De la Grande Transition à la Grande Convergence

Pierre Beaudet

On le sait et on se le répète, il faut s’unir pour gagner. Le capitalisme qui repose sur une petite minorité de la population s’impose parce que la grande majorité est fragmentée sous l’idéologie du « « plutôt que « tous ensemble ». « Il n’y a pas de société » avait dit Margareth Thatcher. C’est ainsi que le système réussit à se reproduire, par la bataille des idées, et pas seulement par la force.

Des « contradictions au sein du peuple »

Du côté des mouvements populaires, l’aspiration à l’unité est une trop grande évidence. Plus facile à dire qu’à faire, pourrait-on ajouter. La convergence ne se fait pas spontanément, c’est une construction qui la plupart du temps est laborieuse.

  • Il y a la fracture de genre (qui précède le capitalisme d’ailleurs). Pour converger, les mouvements populaires doivent intégrer, et pas seulement dans les mots, la bannière de l’égalité, qui est en fait la bannière du féminisme.
  • Des populations sont discriminées sur la base de l’ethnicité, de l’origine, de la couleur de la peau. Si on veut converger, on ne peut pas dire que la lutte contre le capitalisme finira par les avantager, nonobstant les discriminations réelles parfois inculquées dans les consciences populaires (le racisme en fin de compte).

Ces « contradictions au sein du peuple » (l’expression est de Mao) ont longtemps été niées par la gauche. À l’ombre du « marxisme paresseux », on avait faussement établi une sorte de hiérarchie entre les « luttes principales » et les « luttes secondaires ». On disait aux femmes, aux minorités et aux peuples opprimés « d’attendre leur tour », qu’il fallait « d’abord » abolir le capitalisme et imposer le socialisme. 150 ans plus tard, les femmes et les autres dominés attendent encore… Certes des partis de gauche ont évolué. Des mouvements sociaux aussi. Des gestes concrets ont été posés, pour promouvoir, par exemple, le leadership des femmes et des minorités. Dire que le problème a été réglé serait toutefois abusif. Il y a d’abord l’écart entre la parole et l’agir. Aussi, quand c’est le temps de lutter et de s’entendre, des revendications concrètes reflètent souvent la minorisation des uns et des autres. Des élus et des leaders qui se disent bien intentionnés affirment de pas pouvoir (ou vouloir) choquer une opinion populaire frileuse devant l’égalité et fragilisée de l’intérieur par toutes sortes de préjugés. Cette tiédeur malheureusement fait souvent le jeu de la droite qui n’a pas peur d’affirmer haut et fort que les discriminations sont des inventions gauchistes. En regardant « ailleurs, la gauche creuse souvent son trou.

Des avancées et des hésitations

Au Québec, l’expérience de la convergence a quant même fait ses preuves.

  • On se souviendra que la lutte du secteur public en 1972, qui avait marqué des gains substantiels, s’était faite au nom du « Nous, le monde ordinaire ». Ce n’était pas le « nous les syndiqués », mais l’ensemble des couches populaires qui était invité à se joindre à une bataille qui allait affecter tout le monde.
  • En 1995, la Fédération des femmes du Québec a lancé une immense mobilisation, « pour le pain et pour les roses ». L’explication était claire et affirmée : la pauvreté et la violence qui affecte les femmes mine toute la société. Les femmes nous ont appelé à la convergence.
  • C’est aussi ce qui est arrimé en 2001 avec le Sommet des peuples des Amériques. La solidarité internationale n’y était pas présentée comme une sorte de cause morale et un peu ésotérique, mais la bataille de tout le monde pour tout le monde, des Autochtones de la Bolivie en passant par les fermiers de l’ouest canadien jusqu’aux couches populaires et moyennes de partout.
  • Plus tard en 2012, les étudiants et les étudiantes ont eu raison de dire que le mouvement les dépassait. La population aussi a compris en joignant les carrés rouges et en infligeant aux néolibéraux du PLQ une dure défaite.

Certes, ces grandes convergences n’ont pas été exemptes de tensions, d’hésitations. Souvent, les organisations les plus importantes du point de vue numérique (les syndicats pour ne pas les nommer) avaient de la difficulté à sortir de leur cadre habituel et à discuter avec les groupes populaires par exemple. Il y a derrière cette hésitation cette hiérarchisation des luttes qui se traduisent quelques fois par des désaccords dits « tactiques » (on ne s’entendait pas sur les moyens), mais qui, plus souvent qu’autrement démontre une certaine hésitation à se mettre réellement ensemble.

Faire face aux menaces

Aujourd’hui, la situation est préoccupante. On sent le vent souffler dans les voiles du néolibéralisme réincarné sous l’austéritarisme. Le capitalisme veut rafistoler ses navires pleins de trous en faisant payer le prix de la pandémie aux couches populaires., sans rien remettre en question de fondamental (la « loi » du profit prévalant sur tout, y compris sur la pauvre pachamama qui entend le compte à rebours du crash climatique).

Pour cela, les droites toutes confondues relancent la pernicieuse idéologie du tout-le-monde-contre-tout-le-monde. Les cibles sont différenciées selon les contextes mais ont beaucoup à voir avec le projet de reconquête du monde mise de l’avant par les États-Unis et leurs alliés subalternes comme le Canada. Il faut renforcer la suprématie américano-centrée envers et contre tous, contre la Chine, contre les réfugiés et les immigrants « légaux » ou « illégaux » (surtout s’ils sont musulmans). L’ « ennemi » est intérieur, pas seulement à Gaza ou à Kaboul, mais ici au coin de chez vous. Il l’est aussi sous la figure des premiers peuples qui ont l’« audace », disent les mercenaires médiatiques et autres experts patentés, de réclamer des « droits ». Pour les dominants, il y aussi les récalcitrants, les résistantes, les chiale-toujours, qui sont souvent jeunes, précaires, en marge et qui ne veulent pas accepter l’inacceptable, et surtout le mépris et l’indignité.

Des gouvernants habiles (tous ne sont pas des Trump) savent manipuler ces thèmes pour approfondir les fameuses « contradictions au sein du peuple ». On favorise les uns au détriment des autres. On répand l’idée qu’il y en a qui sont plus importants que les autres. Je sais très bien que les enseignants et les infirmières sont tellement précieux : une chance qu’on vous a ! Mais est-ce que cela veut dire que les animateurs, les préposés, les assistants ne le sont pas ? Ce n’est pas sérieux. On a juste à aller dans une école ou un centre de santé pour voir que tout le monde est indispensable. Je ne comprends pas la logique qui s’impose de mener les combats des uns et des autres en rangs dispersés. C’est comme si l’appât de gagner des victoires partielles obnubilait tout. L’objectif de la CAQ comme des autres projets de droite ailleurs est de néolibéraliser le secteur public, de le couper en saucissons, de le privatiser partie par partie. S’ils réussissent leur coup, tout le monde à la fin sera perdant.

Relancer la solidarité

Une initiative récente menée par le Conseil central du Montréal-Métropolitain de la CSN et quelques 50 groupes populaires, essaie de secouer la torpeur qui est en bonne partie liée au sentiment de fatigue et de confusion de la population face à la pandémie. « Tout le monde est fatigué », explique Bertrand Guibord, le secrétaire général du CCMM. Cela n’empêche pas une soixantaine d’organisations et de centaines d’individus d’avoir endossé une déclaration au nom de la Convergence pour la sortie de crise, « Justice sociale, justice écologique : même combat ! ». Après un diagnostic de la situation qui explique le tournant dangereux qui est amorcé par le capitalisme néolibéralisé, la Coalition invite le monde associatif à « une conversation démocratique pour convenir des transformations nécessaires, parce que nous savons que les changements à réaliser sont radicaux, systémiques, mais essentiels, afin de panser le monde, d’aller vers une pleine santé sociale et environnementale »[1].

Il y aura des rencontres dès le mois d’août, notamment pour encourager la convergence autour des grandes batailles écologistes qui s’en viennent à l’automne. Les États qui font semblant de faire quelque chose se réunissent à nouveau dans le Sommet organisé par l’ONU, la COP 26 (à Glasgow), ce qui motive des groupes partout dans le monde à organiser une semaine d’action. Compte tenu du grand succès de septembre 2019, plusieurs réseaux québécois sont à l’œuvre dont La Planète s’invite au Parlement et plein d’autres.

À moyen terme, quelque part en 2022, la Convergence pour la sortie de crise aimerait mettre en branle un processus qui partirait des régions partout au Québec et qui conduirait à une grande assemblée citoyenne, représentative des forces vives d’une société civile en lutte. « Cela pourrait être une bonne occasion, explique Bertrand, de se préparer à confronter le gouvernement de la CAQ qui va tenter de se faire réélire à l’automne 2022. C’est un projet ambitieux, mais avec le déconfinement et en profitant de la pause estivale, on sera mieux en mesure de reprendre le collier vers la fin de l’été ».

 

 

 

 

 

 

 

[1] La déclaration de la Convergence se trouve ici : https://forms.gle/dRcvYi6vqC11LW9c9