Ce texte traite du projet d’une coopérative d’habitation dont la genèse prend racine dans le territoire gaspésien, il y a de cela un peu plus de 18 ans, soit en 2007. Six fondatrices et fondateurs et leurs trois enfants, plus motivés les uns les autres, se lancent dans l’aventure d’une communauté intentionnelle s’articulant autour de l’autonomie, de la convivialité et de l’entraide.
Le contexte
De prime abord, je dois admettre ne pas être ferrée en matière de logement social. J’apporterai plutôt une perspective rurale et régionale à la réflexion globale, telle une bûche de plus dans la corde de bois qu’on prépare en vue d’un hiver gaspésien… Même si la réalité est tout autre hors des grands centres urbains, la population qui vit en région est de plus en plus soumise aux pressions de l’immobilier, que ce soit en raison de la rareté des logements offerts, des phénomènes de tourisme rapide (fast tourism) et des plateformes numériques qui mettent à la porte des familles du marché de base en haute et en basse saison, sans parler du phénomène de rachat de maisons pour une location à des motoneigistes assoiffés de conditions hivernales palpitantes. Bref, lorsqu’un logis est disponible, les locataires doivent souvent faire des compromis sur l’hygiène et la salubrité du lieu de vie ou s’inventer une flexibilité hors du commun pour quitter un logement en haute saison et le récupérer une fois que les voyageurs ont rempli leur cœur et leur appareil photo. En parallèle au tourisme, la crise de l’immobilier s’est certainement amplifiée par la récente pandémie de COVID-19. On a vu un exode vers les campagnes s’intensifier depuis cinq ans, et cela a eu des répercussions assez imposantes sur la vente de maisons en région et, de surcroit, sur la spéculation foncière.
Pour détailler le cliché et le simplifier légèrement, des gens en provenance de régions urbaines en raison d’un marché immobilier plus féroce, profitant de possibilités décuplées de télétravail et davantage de moyens financiers, convoitent les maisons du marché gaspésien. Par opposition, les citoyennes et citoyens locaux composent souvent difficilement avec la question de l’habitat, des moyens financiers, de l’accès à la propriété, etc. De prime abord, je me dois de situer mon point de vue, qui est celui d’une personne d’origine caucasienne, arrivée dans la région depuis 25 printemps et qui est perçue par les gens de la place comme néorurale. Les « néos », comme on nous appelle amicalement, sommes souvent débrouillards et débrouillardes de par nos activités financières indépendantes ou coopératives et nos réseaux – constitués majoritairement de néos également. J’ajouterais que, bien que la présence de néos contribue au dynamisme, à l’économie et à la vie sociale de la région, très palpables dans l’une des MRC les plus dévitalisées du Québec, il n’en demeure pas moins que cette horde de néos a contribué à un certain embourgeoisement. On ne peut passer sous silence les effets de l’arrivée graduelle de néopaysans sur le territoire et sur l’accès aux biens fonciers (terres, maisons, logements) pour les Gaspésiens et Gaspésiennes. Ce phénomène n’est donc pas nouveau, mais il s’est certainement accéléré au cours des cinq dernières années.
Le collectif d’habitation
Dès le départ, la copropriété a constitué le véhicule juridique choisi par les membres du collectif pour réaliser l’éventuel projet de coopérative d’habitation et ainsi accéder rapidement à la terre et à sa modeste maison. Le projet n’est donc pas né en réaction à l’anticipation d’une crise du logement, bien que certains membres aient galéré lors de leur atterrissage dans la région. Durant les 10 premières années, l’idéal d’autonomie a poussé plusieurs membres à vivre dans une certaine précarité. En effet, la rapidité d’implantation qu’un habitat temporaire permettait – on peut penser ici à la yourte ainsi qu’à des cabanes sommairement isolées sans eau ni électricité – a donné un accès rapide et a permis de vivre sur les lieux à temps plein. Le groupe valorisait ardemment cette formule d’accès rapide à un habitat modeste, car comme le dit la devise de l’un des membres fondateurs : « Un écovillage, ça ne se fait pas avec les personnes qui en parlent, mais avec celles qui le font ». C’est ainsi qu’une majorité des membres ont séjourné souvent durant plusieurs années dans ces habitations temporaires avant d’être en mesure d’amasser ressources, temps et compétences pour se construire une habitation permanente. Longtemps, ce « sacrifice » a été perçu comme une étape nécessaire afin de commencer à vivre sur les lieux le plus vite possible, à tester le laboratoire humain, à s’investir ensemble. À cet effet, le processus d’accueil et d’intégration imposait même aux membres aspirants de vivre 12 mois sur les lieux pour démontrer leur intérêt à joindre le projet. Il est certain que plusieurs membres toujours actifs du collectif ont vécu cette période de transition comme des moments éprouvants. Une partie de nos troupes est ressortie éreintée de cette période précaire, fermement révolue, espérons-le.
Au fil des années, les thématiques de l’habitat et de l’autonomie alimentaire ont pris de plus en plus de place au cœur du groupe, et les activités ont eu vite fait d’attirer de nouveaux enthousiastes ! Des six fondateurs et fondatrices, 18 ans plus tard, quatre sont toujours partie prenante, ce qui constitue tout de même une moyenne très intéressante. Plusieurs joueuses et joueurs se sont joints au projet, certaines et certains de façon plus éphémère, mais on peut attester d’un noyau dur qui s’est peu modifié depuis 2015 environ. Les membres, dont le nombre tourne autour de treize, présentent un portrait qui s’est modulé avec le temps : toutes et tous sont caucasiens, âgés de 30 à 60 ans, en excluant les enfants ; quelques membres sont issus de la communauté LGBTQ2+.
La gouvernance
Pour répondre aux besoins de logements et d’activités personnelles ou professionnelles des troupes grandissantes, la volonté de trouver une structure juridique plus flexible s’est avérée capitale, l’idée étant de mieux protéger le futur du lieu, malgré les aléas des mouvements humains. Ainsi, année après année, le groupe s’est rencontré sur une base hebdomadaire de façon à défricher les différentes structures juridiques offertes au Québec. Une étude approfondie des divers modèles, des sessions de travail avec un juriste et de longues réunions ont permis d’aboutir en 2016 à la création d’une coopérative d’habitation avec baux d’usufruit. On peut décrire le droit d’usufruit comme un droit de jouissance prioritaire d’un lieu, de son usage, sans toutefois en être le ou la propriétaire. La recherche visait un modèle souple de manière à préserver la liberté de l’habitat de chacune et chacun tout en assurant une cohérence harmonieuse et globale. Encore à ce chapitre, il a fallu sortir des ornières traditionnelles et réintégrer la posture de pionnières et pionniers, car aucun modèle similaire n’existait, du moins dans les réseaux connus du groupe. Fort·e·s de l’expérience entrepreneuriale collective de plusieurs des membres actifs, soit celle d’une coopérative de solidarité, la structure coopérative s’est avérée le choix tout indiqué pour passer à la prochaine étape.
En 2016, la coop a fini par voir le jour, inspirée par la vision et les valeurs actualisées du groupe, que l’on peut résumer ainsi : mode de vie sain et alternatif, expérimentation harmonisée entre individu et collectif, harmonie avec la nature, recherche d’autonomie, épanouissement, habitat sain et sobre. Une coop d’habitation en milieu rural a donc été fondée dans les règles de l’art avec régie interne, assemblée de fondation et constitution officielle auprès du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité.
Après moult réflexions, un seul statut de membre a été conservé. L’intégration de membres temporaires n’ayant pas été retenue, chaque membre est donc égal par rapport à la gouvernance et à la prise de décision : une voix par membre. Dans un autre ordre d’idées, bien que cela puisse sembler cohérent avec les valeurs du collectif, et même si plusieurs membres sont individuellement mobilisé·e·s, voire même militants ou militantes de certaines causes politiques ou environnementales externes, la coopérative d’habitation se concentre sur ses activités sans être devenue membre d’une fédération ou d’une confédération nationale de coopératives d’habitation. Comme l’autogestion est déjà complexe à plus de dix individus, le choix d’administrer cette coopérative par l’entremise de l’assemblée générale où chaque membre est de facto membre du conseil d’administration est suffisamment exigeant pour justifier de s’y consacrer pleinement.
Ainsi, chaque membre de la coopérative d’habitation devient prioritaire pour l’accès au logement et s’implique par le biais de réunions hebdomadaires et des corvées afin d’ajouter sa couleur particulière au tableau en constante cocréation. En plus d’accéder à un habitat écologique, avec un voisinage sympathique et dans un lieu enchanteur, étant donné la nature du milieu de vie, les membres partagent plusieurs projets et autres dimensions du quotidien : agriculture de subsistance, élevage, entretien des bâtiments communs, sentiers pédestres en forêt, pistes de ski, sauna en forêt, moulin à bois pour le sciage, caveau pour l’entreposage de la nourriture, atelier commun, outils, salle de lavage, bloc sanitaire estival, espaces de stockage, de congélation, et tellement de savoir-faire ! Ceci ne constitue pas une liste exhaustive puisque le côté relationnel n’est pas quantifiable. Or, l’amitié, la convivialité, l’organisation d’activités artistiques, les célébrations, les partages à caractère spirituel font définitivement partie du laboratoire collectif au quotidien !
Avec les années, plus les besoins des membres se sont précisés, plus des structures administratives se sont imposées. Ainsi, afin de répondre efficacement aux besoins et aux valeurs, divers éléments organisationnels ont été mis sur pied : processus d’accueil et intégration des membres, grille d’évaluation des habitats, reconnaissance d’investissement sous forme de parts privilégiées, lotissement et arpentage des terrains constructibles, etc. Ces étapes structurantes ont permis au fil des années la construction de logements supplémentaires afin d’accueillir de façon plus durable les membres du collectif, tout en sécurisant leur investissement financier. Ainsi, la coopérative inclut à présent huit maisons de type unifamilial, à saveur écologique, en plus de la maison plain-pied acquise à l’achat de la terre. À cela s’ajoutent deux habitats temporaires, utilisés surtout de façon saisonnière ou sporadique.
L’autoconstruction et l’usage usufruitier du terrain
L’autoconstruction a longtemps été le mode préconisé pour concrétiser les nouveaux habitats. Fort de l’expérience des premiers chantiers, le processus menant à la construction d’un bâtiment s’est beaucoup affiné avec le temps… Une fois qu’un membre est en règle et qu’il souhaite se doter d’un nouvel habitat, si aucun n’est vacant par exemple, il se voit allouer une parcelle usufruitière sur laquelle il ou elle peut amorcer réflexion et idéation de son projet. La parcelle est offerte selon un bail de type locatif, sans qu’il n’y ait aucune notion de propriété foncière. La coopérative demeure propriétaire de l’ensemble de la propriété indivise. Afin de mener son projet de construction à terme, le ou la membre doit fournir différents éléments au groupe des mois avant la période de chantier projetée, afin que tous valident la faisabilité du projet. Ainsi, au cours des réunions régulières où les décisions sont prises au consensus, l’usufruitier ou l’usufruitière[1] présente le projet détaillé et laisse libre cours au processus collectif d’idéation, de conseils, de révision de plans, de montage financier, de recherche de main-d’œuvre s’il y a lieu (parmi le groupe ou à l’extérieur), de recherche de matériaux, d’échéancier, etc. Une fois le projet bien structuré, le chantier reçoit l’aval du groupe et les travaux se déploient souvent sur une ou deux années, voire plus.
Le financement et la mutualisation
Un autre défi de taille auquel la coopérative d’habitation a dû faire face est la question du mode de financement. Ce thème refait surface à chaque nouvelle construction ou lorsque vient le temps de réaliser des travaux majeurs d’entretien ou de rénovation d’un logis. En fait, comme la coop est relativement jeune et que l’acquisition de la terre s’est d’abord faite par un emprunt hypothécaire, les moyens du groupe demeurent limités. Depuis 18 ans, différents essais et explorations ont été étrennés afin de mutualiser le financement de certaines infrastructures, surtout celles d’utilité communautaire (sauna, bloc sanitaire, salon et cuisine d’été, etc.). Toutefois, à ce jour, l’accès à des sources de financement pour l’habitation unifamiliale ou individuelle repose principalement sur les épaules de l’usufruitier ou l’usufruitière et n’est absolument pas équitable, dans la mesure où l’accès à un capital familial ou personnel est très variable en fonction de l’âge, du métier, de l’expérience passée, etc. Cela peut rimer avec une lourde pression financière sur une seule personne. En outre, le financement d’un logis à usage individuel peut entrainer des disparités et désavantager certaines ou certains membres moins « privilégiés » à la base. Le modèle est donc encore imparfait, bien que ces angles morts soient également pris en compte le cas échéant, lors des étapes préliminaires d’un nouveau projet de construction.
La souplesse du modèle
Au fil du temps, d’autres irritants ont été rencontrés. Ainsi, certains contextes font en sorte que les besoins en matière d’habitat ont pu se modifier avec les années. À titre d’exemple, on peut penser aux séparations conjugales, aux changements de format relationnel, au départ d’une ou d’un membre adulte ou adolescent pour faire des études supérieures, aux périodes d’absence prolongée pour recevoir des soins médicaux, pour une résidence artistique à l’extérieur, etc. Certains logis n’offrent pas toujours la flexibilité pour s’adapter aux besoins qui changent parfois dans le temps. Dans certains cas, il peut s’agir de la capacité même des membres à modifier l’habitat en fonction de leurs besoins qui est en jeu. Aussi, les membres n’ont pas tous les mêmes compétences pour procéder à l’entretien ou à la réfection des bâtiments ; cette disparité est parfois amplifiée selon le type de bâtiment et selon sa localisation géographique. Ainsi, les défis de construction sont plus grands si l’habitat est hors réseau par opposition à d’autres qui ont un accès privilégié à l’électricité et à l’eau. D’autres facteurs viennent aussi influencer les capacités de certains, que l’on songe à l’expérience et aux compétences en matière de construction, de rénovation, d’entretien paysager, ou encore à la santé physique et mentale, aux moyens financiers, etc.
Comme les configurations relationnelles se sont beaucoup transformées dans les dernières années, des réflexions sont en cours afin de repenser le format d’habitation en dehors des balises habituelles. À cet effet, bien que la majorité des membres ait vécu dans une habitation unifamiliale selon un modèle plus traditionnel de « couple », la colocation semble revenir au goût du jour. Un dynamique comité est à pied d’œuvre pour explorer diverses possibilités d’habitation : de la « garde partagée » de l’habitat (par exemple, de plusieurs mois pour l’un, puis plusieurs mois pour l’autre), de rachat des parts d’usufruit par un membre après une séparation ou le retrait d’un membre actif d’un habitat, en passant par la permutation de deux logis pour une période de courte ou de longue durée, la modification d’habitats afin d’accommoder des membres dont les besoins se sont transformés avec le temps, etc. Cette étape de rebrassage des cartes est cruciale et la créativité des troupes est nécessaire afin de s’adapter aux changements et aux nouveaux besoins.
Enfin, en parallèle à ces réflexions, un plan d’aménagement global est en cours d’élaboration. À la suite des nombreuses phases de développement des 18 dernières années, il est en quelque sorte venu le temps des bilans. Ce plan d’aménagement comprend un travail de consultation auprès des membres, un processus piloté par une firme externe spécialisée en architecture paysagère. C’est donc dans un esprit de préservation des valeurs paysagères et de la qualité de vie des membres, tout en mesurant les nouvelles avenues de développement possibles, que cette vision d’aménagement se déploie. Les futures étapes de développement découleront de cet exercice rassembleur et créatif.
En résumé, voilà la présentation d’une coopérative d’habitation en milieu rural à travers la loupe de l’une de ses résidentes et fondatrices, qui y vit à présent à temps partiel, et ce, depuis quatre ans. Cette initiative est somme toute assez unique et ancrée dans le territoire gaspésien, avec une réglementation souple qui a permis son plein essor. Bien que difficile à reproduire dans les détails, puisse ce modèle continuer à inspirer l’alternative, la recherche et l’autogestion dans d’autres milieux, tant ruraux qu’urbains. La vie en communauté intentionnelle comporte autant de magie que de défis, restons réalistes ! Toutefois, face aux gargantuesques modèles dominants et aux pénibles conséquences de la vie moderne capitaliste sur la perte de biodiversité, sur les écarts grandissants entre les habitants du Nord et ceux du Sud, sur les discriminations de plus en plus aigües dans les rapports sociétaux, la vie en commun continue de nourrir l’espérance, la foi dans l’avenir, l’ancrage significatif dans ce territoire unique, et l’humilité d’être un élément parmi le vivant. Malgré que cette vision puisse sembler un peu idéaliste, voire même naïve pour certains, elle continue de porter ses fruits. Cette maxime toujours actuelle du dessinateur français Gébé continue d’être une source d’inspiration quotidienne pour faire face aux aléas de la vie collective : « L’utopie, ça réduit à la cuisson, c’est pourquoi il en faut énormément au départ ». Pour conclure, je souhaite longue vie aux initiatives citoyennes et humaines, horizontales et hors norme, sous toutes leurs formes. Continuons à nous laisser surprendre par le génie et l’organisation des humains et incarnons à présent les artisans et les artisanes d’une société autre, plurielle, à échelle humaine…
Par Valérie Allard, cofondatrice et résidente du Hameau 18
- Personne qui détient l’usage et le droit de jouissance d’un bien, comme un logement ou un bien immobilier, sans en avoir la pleine propriété. ↑





