnés, à l’idée de devoir payer des impôts légè­re­ment plus élevés.

Cette rage des riches monte depuis que M. Obama est entré en fonc­tion. Elle est tout d’abord restée confi­née à Wall Street. Lorsque le New York Times a publié un article inti­tulé « La plainte des 1% », cela concer­nait les finan­ciers dont les entre­prises avaient été ren­flouées avec l’argent des contri­buables, et qui étaient rendus furieux par la pro­po­si­tion que le prix à payer pour cette opé­ra­tion de sau­ve­tage doive inclure une limi­ta­tion tem­po­raire des bonus. Lorsque le mil­liar­daire Stephen Schwarzman a com­paré une pro­po­si­tion d’Obama à l’invasion de la Pologne par les nazis, la mesure en ques­tion pré­voyait de sup­pri­mer une niche fis­cale qui béné­fi­cie en par­ti­cu­lier aux ges­tion­naires de fonds comme lui.

Aujourd’hui, alors qu’il s’agit de déci­der du sort des baisses d’impôt mises en place par Bush – les taux d’imposition des plus riches revien­dront-ils aux niveaux de l’ère Clinton ? -, la colère des riches s’est ampli­fiée. Et à cer­tains égards, elle a changé de nature.

D’une part, cette folie furieuse a gagné le débat public. C’est une chose lorsqu’un mil­liar­daire s’épanche durant un diner. C’en est un autre lorsque le maga­zine Forbes met en une un article affir­mant que le pré­sident des États-Unis tente déli­bé­ré­ment de mettre à bas l’Amérique au nom d’un pro­gramme « anti­co­lo­nia­liste » venu du Kenya, et que « les États-Unis sont diri­gés selon les rêves d’un membre de la tribu Luo durant les années 1950 ». Lorsqu’il s’agit de défendre les inté­rêts des riches, il semble que les règles nor­males du dia­logue civi­lisé (et ration­nel) ne soient plus appli­cables.

Dans le même temps, parmi les pri­vi­lé­giés, l’apitoiement sur soi est devenu accep­table, voire même à la mode.

Les défen­seurs des réduc­tions d’impôt pré­ten­daient habi­tuel­le­ment être prin­ci­pa­le­ment pré­oc­cu­pés par la volonté d’aider les ménages amé­ri­cains moyens. Même les allé­ge­ments fis­caux pour les riches étaient jus­ti­fiés en termes de retom­bées éco­no­miques, en affir­mant que grâce aux réduc­tions des impôts au sommet, l’économie serait plus forte, au béné­fice de tous.

Mais aujourd’hui, ceux qui réclament des baisses d’impôts ne tentent même pas de défendre cette thèse du « ruis­sel­le­ment vers le bas » de la pros­pé­rité. Les répu­bli­cains sou­tiennent que l’augmentation des impôts pour les plus riches nui­rait aux petites entre­prises, mais ils ne donnent pas le sen­ti­ment d’y croire vrai­ment. Par contre, on entend cou­ram­ment nier de façon véhé­mente que ceux qui gagnent 400 ou 500.000 dol­lars par an soient riches. On nous dit : regar­dez les dépenses des ménages dans cette tranche de revenu – les impôts fon­ciers qu’ils doivent payer sur leurs mai­sons luxueuses, le prix payé pour envoyer leurs enfants dans des écoles pri­vées d’élite, et ainsi de suite. Tout ce qui fait qu’ils par­viennent à peine à joindre les deux bouts.

Parmi ceux qui sont indé­nia­ble­ment les plus riches, on voit émer­ger un état d’esprit com­ba­tif pour la défense de leurs droits acquis : c’est leur argent, et ils ont le droit de le garder. « Les impôts sont le prix à payer pour une société civi­li­sée », jugeait Oliver Wendell Holmes – mais c’était il y a fort long­temps [1]

Le spec­tacle donné par les Américains for­tu­nés – les plus pri­vi­lé­giés sur cette pla­nète -, se lais­sant com­plai­sam­ment aller à l’apitoiement sur soi, pour­rait paraître drôle, à ceci près : ils pour­raient fort bien par­ve­nir à leurs fins. Peu importe la fac­ture de 700 mil­liards de dol­lars requise pour pro­lon­ger ces avan­tages fis­caux haut de gamme [2] : pra­ti­que­ment tous les répu­bli­cains et quelques démo­crates se pré­ci­pitent au secours de ces riches oppri­més.

Voyez-vous, les riches sont dif­fé­rents de vous et moi : ils ont plus d’influence. C’est en partie dû à leurs contri­bu­tions aux cam­pagnes élec­to­rales, mais cela résulte aussi de la pres­sion sociale qu’ils peuvent exercent sur les poli­tiques. Ces der­niers passent beau­coup de temps avec les riches. Et lorsque les riches sont mena­cés de payer un sup­plé­ment d’impôt de 3 ou 4 pour cent sur leur revenu, les poli­tiques com­pa­tissent, de façon bien plus aiguë, à l’évidence, que lorsqu’ils sont confron­tés à la dou­leur des familles qui perdent leurs emplois, leurs mai­sons, et leurs espoirs.

Et lorsque ce débat sur les impôts sera clos, d’une façon ou d’une autre, on peut être assuré que ceux qui défendent aujourd’hui les reve­nus de l’élite revien­dront à la charge et exi­ge­ront des réduc­tions de dépense sur les retraites et les allo­ca­tions chô­mage. L’Amérique doit faire des choix dif­fi­ciles, diront- ils ; nous devons tous accep­ter de faire des sacri­fices.

Mais lorsqu’ils disent « nous », cela signi­fie « vous ». Ce sacri­fice ne concerne que les petits.

Sur le web :

Larry Bartel – Unequal Democracy : The Political Economy of the New Gilded Age

Unequal Democracy debunks many myths about poli­tics in contem­po­rary America, using the wide­ning gap bet­ween the rich and the poor to shed dis­tur­bing light on the wor­kings of American demo­cracy. Larry Bartels shows that increa­sing inequa­lity is not simply the result of eco­no­mic forces, but the pro­duct of broad-rea­ching policy choices in a poli­ti­cal system domi­na­ted by par­ti­san ideo­lo­gies and the inter­ests of the weal­thy.

Extrait :

the share of total income going to people at the level of Dahl’s “eco­no­mic notables”-the top 0.1% of income- ear­ners-has more than tri­pled, from 3.2% in the late 1950s to 10.9% in 2005. The share going to the top 1% of income- ear­ners-a much broa­der but still very affluent group-more than dou­bled over the same period, from 10.2% to 21.8%

Lire : Introduction et pre­mier cha­pitre

Via Google Books


Publication ori­gi­nale New York Times, tra­duc­tion Contre Info
[1] Juge de Cour Suprême, . Wendell Holmes Jr a légué une partie de son patri­moine à l’Etat. [2] La fac­ture de 700 mil­liards cor­res­pond à une pro­ro­ga­tion des allè­ge­ments durant dix ans – ndlr

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