Devant la pandémie, quelle souveraineté alimentaire voulons-nous ? 

Entrevue avec Marie-Josée Renaud, coordonnatrice de l’Union paysanne, par Marie-Josée Béliveau

Depuis mars 2020, des questions concernant la souveraineté alimentaire émergent dans le sillon de la pandémie. Où se trouve-t-on un an plus tard ?  

On voit d’abord une différence au niveau de l’intérêt du public envers les systèmes alimentaires, tel que manger local ou selon les saisons et se poser des questions face à un aliment. Les gens ont commencé à se questionner: pourrait-on être en pénurie de quelque chose? Pourrait-on manquer de farine ? Peut-on apprendre à se passer des importations et en produire davantage chez nous ?  Parallèlement, il y a un grand engouement pour le jardinage. Les centres de jardins et les semenciers artisanaux sont débordés tandis que les formations en jardinage et en agriculture maraîchère ont le vent dans les voiles. Avec l’intérêt pour la production locale, le réseau des fermiers de famille affiche complet. Ce sont des bonnes nouvelles !

Et du côté du gouvernement ? 

Le ministre de l’Agriculture nous encourage à acheter 12$ de produits locaux dans notre panier hebdomadaire. De l’autre côté, on voit passer les annonces d’aides à l’exportation et à l’importation alimentaire, pour une agriculture industrielle ancrée dans le système d’échange international. Si on analyse de plus près, cette stratégie est en compétition directe avec l’agriculture locale et la mise en marché à circuit court. Entretemps, le ministre avance des dizaines de millions de subventions à une serre industrielle pour l’installation d’une dalle de béton de 30 hectares en territoire agricole, comme le font à Lévis en ce moment les Productions Horticoles Demers.

De quelle autonomie alimentaire parle-t-on?

Le gouvernement affirme que ces gros projets favorisent l’autonomie alimentaire et que nous allons faire pousser des tomates au Québec. Si on prend l’exemple d’une tomate qui pousse en serre en hydroponique, on doit se poser des questions : elle n’est pas biologique, peu nutritive et dépend à 100% d’intrants chimiques importés que le Québec ne produit pas. De plus, on fait venir 90% de la main-d’œuvre agricole du Guatemala et du Mexique, avec tous les enjeux de droits humains et de droits du travail pour les travailleurs migrants. Est-ce que cette tomate participe réellement à l’autonomie alimentaire d’ici parce qu’elle a poussé au Québec ? L’idée derrière l’autonomie alimentaire est que si demain il y a une catastrophe climatique ou que les frontières ferment, nous serons capables de nous nourrir. En réalité, ce système ne participe pas à notre réelle autonomie alimentaire. Les solutions que le gouvernement avance en ce moment pour promouvoir l’autonomie alimentaire sont à côté de la cible.

Les réponses ne sont donc pas adéquates… 

Avec la covid, nous voyons vu des gros abattoirs fermer brusquement. Nous sommes passés près d’euthanasier des milliers de porcs, car les producteurs ne pouvaient continuer à les entretenir alors qu’ils étaient dû pour l’abattage. Il y aussi une crise du lait qui découle de la fermeture des restaurants où la demande a tellement baissé que d’énormes quantités de produits sont jetés aux égouts. C’est incroyable d’en venir à des solutions comme celles-là alors que des gens qui ont faim. Mais c’est parce qu’on est intégré dans un réseau industriel qui dépend d’une grosse chaîne sur lequel nous n’avons pas le contrôle. Aussitôt qu’un maillon de la chaîne éclate, les autres maillons écopent. Pour sa part, la petite ferme paysanne intégrée à sa communauté sera beaucoup plus résiliente devant une catastrophe, mais pour le moment, elle n’a pas le soutien du gouvernement.

Certains disent qu’il faut changer de paradigme…

Avec la crise climatique et les changements à venir dans un futur proche, il faut rendre nos systèmes plus résilients. Une petite ferme sera forcément plus résiliente, car elle est ancrée dans sa communauté, elle répond aux besoins alimentaires de celle-ci et sa mise en marché en circuit court ne sera pas du jour au lendemain compromise par un virus. Il faut sortir de l’idée d’un système alimentaire de masse afin de voir plutôt l’agriculture comme un service à la communauté. Quand un agriculteur s’engage dans une agriculture écologique, il participe à la biodiversité de son territoire et assure la sécurité alimentaire dans sa communauté tout en protégeant la fertilité des sols pour les générations futures. Or, les subventions sont encore attribuées aux grosses fermes en fonction de la superficie cultivée ou du volume récolté. Ce système encourage la monoculture, dépendante des pesticides et ayant recours aux OGM. Bien que le gouvernement du Québec ait pris quelques mesures intéressantes, notamment avec le plan d’agriculture durable qui vise à diminuer les pesticides, c’est très insuffisant. En ce moment, 80% de l’aide de l’État va aux grosses fermes et à la monoculture.

En réalité, le système actuel n’encourage pas la résilience des petits agriculteurs…

La petite agriculture est plus résiliente, elle est plus de proximité, la mise en marché est plus facile, elle peut plus s’ajuster aux consommateurs et à la demande. Mais pour faire ses frais et être rentable, il faut qu’elle puisse se diversifier et qu’elle ait de l’aide de l’État. Pour le faire, il faut soutenir et rétribuer les fermes en reconnaissant leur multifonctionnalité, comme cela se fait en Europe. Là-bas, on rétribue et on reconnaît les paysans pour les services qu’ils rendent à la communauté. Par exemple, le fait que leurs troupeaux participent aux paysages bucoliques alpins ou encore qu’en broutant l’herbe d’une prairie à l’autre, ils participent au captage du carbone. Ce système encourage les bonnes pratiques et stabilise les revenus des producteurs agricoles tout en leur donnant une reconnaissance et de l’aide financière pour ces activités qui sont bénéfiques pour toute la société, en plus de nourrir leur communauté. Au Québec, les paysans n’ont aucune reconnaissance s’ils prennent soin de l’environnement, de leur communauté, de leurs travailleurs, d’ eux-mêmes ! C’est comme si on rejetait toutes les charges écologiques qui proviennent de l’agriculture industrielle sur la société entière, alors que les petits producteurs qui prennent ces charges là sur leurs épaules ne sont pas reconnus.

Qu’est-ce qui se passe à la base ?

Les initiatives se multiplient, que ce soit de la part de tables de concertation régionale, de MRC, de villes, et de la communauté. Dans le projet Nourrir notre monde en Haute Gaspésie, la communauté se met en action. Dans Bellechasse, la Coopérative La Mauve, qui produit fromages, viandes et légumes, s’associe aux familles pour offrir des paniers diversifiés. Malheureusement, elle a dû fermer malgré leurs années d’expertise, incapable de compétitionner avec un système industriel subventionné à coup de millions. Mentionnons aussi la coopérative de solidarité Le Petit abattoir en Estrie. C’est un autre beau projet émanant de producteurs de volailles qui devaient faire des heures de route pour abattre leurs volailles (le seul abattoir qui prenait des petits producteurs se trouve à l’Île d’Orléans). C’est impossible d’y garantir au petit producteur que ce qui sort à l’autre bout de la chaîne sont ses poulets. Alors, c’est magnifique de voir une communauté qui se prend en charge pour créer une coopérative, mais cela exige beaucoup d’énergie et d’investissement de la part de producteurs qui peinent déjà à terminer leurs journées de travail.

Sans l’aide de l’État, ces initiatives sont en péril …

Il y a des dizaines d’initiatives trippantes qui émanent de la communauté, mais il faut qu’il y ait des programmes du gouvernement qui aident la petite agriculture en reconnaissant la multifonctionnalité et les soutienne pour la mise en place d’infrastructures. Pensons aux petites épiceries indépendantes qui travaillent fort pour mettre en valeur les produits locaux, en s’associant avec des producteurs plutôt que de dépendre d’un gros fournisseur. Eux aussi ont besoin d’un coup de main ! La seule bannière de supermarché qui nous reste au Québec est Métro. Or, son proprio a beau être québécois, ce n’est pas lui qui fixe le prix. Il est incapable de vendre au même prix la tomate du Mexique, la tomate des Serres Demers et la tomate cultivée à 16 km de son épicerie. Ce n’est pas parce qu’il n’aime pas le petit producteur, mais il y a tout un système derrière cela. Il faut donc que le gouvernement s’engage à définancer l’agriculture industrielle qui nous dépossède de notre souveraineté alimentaire pour réinvestir dans un système réellement écologique, résilient et nourricier.

Le gouvernement promeut des grandes serres industrielles comme la panacée… 

La CAQ est dans une espèce de course pour copier le système qu’on trouve en Ontario. Mais, si on prend les Serres Demers à Lévis ou Toundra qui font du concombre à Saint-Félicien, ce modèle amène des enjeux de main d’œuvre lorsque ces entreprises ont besoin de 300 travailleurs, alors qu’elles s’installent dans une communauté de 10 000 personnes. En pratique, on doit engager des travailleurs migrants à bas salaires. Également, ces serres industrielles génèrent de la pollution lumineuse visible des kilomètres à la ronde, ainsi que du camionnage. Il y a en plus des enjeux de gestion des matières résiduelles et des eaux. On peut d’ailleurs se demander si les eaux de ses serres hydroponiques – chargées d’engrais chimiques – sont retournées dans le réseau d’égouts ou dans les plans d’eau, ou bien si elles sont dépolluées à nos frais ou au frais de l’entreprise. Il y aussi l’enjeu des matières résiduelles. Comme il est fixé avec des matières plastiques et posé dans des barquettes de styromousse, le plant de tomates n’est pas composté et est mis aux poubelles quand il cesse de produire.

On reste dans la même logique…

En bout de ligne, ça reste une vision industrielle de l’agriculture. Ces producteurs ne se considèrent pas comme agriculteurs. Ce sont des producteurs sur une dalle de béton souvent coulée sur une terre agricole. C’est complètement autre chose ! Pourquoi Demers a choisi d’installer sa dalle de béton sur 15 ou 30 hectares de terres agricoles à Lévis, alors qu’il pourrait faire cela dans un parc industriel et récupérer sa chaleur pour chauffer des bâtiments autour ? Il semble que faire leurs activités sur des terres agricoles zonées vertes, amène une reconnaissance d’activités agricoles qui rend admissible aux remboursements des taxes foncières agricoles. Le gouvernement du Québec verse les taxes à la municipalité plutôt que de financer le producteur, alors ce sont les contribuables qui paient. De plus, on participe à la perte de notre territoire agricole en mettant des dalles de bétons sur des sols arables souvent très fertiles.

On pourrait faire autrement …

Il se pourrait qu’un jour nous soyons face à des famines. On devrait donc déjà investir pour une agriculture résiliente, comme des céréales de variétés anciennes acclimatées dans un système boréal. Pourquoi ne pas faire des meuneries pour avoir de la farine afin de s’assurer d’avoir du pain toute l’année plutôt que de dépendre du marché extérieur pour cela ? Ne serait-ce pas plus intelligent que de financer des serres qui font des tomates hydroponiques en hiver, sans valeur nutritive ? On devrait d’ailleurs renouer avec la saisonnalité des aliments. Le bleuet du Lac-Saint-Jean est récolté au mois d’août. D’août à mi-septembre, on se bourre de bleuets jusqu’à être rassasié. On a oublié cette frénésie qui vient avec le plaisir de modifier son alimentation au fil des saisons et de notre territoire !

Des solutions résilientes existent.

L’idée d’avoir une serre chauffée l’hiver pour la culture de tomates et de fraises, quand il fait – 30 dehors, est déconnectée de la réalité nordique du climat et de notre territoire. Pourtant, une petite serre minimaliste pourrait être chauffée en centrant la chaleur au sol, pour protéger les racines du gel. Mais ces savoirs qui ne dépendent d’aucune énergie, ni d’aucune mégastructure se perdent. Bien sûr, l’électricité d’Hydro-Québec est plus renouvelable que d’autres énergies et est québécoise. Néanmoins, cela reste un système industriel de production d’électricité dont on dépend. Si toute la nourriture produite au Québec dépendait de l’hydroélectricité, nous serions très mal pris devant une deuxième crise du verglas.

Comment peut-on soutenir au quotidien les paysan.nes ?

On peut apprendre à manger avec les saisons en évitant d’acheter certains aliments comme des fraises en hiver par exemple. Cela ne signifie pas d’arrêter toute exportation puisqu’il est normal qu’une partie de l’agriculture s’inscrive dans un échange mondial. Mais il faut aller vers l’idée de s’organiser autrement. On peut s’abonner à des paniers bios, acheter nos produits dans les épiceries locales indépendantes et dans les marchés publics. Cela dépasse le discours individuel d’acheter équitable alors que structurellement et socialement. on encourage un système. Il faut appuyer les agriculteurs multifonctionnels, qui protègent les sols, les nappes phréatiques et les cours d’eau. C’est par la pression populaire qu’on pourra changer cela par le pluralisme syndical, la hausse de la production hors quota, l’aide à la relève agricole, la protection des terres agricoles contre la spéculation. On peut demander aux députés et gouvernements d’appuyer une autre agriculture.

Et comment soutenir l’Union paysanne et ses revendications ? 

On peut être membre de l’Union paysanne, faire des dons, et s’impliquer sur le conseil d’administration ou sur un comité. On peut aussi parler de notre vision de l’agriculture et de l’Union paysanne, et sensibiliser les gens autour de soi. Surtout, il faut participer aux initiatives autour de vous ou encore partir des initiatives soi-même. Les coopératives, les épiceries zéro déchet, émergent de gens qui veulent changer le monde à leur manière, à une petite échelle. C’est grâce à ces gens qu’on a accès à quelque chose de différent ! L’agriculture paysanne est encore un produit de niche, mais notre objectif est que cela devienne la norme et que ce soit accessible. Tout le monde doit pouvoir manger des produits sains, nutritifs et bons au goût !