Une reconstruction pour les Haïtiens ?

Mis en ligne le 01 avril 2010

par PERCHELLET Sophie

Le séisme du 12 jan­vier a très clai­re­ment ampli­fié les pro­blèmes socio-éco­no­miques struc­tu­rels d’Haïti, tout en y ajou­tant de nou­velles dif­fi­cul­tés liées à cette conjonc­ture excep­tion­nelle : pertes en vies humaines et han­di­caps, dégâts maté­riels, choc psy­cho­lo­gique… A l’heure actuelle, dif­fé­rentes stra­té­gies sont pro­po­sées pour la recons­truc­tion d’Haïti. Pourtant, ces pro­jets ne reflètent pas les pré­oc­cu­pa­tions et les besoins réels de la popu­la­tion. Cela dit, de tous les plans qui sur­gissent du gou­ver­ne­ment, de la classe poli­tique, du sec­teur privé des affaires ou encore de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale, pas un seul ne donne la parole au peuple haï­tien, et en par­ti­cu­lier aux mou­ve­ments sociaux. Il en res­sort un déca­lage énorme entre ce que sou­haitent les Haïtiens et ce qui est mis sur pied notam­ment par la com­mu­nauté inter­na­tio­nale.

La classe pay­sanne, moteur de l’économie haï­tienne, est tout sim­ple­ment exclue bien qu’elle repré­sente près de 70% de la popu­la­tion. Il y a une raison à son exclu­sion des pro­ces­sus de déci­sion et des choix poli­tico-éco­no­miques. Le modèle capi­ta­liste et néo­li­bé­rale imposé à Haïti par les grandes puis­sances impé­ria­listes (Etats-Unis, France, Canada…) et par les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales (Banque mon­diale, Fonds moné­taire inter­na­tio­nal, Banque inter­amé­ri­caine de déve­lop­pe­ment…) repose sur la théo­rie des avan­tages com­pa­ra­tifs, chère à David Ricardo. Dès l’indépendance, Haïti a été forcée de pro­duire non pas pour sa consom­ma­tion interne, c’est-à-dire pour la satis­fac­tion des besoins de sa popu­la­tion, mais pour expor­ter vers le marché mon­dial, en par­ti­cu­lier vers le marché de ces pays impé­ria­listes. Aujourd’hui, rien n’a réel­le­ment changé. Les petits pro­duc­teurs haï­tiens subissent la concur­rence déloyale des pro­duits agri­coles sub­ven­tion­nés des pays du Nord, Etats-Unis en tête. Ainsi, le riz en pro­ve­nance des Etats-Unis a fini par détruire la pro­duc­tion natio­nale à la suite de la vague de libé­ra­li­sa­tion des années 1980, ainsi que la pro­duc­tion avi­cole (œufs et pou­lets). Aujourd’hui, le pays vit une dépen­dance ali­men­taire insup­por­table puisqu’il est obligé de mobi­li­ser envi­ron 70% des res­sources de ses expor­ta­tions pour l’importation de pro­duits ali­men­taires.

Les nou­velles stra­té­gies de recons­truc­tion post-séisme se cachent der­rière une cer­taine idée de moder­ni­sa­tion de l’agriculture haï­tienne, c’est-à-dire une agri­cul­ture capi­ta­liste pro­duc­ti­viste avec des capi­taux étran­gers et le remem­bre­ment des terres pour ache­ver de bouter les pay­sans hors de leur terre. Il en résulte une dépos­ses­sion des pay­sans qui n’auront d’autres choix que de venir ren­for­cer les rangs des ouvriers des zones franches du sec­teur tex­tile, dans la foulée des lois Hope I et II qui encou­ragent l’investissement privé états-unien dans ce sec­teur. Bien que Bill Clinton ait reconnu il y a peu le rôle néfaste des poli­tiques impo­sées par la com­mu­nauté inter­na­tio­nale (comme la réduc­tion des droits de douane de 50% en 1980 à 3% aujourd’hui), les plans de recons­truc­tion évitent soi­gneu­se­ment de mettre l’accent sur l’agriculture pay­sanne. Cette der­nière est mise de côté au profit du déve­lop­pe­ment des zones franches du sec­teur tex­tile et du tou­risme, consi­dé­rés tout deux comme le meilleur moyen de déve­lop­per le pays.

Ces zones franches sont clai­re­ment des zones de non-droit, où les patrons peuvent à leur guise exploi­ter les ouvriers. La République Dominicaine était jusqu’à récem­ment le pays où les zones franches du sec­teur tex­tile étaient les plus déve­lop­pées. Désormais, les auto­ri­tés domi­ni­caines se tournent plutôt vers le déve­lop­pe­ment des nou­velles tech­no­lo­gies et le rôle d’« ate­lier tex­tile défis­ca­lisé » est trans­mis à Haïti. Construite sur des terres arables, seule la zone franche de la Compagnie de déve­lop­pe­ment indus­triel (CODEVI), à Ouanaminthe, est en acti­vité dans le pays pour l’instant. Mais les pro­jets d’en créer d’autres sont bien réels. Pour la com­mu­nauté inter­na­tio­nale et le gou­ver­ne­ment haï­tien, les zones franches de sous-trai­tance repré­sentent l’avenir d’Haïti, comme l’illustre bien le rap­port Paul Collier, pro­fes­seur d’économie à l’université d’Oxford. Cette logique oppo­sée aux inté­rêts du peuple haï­tien sert ceux des mul­ti­na­tio­nales étran­gères qui trouvent en Haïti une main d’œuvre « très bon marché », proche du marché nord-amé­ri­cain. Ces ouvrier(e)s tra­vaillent par quotas. Ils sont payés à la tâche donc leur jour­née peut aller jusqu’à 12h de tra­vail, et cela pour envi­ron 580 gourdes par semaines (soit envi­ron 5 dol­lars). De plus, la zone n’est pas du tout adap­tée pour accueillir autant de nou­veaux tra­vailleurs et les habi­ta­tions de for­tune, sans eau ni élec­tri­cité, se mul­ti­plient aux alen­tours. Enfin, ces ouvriers sont payés chaque semaine, si bien que dès qu’ils reçoivent leur paie, ils doivent déjà rem­bour­ser leur dette accu­mu­lée pen­dant la semaine, notam­ment pour se nour­rir le midi. En géné­ral, après les dépenses vitales, il ne reste que 10 gourdes à chacun. Autant dire qu’il est impos­sible d’avoir une vie décente dans ces condi­tions.

Il n’y a pas que les ouvriers et les pay­sans qui souffrent du modèle éco­no­mique imposé depuis des lustres. Les étu­diants, et notam­ment ceux de la Faculté des sciences humaines, sont mobi­li­sés pour faire prendre conscience des inéga­li­tés criantes engen­drées par le capi­ta­lisme. Le sec­teur de l’éducation, notam­ment le sec­teur uni­ver­si­taire public, a été dévasté par le séisme du 12 jan­vier. Pourtant, ces étu­diants sont tou­jours debout et se battent pour qu’émerge un nou­veau modèle de société, où les besoins réels de la popu­la­tion haï­tienne sont pris en compte. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils subissent une impor­tante répres­sion, notam­ment de la part de la Minustah, force d’occupation de l’ONU aussi illé­gi­time qu’inefficace.

L’enjeu de ce que l’on appelle à tort « la recons­truc­tion » n’est autre pour les Haïtiens que de décons­truire l’ancien sys­tème avant même de jeter les bases d’une logique radi­ca­le­ment dif­fé­rente. Les luttes des mou­ve­ments sociaux haï­tiens convergent vers un nouvel Haïti, débar­rassé du modèle capi­ta­liste néo­li­bé­ral à l’origine de l’appauvrissement et de l’exclusion de la majeure partie des Haïtiens. Malheureusement aujourd’hui, on ne peut pas dire que les Haïtiens aient leur mot à dire. Aucune consul­ta­tion popu­laire n’a été effec­tuée, contrai­re­ment à ce que réclament les mou­ve­ments sociaux et les Haïtiens. Au lieu de cela, le gou­ver­ne­ment haï­tien et la com­mu­nauté inter­na­tio­nale pré­parent l’approfondissement de la logique néo­li­bé­rale tout en légi­ti­mant une occu­pa­tion mili­taire et huma­ni­taire du pays. Mais le peuple haï­tien, bien que meur­tri, n’est pas prêt à se lais­ser faire. La sou­ve­rai­neté poli­tique, éco­no­mique et ali­men­taire, mais aussi l’égalité des chances et le droit à une vie décente, ne sont pas que des slo­gans : ils sont des reven­di­ca­tions fortes, por­teuses des com­bats à venir.

Sophie Perchellet

* Sophie Perchellet est vice-pré­si­dente du CADTM France (www​.cadtm​.org).

Elle a effec­tué une mis­sion à Haïti cen­trée sur le thème de la recons­truc­tion, du 17 mars au 1er avril 2010.

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