Les « Occupy Wall Street » ont modifié le climat idéologique

Par Mis en ligne le 09 mars 2012

Commencé le 17 sep­tembre à New York, dans les rues autour de Wall Street, pour pro­tes­ter contre le rôle du sys­tème finan­cier dans l’accroissement des inéga­li­tés, le mou­ve­ment « Occupy Wall Street » (OWS) a pris une ampleur inédite. Il s’est rapi­de­ment élargi à tra­vers le pays et même au Canada. C’est un groupe anti consu­mé­riste rela­ti­ve­ment peu connu, Adbusters, qui a pro­posé l’occupation sous la ban­nière de la lutte contre l’avarice et la cor­rup­tion. Il espé­rait mobi­li­ser 20 000 per­sonnes. Même si seule­ment 300 ont répondu à l’appel, l’action a trouvé un écho immé­diat dans les milieux progressistes.

Le len­de­main de l’exécution — « le meurtre légal » — de Troy Davis par l’État de Géorgie, le 21 sep­tembre, des mani­fes­tants, por­tant des t-shirts « I am Troy Davis » (« je suis Troy Davis »), ont rejoint les mani­fes­tants à Wall Street.

Les syn­di­cats sou­tiennent le mou­ve­ment depuis le début et les orga­ni­sa­tions de l’extrême gauche sont très impli­quées. Des per­son­na­li­tés de gauche ont très publi­que­ment déclaré leur solidarité.

Même si la presse n’en a pas parlé pen­dant les deux pre­mières semaines, « Occupy Wall Street » fait depuis régu­liè­re­ment « la une » de la presse natio­nale. Des uni­ver­si­tés com­mencent déjà des cours sur lui : l’Université de New York en annonce deux à partir de jan­vier 2012. En recon­nais­sant l’ampleur des mou­ve­ments contes­ta­taires à Wall Street et à tra­vers le monde, l’hebdomadaire « Time », a choisi « le mani­fes­tant » comme per­son­na­lité de l’année 2011. Des porte-paroles du parti Républicain et des jour­na­listes de droite ont leur mot aussi, qua­li­fiant les occu­pants de canailles et de marginaux.

Les occu­pants ont subi la bru­ta­lité poli­cière dans plu­sieurs villes. A plu­sieurs reprises, la police n’a pas hésité à matra­quer les mani­fes­tants, à uti­li­ser les gaz lacry­mo­gènes et à pro­cé­der à des arres­ta­tions mas­sives. Le 24 sep­tembre, 700 mani­fes­tants ont été arrê­tés sur le Brooklyn Bridge bien que l’autorisation de mani­fes­ter leur avait été accor­dée. A Oakland, un vété­ran de la guerre d’Iraq a été griè­ve­ment blessé en plein visage par une bombe lacry­mo­gène lancée par les forces de l’ordre, une octo­gé­naire a été agres­sée. A l’instigation des maires, la police a fait des des­centes sur les lieux d’occupations, détrui­sant les cam­pe­ments et chas­sant des occu­pants. Jean Quan, pre­mière femme d’origine asia­tique élue maire d’Oakland, ancienne syn­di­ca­liste se pro­cla­mant de gauche, ne s’est pas dif­fé­ren­ciée du mil­liar­daire répu­bli­cain Michael Bloomber, maire de New York, en ce qui concerne l’usage de la force.

Qui sont les « Occupy » ?

On peut dis­tin­guer trois niveaux d’investissement dans le mou­ve­ment. Un noyau dur de mili­tants qui occu­paient jour et nuit les sites jusqu’à leur expul­sion par les forces de l’ordre à partir de la mi-novembre. Une deuxième couche est consti­tuée de ceux qui viennent régu­liè­re­ment aux réunions et par­ti­cipent aux débats en ligne. Une troi­sième couche répond aux appels pour les manifestations.

Les deux pre­mières couches sont des jeunes blancs, sou­vent diplô­més, au chô­mage ou tra­vailleurs pré­caires. Selon un son­dage effec­tué par le « Wall Street Journal », les trois quarts des occu­pants pos­sèdent au moins une licence uni­ver­si­taire. L’âge moyen des occu­pants est de 26 ans. Beaucoup semblent avoir été liés au mou­ve­ment alter­mon­dia­liste ou ins­pi­rés par lui. Ils se reven­diquent des Indignés d’Espagne, des mani­fes­tants de Grèce et des révol­tés du « prin­temps arabe ». Ils agissent hors des orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nelles du mou­ve­ment ouvrier. A de rares excep­tions près — comme Oakland en Californie — peu de Noirs ou de Latinos y par­ti­cipent. C’est cer­tai­ne­ment une grande fai­blesse d’un mou­ve­ment qui pré­tend repré­sen­ter les couches oppri­més et dému­nies de la société.

Sous plu­sieurs aspects il est dif­fé­rent des mou­ve­ments sociaux habi­tuels. Il n’a pas et ne veut pas avoir de direc­tion ou de diri­geants, il ne fait pas de décla­ra­tions publiques détaillées ni n’avance de reven­di­ca­tions pré­cises. Il n’est donc pas aisé de carac­té­ri­ser son idéo­lo­gie évo­lu­tive. Néanmoins, l’écoute de ses débats, des rares décla­ra­tions publiques de ceux qui prennent la parole au nom des occu­pants et la lec­ture des écrits des mili­tants qui s’y sont inves­tis per­mettent de pré­sen­ter les grands traits de ses prin­ci­pales caractéristiques.

Ce mou­ve­ment exprime le colère de ceux qui voient les plus riches (nommés « le 1 %») tou­cher des salaires astro­no­miques et sou­vent des énormes primes alors qu’eux mêmes (« les 99 %») perdent ou craignent de perdre leur emploi, voire n’ont pas réussi à se faire embau­cher après avoir fini des études. Cette colère est plus diri­gée contre ceux pro­fi­tant du sys­tème que contre lui. Les cri­tiques du sys­tème que l’on entend ne per­mettent pas de dire clai­re­ment si c’est le capi­ta­lisme qui est remis en cause ou seule­ment cer­tains de ses aspects. Mais les débats sur le capi­ta­lisme indiquent que ceux qui le rejettent sont nom­breux à prendre la parole, alors que d’autres pensent qu’il est réformable.

Ce mou­ve­ment exprime des pro­fonds sen­ti­ments démo­cra­tiques, appa­rais­sant de trois manières :

  • au tra­vers de son iden­ti­fi­ca­tion avec les luttes démo­cra­tiques menées ailleurs, en Égypte ;
  • par l’identification des inéga­li­tés avec la richesse et le pou­voir exercé par le « 1 %» ;
  • par son l’auto-organisation des occupants.

S’il refuse de s’identifier avec une idéo­lo­gie, ce mou­ve­ment emprunte cer­tains idéaux liber­taires. L’occupation de la place Tahrir au Caire et celle du par­le­ment de l’État du Wisconsin à Madison au début de l’année 2011 (contre des lois anti­syn­di­cales et l’austérité), l’ont direc­te­ment ins­piré. Des pan­cartes « They got bailed out, we got sold out » (« Ils, c’est-à-dire les riches, ont été ren­floués, alors que nous avons été vendus ») sou­lignent le lien établi par les occu­pants entre les pou­voirs éco­no­mique et politique.

Les racines de l’indignation

Malgré son appa­ri­tion sou­daine, ce mou­ve­ment n’est pas tombé du ciel. Il s’inscrit dans le grand mou­ve­ment contes­ta­taire inter­na­tio­nal qui ébranle le monde depuis un an, en com­men­çant par l’Afrique du nord et la région arabe, par Madison dans le Wisconsin, la Grèce et l’Espagne,. Ensemble ils ont ouvert un cycle de contes­ta­tion inter­na­tio­nal. En dépit des par­ti­cu­la­ri­tés de chaque pays, la crise des « sub­primes » en est le cou­rant sou­ter­rain commun, qui accen­tue les contra­dic­tions capi­ta­listes, pousse les gou­ver­ne­ments capi­ta­listes à impo­ser l’austérité et aggrave sen­si­ble­ment les inéga­li­tés. L’occupation n’est donc pas seule­ment la réponse à « l’air du temps », elle reflète une colère très répan­due parmi les très larges couches sociales du pays. Un regard rapide sur la scène sociale du pays donne une idée de ce qui sti­mule ce mouvement.

La scène sociale états-unienne se carac­té­rise actuel­le­ment par l’accroissement des inéga­li­tés. Le taux offi­ciel de pau­vreté (qui sous-estime mas­si­ve­ment le nombre des gens vivant dans des condi­tions de pré­ca­rité) a fait en 2010 est passé de 13,5 % à 15 % de la popu­la­tion, attei­gnant 45 mil­lions de per­sonnes. Depuis les années 1980 les plus riches ont vu sen­si­ble­ment aug­men­ter leur pour­cen­tage des richesses. Selon les sources offi­cielles, la part de revenu natio­nal des 1 % les plus riches a doublé en trente ans. C’est sur­tout le résul­tat des cadeaux fis­caux, mais aussi de la stag­na­tion des salaires ouvriers et de l’augmentation de pro­duc­ti­vité, etc. La pau­pé­ri­sa­tion touche éga­le­ment les dites classes moyennes. Ainsi les diplô­més finissent leurs études uni­ver­si­taires en étant sur­en­det­tés, sou­vent de dizaines de mil­liers dol­lars, ce qui peut signi­fier des rem­bour­se­ments men­suels de plu­sieurs cen­taines ou même de mil­liers de dollars.

Les son­dages indiquent que le mou­ve­ment béné­fi­cie de son plus fort sou­tien chez des gens entre 50 et 64 ans, qui gagnent 50 000 à 70 000 dol­lars par an — des salaires des couches petites bour­geoises mais aussi des ouvriers qua­li­fiés ou fai­sant partie des syn­di­cats les plus forts.

Le taux offi­ciel de chô­mage atteint actuel­le­ment presque 9 % (mais tous les éco­no­mistes s’accordent qu’il sous-estime le nombre de chô­meurs), mais il y a des sec­teurs de chô­mage très élevé : une frac­tion du sala­riat, sur­tout les jeunes Noirs et Latinos (50 % dans cer­taines villes). Les nou­veaux sec­teurs éco­no­miques de ser­vices, qui rem­placent des sec­teurs for­te­ment syn­di­qués dans l’automobile, la sidé­rur­gie, etc., sont des lieux de très bas salaires. La pau­pé­ri­sa­tion touche une partie impor­tante de la classe ouvrière, ce qui n’a pas été vu aux États-Unis depuis la crise des années 1930. C’est le résul­tat d’une com­bi­nai­son du chô­mage, des bas salaires, des « réformes » du sys­tème d’aide sociale (réduc­tion des allo­ca­tions et obli­ga­tion d’accepter n’importe quel tra­vail pour les deman­deurs d’aide, limites des indem­ni­sa­tions per­ce­vables au cours de la vie). Dans une ville sinis­trée par les délo­ca­li­sa­tions des entre­prises, comme Milwaukee dans le Wisconsin, 40 % des enfants sco­la­ri­sés sont issus de familles pauvres. Reconnaissant le niveau arti­fi­ciel­le­ment bas du seuil de la pau­vreté, les écoles y accordent des repas gra­tuits ou à prix réduit aux enfants avec des reve­nus jusqu’a 185 % du seuil de pau­vreté, ce qui repré­sente 83 % des enfants sco­la­ri­sés à Milwaukee !

Inventivité

L’inspiration des formes de ce mou­ve­ment est mul­tiple. On com­bine des élé­ments de pro­tes­ta­tion sociale nou­velle avec des formes plus anciennes, ainsi que des formes d’organisations tra­di­tion­nel­le­ment uti­li­sées dans d’autres pays, comme les assem­blées géné­rales. Comme ailleurs, il s’appuie sur les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter.

Les occu­pants tentent de s’organiser d’une manière aussi démo­cra­tique que pos­sible. Ils orga­nisent des assem­blées géné­rales même si beau­coup se plaignent de leur lon­gueur et de leur inef­fi­ca­cité. Ils ont orga­nisé des soins de santé, l’aide juri­dique, des biblio­thèques, des espaces femmes. Ils ont dû faire face à des pro­blèmes d’agression, sur­tout contre des femmes. Des sans-logis viennent et sont accueillis par les occu­pants. Ils débattent et tentent de trai­ter leurs pro­blèmes de santé, de toxi­co­ma­nie, etc. Les réunions s’organisent autour des « prin­cipes de St. Paul » (1). Il s’agir de prin­cipes concer­nant le fonc­tion­ne­ment du mou­ve­ment et le dérou­le­ment des actions. Ils ont été éla­bo­rés lors des actions contre la Convention natio­nale du Parti répu­bli­cain en 2008 et visent, notam­ment, à réduire les ten­sions entre ceux qui favo­risent des actions de masses légales et ceux qui prônent des actions « directes », y com­pris vio­lentes, contre la pro­priété privée ainsi que la confron­ta­tion avec la police.

L’interdiction de la sono­ri­sa­tion dans le Parc Zucotti, rebap­tisé « Liberty Square » en hom­mage à Tahrir Square du Caire, a sti­mulé le déve­lop­pe­ment d’une tac­tique ori­gi­nale qui s’est répan­due ailleurs, le « micro du peuple » et « le mic check ». Dans le pre­mier cas les paroles d’un ora­teur sont répé­tées par les par­ti­ci­pants de manière à atteindre tout le monde sans méga­phone. Le « mic check » consiste à couper la parole des poli­ti­ciens dans leurs mee­tings publics : un mili­tant com­mence un dis­cours contre le « repré­sen­tant des 1 %» et d’autres répètent ses paroles.

Le mot d’ordre « This is what demo­cracy looks like » (« La démo­cra­tie devrait res­sem­bler à ça »), sou­vent scandé dans les mani­fes­ta­tions, fait partie de la culture alter­mon­dia­liste au moins depuis Seattle 1999. Les occu­pa­tions ont éga­le­ment déjà une tra­di­tion. Au cours des grandes mani­fes­ta­tions à Madison, des mil­liers de mani­fes­tants ont occupé le siège du Congrès (2), majo­ri­tai­re­ment répu­bli­cain. Mais d’une manière plus géné­rale, ces occu­pa­tions rap­pellent des formes de luttes beau­coup plus anciennes telles les occu­pa­tions des usines dans les années 1930, qui ont mis en cause la pro­priété privée. Le mou­ve­ment actuel occupe pour sa part l’espace publique, un lieu symbolique…

Des syn­di­cats locaux ainsi que des cen­trales l’ont sou­tenu dès ses débuts. Il a par­ti­cipé aux piquets de grèves pen­dant la grève chez Verison, le géant de télé­com­mu­ni­ca­tion. Mais l’alliance, pour natu­relle qu’elle soit, a connu des ten­sions depuis le début. La direc­tion syn­di­cale tente de cana­li­ser le mou­ve­ment afin de sou­te­nir la réélec­tion de Barack Obama. Il a su résis­ter à ces pres­sions. Mais même si beau­coup com­prennent l’importance du sou­tien syn­di­cal, d’autres s’en méfient et voient les syn­di­cats comme des orga­ni­sa­tions hié­rar­chiques à l’instar des grandes entre­prises. Deux cas sont symp­to­ma­tiques de ces ten­sions. A Philadelphie, l’occupation a eu lieu sur un site de construc­tion. Le syn­di­cat des tra­vailleurs du bâti­ment a fait pres­sion en faveur du choix d’un autre lieu, ce qui a été très mal pris. A Oakland le mou­ve­ment a pro­posé une grève des docks, mais il n’a pas réussi à com­mu­ni­quer ni à se coor­don­ner avec le syn­di­cat des dockers concernés.

Au milieu du mois de décembre de plus en plus des mili­tants et sup­por­teurs posent la ques­tion : où va le mou­ve­ment face à une répres­sion poli­cière déter­mi­née à mettre fin aux occu­pa­tions et face à l’hiver qui arrive ?

Dans cer­taines villes, le mou­ve­ment com­mence à lutter contre les réqui­si­tions des mai­sons sai­sies pour faute de paye­ment des hypo­thèques. Près du quart de ces hypo­thèques sont « sous la ligne de flot­tai­son », c’est-à-dire, que la somme qui reste à payer aux cré­di­teurs dépasse le prix actuel du logement.

A l’approche des élec­tions pré­si­den­tielles de 2012 tous les mou­ve­ments de masses subi­ront une pres­sion énorme pour se lancer dans une cam­pagne de sou­tien au « moindre mal » : la réélec­tion de Barack Obama. Pour l’instant, aucune partie du mou­ve­ment ne se déclare en faveur d’une telle démarche. Dans cer­taines villes les occu­pants chas­sés des centres ville occupent des jar­dins publiques ou des ter­rains aban­don­nés dans des quar­tiers pauvres. Ce phé­no­mène cor­res­pond aussi à un débat très impor­tant qui com­mence à voir le jour, sur la com­po­si­tion sociale hété­ro­gène des « 99 %».

Le mou­ve­ment OWS relève clai­re­ment de la conscience de masse de l’ampleur des inéga­li­tés sociales et d’une véri­table soif de la démo­cra­tie. Ces pul­sions sont objec­ti­ve­ment anti­ca­pi­ta­listes et pré­parent le ter­rain pour un débat de masse sur une société alter­na­tive. Occupy Wall Street indique le poten­tiel pour construire un mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste au cœur de la bête. Une pro­po­si­tion du très popu­laire cinéaste Michael Moore lors de l’assemblée géné­rale d’OWS le 6 décembre der­nier témoigne de ce potentiel.

Keith Mann


MANN Keith

* Paru sur le site de l’Anticapitaliste

* Keith Mann, ensei­gnant d’histoire et de socio­lo­gie dans une uni­ver­sité de Wisconsin, est membre de l’organisation socia­liste état­su­nienne Solidarity.

Les commentaires sont fermés.