Vers un « Printemps Américain » ?

Interview de Nelini Stamp - Occupy Wall Street.

Par , Mis en ligne le 05 mars 2012

Esther Vivas : Comment le mou­ve­ment est-il né ?

Nelini Stamp : Nous avons été ins­pi­rés par le prin­temps arabe, les occu­pa­tions dans le Wisconsin et d’autres mou­ve­ments, comme le mou­ve­ment du 15 Mai espa­gnol. Le maga­zine de la fon­da­tion cana­dienne Adbuster a lancé cette idée d’occuper Wall Street, parce que ça avait déjà été fait pen­dant le mou­ve­ment « No shop » pour le « black Friday » mais ils ne l’avaient jamais vrai­ment organisé.

Je n’étais pas avec eux, mais une poi­gnée de mili­tants auto­nomes se sont réunis en pre­mier avec ce slogan, les 99% contre les 1%… C’est tout. Ça a cir­culé sur face­book, sur les mails, on voyait ce slogan par­tout et ça a pris. Il y a eu un appel large pour la date du 17 sep­tembre, on a occupé les parcs, les lieux publics. Ce jour-là, il y avait un mil­lier de per­sonnes, ce n’était pas beau­coup, mais ça repré­sen­tait quelque chose d’important pour le pre­mier jour. La police a dit, « lais­sez les occu­per juste pour cette nuit, ils ne sont rien, ils sont mignons… » Ils n’ont pas pris ça au sérieux. De notre côté, on s’est assez vite orga­ni­sés, on a eu dès le pre­mier jour une liste des besoins du cam­pe­ment et des groupes de tra­vail, le mien était (et est tou­jours) celui des orga­ni­sa­teurs du camp. On a mis en place rapi­de­ment le groupe « média », le groupe « actions », tout le monde était prêt. On a pro­grammé une manif dans la mati­née du 18 sep­tembre sans avoir bien pla­ni­fié mais il y a eu du monde, on fai­sait deux assem­blées géné­rales par jour. C’était vrai­ment fort de voir naître ce phé­no­mène qui est devenu le mou­ve­ment « Occupy ».

En quoi le prin­temps arabe et les indi­gnés ont ins­piré le mou­ve­ment. Sans eux ce ne serait pas arrivé ?

Cela dépend, parce que de toute évi­dence, aux états-Unis, nous avons beau­coup de contact avec le monde arabe donc le prin­temps arabe a eu une influence plus impor­tante que le mou­ve­ment des indi­gnés. Même les gens non poli­ti­sés savait qu’il y avait des révo­lu­tions là bas, donc cela a eu un réel impact aux Etats-Unis. D’autres connais­saient vague­ment le mou­ve­ment indi­gné 15M… Moi-même je regar­dais les sites, je cher­chais où trou­ver des infor­ma­tions, com­ment vous occu­piez les parcs et les places… C’était très ins­pi­rant de voir cette conti­nuité, et quand cela a touché les Etats-Unis les syn­di­cats ont joué un rôle, ceux qui nous ont aidé avaient des contacts inter­na­tio­naux très impor­tants. Les syn­di­cats, même s’ils sont un peu bureau­cra­ti­sés, sont impor­tants his­to­ri­que­ment dans les mou­ve­ments sociaux amé­ri­cains, ils repré­sentent les plus oppri­més réel­le­ment, les noirs, les pauvres, les immi­grés. Leurs membres sont vrai­ment impli­qués dans les mou­ve­ments. Dans le Wisconsin, ils ont occupé le Capitole du Wisconsin pen­dant 3 semaines, ils ont dormi là, ils ont fait du bruit… Tous les par­le­men­taires démo­crates ont fui, ils devaient voter une loi impor­tante mais ils sont retour­nés dans leurs villes, c’était assez fou. On a vu que la mobi­li­sa­tion pou­vait réel­le­ment avoir du poids et Occupy WS est apparu quelques mois plus tard.

Quel est le profil « type » du mili­tant « d’Occupy » ?

Il y a deux grandes caté­go­ries : il y a les « nous sommes les 99% », et il y a les « Occupy ». « Occupy » repré­sente ceux qui viennent du milieu radi­cal, qui ont pour tac­tique de « prendre la rue », ceux qui se sentent capables de faire des actions radi­cales (sou­vent les non immi­grés à cause des lois sur l’immigration qui sont très dures pour ceux qui se font arrê­ter). Ceux qui sont moins mili­tants ont un rôle impor­tant, ce sont eux qui pro­pagent le mes­sage dans la « masse », dans les « 99% »… Nous sommes très inclu­sif, il me semble, j’ai vu des anar­chistes, des com­mu­nistes, des socia­listes ou en tout cas des mili­tants qui s’identifient à ces cou­rants de pensée. J’ai vu aussi des conser­va­teurs que les banques ont plumés jusqu’à ce qu’ils perdent leur maison. On reste assez ouverts, parce que les lignes entre libé­raux et conser­va­teurs ou je ne sais com­ment les appe­ler sont en train de bouger ; on met tous ceux qui sont atteints par la crise sous la coupe des « pauvres », des « 99% » et ceux qui par­tagent nos ana­lyses sont les bienvenus.

Quels élé­ments peuvent carac­té­ri­ser le mouvement ?

C’est drôle, mais je n’arrive pas à le syn­thé­ti­ser en quelques mots. Personnellement, je ne peux parler que d’Occupy Wall street pas des autres occu­pa­tions dans le pays, nous sommes des mou­ve­ments dif­fé­rents, nous nous coor­don­nons, du moins nous essayons, mais per­sonne ne dit « vous devez faire ça », chaque mou­ve­ment s’organise en fonc­tion de ce que les gens sou­haitent faire pour leur communauté.Occupy Wall Street est un mou­ve­ment qui repose sur deux élé­ments : les ins­ti­tu­tions que nous vou­lons trans­for­mer, et les alter­na­tives que nous vou­lons construire. Une chose impor­tante, ce sont les inor­ga­ni­sés qui se joignent mas­si­ve­ment, ça me rap­pelle un peu le mou­ve­ment des droits civiques aux Etats-Unis avec d’un côté les « Black Panters » très mili­tants, radi­caux, dans la rue, et de l’autres les mou­ve­ments paci­fistes, les reli­gieux civiques, et les étu­diants. On a un peu le même phé­no­mène avec des acteurs différents.On arrive réel­le­ment à mettre toute la société amé­ri­caine en mou­ve­ment avec les thèmes de l’écologie, du fémi­nisme, de la lutte contre le patriar­cat et on ana­lyse ces pro­blèmes de fond en les liant autour de la cri­tique du capi­ta­lisme. Pour la pre­mière fois aux États-Unis on peut se dire « anti­ca­pi­ta­listes » et c’est devenu légi­time. Aucun homme poli­tique ne peut plus parler de « capi­ta­lisme », c’est devenu un gros mot. C’est quand même assez énorme que ceci arrive aux USA. On est en train de chan­ger les bases de la nar­ra­tion domi­nante, c’est juste incroyable !

Quelles ont été les actions prin­ci­pales, quelles sont les stra­té­gies, les tac­tiques du mouvement ?

Au début, on mani­fes­tait tous les jours. Tous les matins à l’heure de la cloche qui signale le début des mar­chés, on blo­quait la rue pour que les tra­vailleurs de la bourse ne puissent pas arri­ver. Tous les jours, à 8h pen­dant 2 heures… Et éga­le­ment pour la cloche de fin à 16h. Nous vou­lions concrè­te­ment déran­ger le fonc­tion­ne­ment du Marché. Mon action pré­fé­rée a été pen­dant le 15 octobre, à l’appel des indi­gnés, c’était une jour­née inter­na­tio­nale mais c’était plus que ça, c’était une célé­bra­tion. Nous n’avions pas de cible par­ti­cu­lière, tout ce que nous vou­lions c’était créer une vraie rup­ture. Nous avons en fait voulu trai­ter dif­fé­rents thèmes : l’écologie, l’éducation, le tra­vail… et nous sommes tous allés dans dif­fé­rents endroits repré­sen­ta­tifs, pour fina­le­ment nous rejoindre à Time square qui est le sym­bole mon­dial de la société de consom­ma­tion. Il y a eu une énorme mani­fes­ta­tion et c’était fan­tas­tique. On ne voit pas sou­vent des manifs avec des gens qui dansent, des gens qui chantent, c’était nou­veau et dif­fé­rent des manifs tra­di­tion­nelles amé­ri­caines, il y avait même des groupes de musique dédiés aux manifs. Le 6 décembre, on a ins­tallé des familles dans les mai­sons sai­sies, elles sont res­tées 2 mois, on s’est battu contre les banques pour qu’elles res­tent. On a ins­tallé des familles dans les banques aussi. On a mis des pan­neaux « saisie » sur les banques… Oui, on aime bien prendre les banques pour cible, et c’est un mou­ve­ment éga­le­ment très drôle et créatif.

Quelles sont les pers­pec­tives après les occu­pa­tions de parcs ?

Nous sommes en train de mieux nous struc­tu­rer en interne et nous coor­don­ner. Parce que le pro­ces­sus d’assemblée géné­rale est très com­pli­qué, cela peut deve­nir trop « local ». Comme y par­ti­cipe des com­mu­nau­tés, les AG peuvent se concen­trer sur des enjeux très loca­li­sés. Ou au contraire, il y peut y avoir des dis­cus­sions trop com­plexes où les gens ne peuvent pas s’insérer et s’impliquer. Or, nous vou­lons avoir les trois éche­lons, le local, le natio­nal et l’international en per­ma­nence dans les dis­cus­sions et les prises de déci­sion. Nous sommes dans une phase d’évaluation pour conti­nuer à ras­sem­bler encore plus de monde et fonc­tion­ner de manière plus fluide.

Nous pen­sons à d’autres actions comme occu­per des usines, reprendre d’autres espaces en fonc­tion des volon­tés et des capa­ci­tés que nous avons. Mais en s’assurant que ce sont les tra­vailleurs qui le font : moi je vis à Brooklyn, et je ne vais pas aller dire à quelqu’un « vas occu­per une usine », s’ils ont besoin d’aide, j’y vais sans hési­ta­tion. Nous avons comme objec­tif de lancer un grand « prin­temps d’Occupy » puis l’été… Nous pen­sons que les étu­diants vont être encore plus pré­sents, car l’endettement devient cri­tique pour eux d’autant plus qu’ils ne trouvent pas d’emplois et ne peuvent plus rem­bour­ser leurs prêts. Bon, pour moi qui vit dans les com­mu­nau­tés, ces choses sont quo­ti­diennes depuis long­temps car nous sommes des com­mu­nau­tés d’immigrés, d’afro-descendants, et ça a tou­jours été comme ça, mais main­te­nant les classes moyennes sont en train de se rendre compte de ce que vivent les classes popu­laires depuis tou­jours. Et main­te­nant on essaie de mettre cette ques­tion des classes au centre des dis­cus­sions : pour­quoi y a t-il des classes dans cette société, à quoi ça sert ? Pourquoi ne sommes-nous tous pas égaux ? C’est assez bien en fait que les pro­blèmes arrivent aux classes moyennes aussi, parce que main­te­nant la classe ouvrière n’est plus la seule à dire « nous tra­ver­sons des temps dif­fi­ciles ! ». Et nous devons conti­nuer, faire que la classe moyenne com­mence elle aussi à dire « Tout le monde doit être égaux » et « le capi­ta­lisme ne fonc­tionne plus ». Parce qu’aux Etats-Unis, il y a eu pen­dant long­temps l’idée reçue que le capi­ta­lisme pro­tège tou­jours les classes moyennes. Donc on mise vrai­ment là-dessus, et on espère que le prin­temps et l’été verra une mobi­li­sa­tion mas­sive d’étudiants, puisqu’ils n’auront pas cours… Je crois vrai­ment qu’on va avoir de fortes mobi­li­sa­tions popu­laires, à com­men­cer par le 1er mai, je suis vrai­ment impa­tiente ! Également, nous sommes en train de nous inter­ro­ger sur ce que pour­rait donner un boy­cott. L’idée de reti­rer l’argent des banques ou de boy­cot­ter mas­si­ve­ment une entre­prise ou autre est une chose que l’on étudie aussi, ça a été déter­mi­nant dans le mou­ve­ment des droits civiques. Et ce serait génial si on pou­vait dire « reti­rez votre argent des banques clas­siques ! » et com­men­cer à bâtir des alter­na­tives à la finance.

Propos recueillis par Esther Vivas


VIVAS Esther, STAMP Nelini

* Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 138 (01/03/12).

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