Société du malaise ou malaise dans la société ?

Mis en ligne le 30 mars 2010

par Alain Ehrenberg [30-03-2010]

Pour Alain Ehrenberg, la lec­ture que Robert Castel a pro­po­sée de son livre dans La Vie des Idées repose sur un contre­sens. Loin d’ériger l’Amérique en modèle, sa démarche com­pa­ra­tive vise à déga­ger les signi­fi­ca­tions sociales de l’autonomie pour dépas­ser l’opposition libéralisme/​antilibéralisme. Il s’agit alors de sub­sti­tuer à la socio­lo­gie indi­vi­dua­liste une socio­lo­gie de l’individualisme.

Ce texte est une réponse au compte rendu de Robert Castel sur le livre d’Alain Ehrenberg (La Société du malaise, Odile Jacob, 2010), paru sous le titre « L’autonomie, aspi­ra­tion ou condi­tion ? », La Vie des Idées, 26 mars 2010.

Je suis plus qu’un autre sen­sible aux com­pli­ments que me décerne Robert Castel. Cependant l’étendue et le carac­tère sys­té­ma­tique du contre­sens qu’il semble faire sur mon tra­vail me poussent à tenter de construire avec lui une contro­verse que j’espère éclai­rante. Car c’est un contre­sens que tout le monde peut faire, et je le crains, fera [1], tel­le­ment, en France, les rôles sont dis­tri­bués d’avance, et les habi­tudes de pensée enra­ci­nées dans les rou­tines dès que l’on parle d’« indi­vi­dua­lisme », de « souf­france psy­chique », etc. Mon livre vise à bous­cu­ler ces rou­tines, mais il faut bien recon­naître qu’il vient de subir un pre­mier échec, et un échec cui­sant, vu le pres­tige de Robert Castel.

Castel me prête la thèse sui­vante [2]. Je don­ne­rais l’Amérique comme le modèle dont nous devrions nous rap­pro­cher et j’aurais construit « une oppo­si­tion entre une confi­gu­ra­tion amé­ri­caine qui ferait le maxi­mum pour réa­li­ser une véri­table auto­no­mie et une confi­gu­ra­tion fran­çaise qui s’acharnerait à la refu­ser ». Dès lors, je pos­tu­le­rais que « l’autonomie est en soi une pré­ro­ga­tive du self et […] entérine[rait] le dis­cours, effec­ti­ve­ment libé­ral, selon lequel chacun doit être l’agent de son propre chan­ge­ment et agir comme un entre­pre­neur de lui-même ». Pour ce qui concerne les per­sonnes en désar­roi, vic­times de « souf­france sociale » (voir les cha­pitres 7 et 8 de mon livre), je négli­ge­rais ce fait élé­men­taire qu’elles manquent des res­sources mini­males pour s’insérer. Et Robert Castel de m’objecter qu’« il est donc dès lors un peu léger de leur deman­der de se prendre en charge elles-mêmes sans voir que cette injonc­tion d’autonomie risque d’aggraver leur condi­tion d’échec ». Mon but théo­rique, de bon « libé­ral », je sup­pose, serait plus ou moins de remettre en cause les pro­tec­tions dont elles dis­posent, afin de les pous­ser à se prendre en charge, de telle sorte qu’elles puissent saisir des oppor­tu­ni­tés. Je cède donc « à la célé­bra­tion incon­di­tion­nelle de l’autonomie décon­tex­tua­li­sée » et j’« élude le poids des dyna­miques éco­no­miques et des contraintes sociales qui détruisent l’autonomie ».

Avec cette lec­ture, chacun est bien à sa place dans un cas­ting par­fai­te­ment hexa­go­nal : le libé­ral de droite (moi), qui prône le culte de la per­for­mance, et l’antilibéral de gauche (Robert Castel), qui prône le culte de la pro­tec­tion. Chaque lec­teur peut retour­ner dans son coin bien ras­suré sur la dis­tri­bu­tion des rôles.

Seulement voilà, cette « lec­ture » n’a aucun rap­port avec ce que je déve­loppe dans mon livre, dont les hypo­thèses de tra­vail n’apparaissent nul­le­ment dans le compte rendu de Castel. Au contraire, tout mon argu­ment vise à sortir du jeu de miroir libéralisme/​antilibéralisme qui nous enferme dans ce que Marcel Mauss appe­lait la « mys­tique des mots ».

Les deux grands reproches [3] que m’adresse Castel portent en pre­mier lieu sur mon usage de l’Amérique comme terme de com­pa­rai­son pour la situa­tion fran­çaise (comme si je vou­lais ali­gner la France sur les États-Unis), et en second lieu sur « l’injonction d’autonomie » qu’il me prête, et qui consis­te­rait à détruire des pro­tec­tions (en excès ?) pour favo­ri­ser la prise d’autonomie. Je vais d’abord lever ce que je crois être des mal­en­ten­dus graves sur ces deux points, puis ter­mi­ner sur la ques­tion socio­lo­gique que pose mon livre.

Les rai­sons d’une com­pa­rai­son : l’origine sociale des caté­go­ries et des concepts

« En somme, il est grand temps de nous rap­pro­cher du modèle amé­ri­cain ! », voilà la leçon que je pro­pose, selon Castel. Eh bien non !

La méthode com­pa­ra­tive a pour but de faire res­sor­tir une vérité par contraste. Cette méthode est tel­le­ment clas­sique que je m’étonne de devoir rap­pe­ler son prin­cipe à un socio­logue che­vronné qui la confond avec un dis­cours poli­tique « libé­ral ». Elle ne vise nul­le­ment à dire que les Américains sont for­mi­dables et que nous sommes lamen­tables (je défie qui­conque de trou­ver une phrase de ce type dans mon livre). Elle vise à nous aider à prendre un peu de recul à l’égard de débats trop franco-fran­çais (c’est peut-être pour cela que j’ai l’air tel­le­ment amé­ri­cain aux yeux de Robert Castel !). Ma com­pa­rai­son repose sur une hypo­thèse : le self occupe aux États-Unis exac­te­ment la place que l’institution pos­sède en France. Le self n’est pas d’abord une caté­go­rie phi­lo­so­phique ou psy­cho­lo­gique, mais une caté­go­rie sociale, une caté­go­rie d’origine sociale. Disant cela, je prends d’ailleurs le contre­pied de Robert Castel, qui a promu, comme on sait, dès les années 1980, l’idée de « nou­velle culture psy­cho­lo­gique ». Quant à l’autonomie, thème étroi­te­ment lié au self (pensez à la self-reliance) il faut pré­ci­ser ceci : la réfé­rence à l’autonomie comme valeur suprême unit les Américains et divise les Français, mais ce n’est pas la même auto­no­mie. Où Castel évoque-t-il ce point que je mar­tèle dans mon livre ? Pourquoi n’en tient-il pas compte ? Car s’il met­tait ceci au pre­mier plan de son compte rendu, il ver­rait qu’il n’y a pas de « véri­table auto­no­mie » dans mon propos. Il n’y a donc guère de fausse auto­no­mie non plus, mais des signi­fi­ca­tions sociales dif­fé­rentes du mot des deux côtés de l’Atlantique, et des signi­fi­ca­tions qui se trans­forment au cours de l’histoire de ces deux ver­sions de l’individualisme, de ces deux manières de faire société. Là-bas, l’autonomie est carac­té­ri­sée par trois aspects : l’indépendance, la coopé­ra­tion et la com­pé­ti­tion ; ici, c’est l’indépendance qui en est la valeur prin­ci­pale. La méthode com­pa­ra­tive sert à faire res­sor­tir ces dif­fé­rences et leurs rai­sons d’être, mais nul­le­ment à les hié­rar­chi­ser.

Illustrons rapi­de­ment par deux points.

Si les ques­tions de santé men­tale et de souf­france psy­chique sont au centre de la vie sociale par­tout en Europe et en Amérique du Nord, le thème du malaise dans la société nous sin­gu­la­rise. Il est étroi­te­ment lié à l’idée que la vie se pré­ca­rise. La Société du malaise est donc un titre dur­khei­mien : le malaise dans la société est une repré­sen­ta­tion col­lec­tive que la société fran­çaise se donne d’elle-même, elle parle à tout un peuple, alors que la for­mule ne dit rien à un Américain (mais pas plus à un Suédois), elle parle au mieux à des uni­ver­si­taires. Il est d’ailleurs frap­pant de noter à quel point les psy­cha­na­lystes fran­çais se réfèrent au Malaise dans la civi­li­sa­tion de Freud et à quel point leurs col­lègues amé­ri­cains ignorent l’ouvrage. Suis-je en train de dire qu’il n’existe pas de malaise en France ? Que c’est un « effet de repré­sen­ta­tion » ? Pas du tout ! Je vais reve­nir sur les rai­sons de ce malaise, en mon­trant pour­quoi les Français ont de solides rai­sons de se repré­sen­ter leurs pro­blèmes de cette façon. Mais cette repré­sen­ta­tion col­lec­tive s’enracine dans une his­toire spé­ci­fique.

Je com­pare donc dans les deux pays l’émergence du thème du nar­cis­sisme et de l’idée que les idéaux sociaux causent des souf­frances psy­chiques. La com­pa­rai­son montre que la signi­fi­ca­tion attri­buée ici et là-bas aux patho­lo­gies nar­cis­siques est fort dif­fé­rente. Aux États-Unis, elles appa­raissent à la fin de ce qu’on peut appe­ler un cycle libé­ral, qui va de Roosevelt à Johnson, et qui est carac­té­risé par une inter­ven­tion forte de l’État fédé­ral, notam­ment pour réduire les inéga­li­tés. Elles sont conçues comme le symp­tôme d’un déclin de la res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle à l’aune d’un excès d’État et elles marquent la nos­tal­gie d’une époque où régnait l’individualisme rugueux et la com­mu­nauté auto­gou­ver­née. Elles expriment une crise de confiance de l’Amérique en elle-même. En France, au contraire, elles appa­raissent comme le signe d’un excès de res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle résul­tant du retrait de l’État au cours des années 1980. Les « patho­lo­gies nar­cis­siques » sont la mani­fes­ta­tion d’une crise de leur libé­ra­lisme et d’une crise de notre anti-libé­ra­lisme. La com­pa­rai­son fait donc res­sor­tir des signi­fi­ca­tions sociales dif­fé­rentes des mêmes concepts. Ce com­pa­ra­tisme donne un résul­tat inté­res­sant pour la socio­lo­gie : il fait appa­raître qu’il n’y a là aucune psy­cho­lo­gi­sa­tion du social, mais des usages sociaux diver­gents et asy­mé­triques du voca­bu­laire psy­cho­lo­gique. Arrêtons donc de croire que la Société est morte et que l’action poli­tique serait deve­nue mys­té­rieu­se­ment impuis­sante !

De l’autonomie comme aspi­ra­tion à l’autonomie comme condi­tion : le grand chan­ge­ment des inéga­li­tés

Mais allons plus loin. Car ce que ne voit pas Robert Castel, ce sont les consé­quences fina­le­ment pra­tiques, donc poli­tiques, de mon ana­lyse, le dépla­ce­ment du regard qu’elles appellent de leur vœu, et qui touchent au thème, qui lui est par­ti­cu­liè­re­ment cher, des inéga­li­tés.

Dans le cas fran­çais, l’autonomie comme aspi­ra­tion (qui cor­res­pond en gros aux Trente Glorieuses) appa­rais­sait comme une indé­pen­dance. L’autonomie est désor­mais notre condi­tion, mais a acquis une nou­velle signi­fi­ca­tion : c’est une auto­no­mie de com­pé­ti­tion et de coopé­ra­tion. Or il se trouve que c’est la com­pé­ti­tion qui divise la société fran­çaise. Et c’est ce mou­ve­ment que j’analyse. Je n’appelle pas à une auto­no­mie comme condi­tion pour la simple raison qu’elle est aujourd’hui, de fait, la condi­tion com­mune.

Le « malaise » se résume dans la double idée que le lien social s’affaiblit et qu’en contre­par­tie l’individu est sur­chargé de res­pon­sa­bi­li­tés et d’épreuves qu’il ne connais­sait pas aupa­ra­vant. La preuve de ce malaise se trouve dans ces patho­lo­gies sociales, ces mala­dies du lien qui se déve­loppent dans notre monde moderne. « Les symp­tômes ont-ils changé ? Les per­son­na­li­tés se sont-elles modi­fiées ? » Ces ques­tions sont récur­rentes chez les cli­ni­ciens et inter­ro­ger les pré­sup­po­sés sociaux et his­to­riques de ces ques­tions, voilà mon fil conduc­teur. Le point de dou­leur porte en France sur l’opposition entre la notion de per­sonne, de per­son­na­lité ou de per­son­nel et celle d’institution. L’appel à la per­son­na­lité appa­raît comme le résul­tat d’un pro­ces­sus que les socio­logues fran­çais ont appelé de « dés­ins­ti­tu­tio­na­li­sa­tion ». Mais aux États-Unis, le concept de per­son­na­lité est, au contraire, une ins­ti­tu­tion. Ce concept est, comme je le montre, une marque de fabrique des sciences sociales amé­ri­caines – tandis que l’institution est un concept clef de l’École socio­lo­gique fran­çaise. Nos socié­tés sont confron­tées à des pro­blèmes de cohé­sion sociale résul­tant de la perte d’efficacité des sys­tèmes de pro­tec­tion et de lutte contre les inéga­li­tés ins­tau­rées au cours du XXe siècle. En cela, je ne vois pas du tout à quoi s’en prend Robert Castel, parce que je ne nie nul­le­ment que la pro­tec­tion à la fran­çaise est en crise. Mais la dif­fi­culté socio­lo­gique et poli­tique majeure tient au brouillard entou­rant le chan­ge­ment de para­digme dans les inéga­li­tés, vis-à-vis duquel nos arran­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels habi­tuels sont dému­nis. Car la façon fran­çaise de conce­voir l’égalité est une éga­lité de pro­tec­tion sous la hou­lette de l’État, qui repré­sente la soli­da­rité de la société à l’égard de chacun. C’est la tra­di­tion fran­çaise de l’État « ins­ti­tu­teur du social » qui met en mou­ve­ment la société, celle-ci n’ayant pas de valeur en elle-même. C’est ce qui fait que nous sommes une société anti­li­bé­rale ou illi­bé­rale : nous nous méfions de la confron­ta­tion des inté­rêts des acteurs dans la société.

Le res­sort qui fait du « malaise dans la société » une repré­sen­ta­tion col­lec­tive que la société fran­çaise se donne d’elle-même est le sui­vant. L’argument paraît com­plexe, mais c’est parce qu’il contre­dit des rou­tines de pensée. Nous avons affaire à une crise de l’égalité à la fran­çaise parce que l’égalité d’aujourd’hui tend plutôt vers une éga­lité d’opportunité dans laquelle il s’agit de rendre les indi­vi­dus capables de saisir des oppor­tu­ni­tés en les aidant à entrer dans la com­pé­ti­tion – la foca­li­sa­tion des poli­tiques publiques sur la seule pro­tec­tion ayant abouti à une bal­ka­ni­sa­tion de l’emploi. La nature des inéga­li­tés d’aujourd’hui engage une res­pon­sa­bi­lité per­son­nelle parce que, dans des éco­no­mies de la connais­sance, l’égalité des chances dépend de ses propres capa­ci­tés rela­tion­nelles et cog­ni­tives (voir notam­ment les tra­vaux de G. Esping-Andersen [4]). Cette situa­tion implique le déve­lop­pe­ment uni­ver­sel de pra­tiques consis­tant à aider les gens à s’aider eux-mêmes, pra­tiques que les Américains appellent empo­werment [5]. Elles jouent sur la confiance que les indi­vi­dus peuvent avoir (ou ne pas assez avoir) en eux-mêmes. Ces pra­tiques existent, et même de façon mas­sive, en France. Ce sont celles aux­quelles fait allu­sion Castel en me cri­ti­quant (p. 7-8). Or je montre qu’elles consti­tuent un empo­werment à la fran­çaise : un empo­werment parce qu’elles redonnent du pou­voir d’agir à ceux qui n’en n’ont plus, et visent à les rendre capables de faire face aux nou­velles contraintes d’insertion ; à la fran­çaise, parce que ceux qui les emploient les pensent comme des com­pen­sa­tions à la dés­ins­ti­tu­tio­na­li­sa­tion alors qu’elles montrent le nouvel esprit des ins­ti­tu­tions, celui de l’autonomie-condition. Contrairement à ce qu’écrit Castel, je ne pense nul­le­ment que ces pro­fes­sion­nels de l’empowerment sont décli­no­lo­gistes. En revanche, je sou­tiens que les socio­lo­gies théo­ri­sant leurs pra­tiques comme com­pen­sa­tion à la perte de sub­stance des ins­ti­tu­tions, elles, le sont. Et l’un de mes objec­tifs est de pro­po­ser aux pro­fes­sion­nels de santé men­tale, qui sont en pre­mière ligne des ten­sions de la société fran­çaise, une socio­lo­gie alter­na­tive à celle de Pierre Bourdieu ou de Robert Castel, affran­chie du pes­si­misme hyper­cri­tique.

Il en res­sort un des mal­en­ten­dus les plus sérieux entre Robert Castel et moi. Parler d’« agent de son propre chan­ge­ment », ce n’est pas un dis­cours libé­ral (au sens fran­çais, car au sens amé­ri­cain, le terme désigne l’intervention de l’État fédé­ral) deman­dant aux indi­vi­dus de se débrouiller par eux-mêmes. C’est une idée sociale et poli­tique qui en appelle aux capa­ci­tés d’agir dans le cadre de l’autonomie-condition, de sorte qu’elle ne soit pas exclu­si­ve­ment subie. Pour sortir de la mys­tique des mots (libé­ra­lisme vs anti­li­bé­ra­lisme), je plaide donc pour une poli­tique de l’autonomie, c’est-à-dire une poli­tique cen­trée jus­te­ment sur la capa­cité d’agir des per­sonnes, et plus par­ti­cu­liè­re­ment sur celle des couches sociales qui subissent les inéga­li­tés. Le débat n’est pas : ou la pro­tec­tion ou l’opportunité, mais l’intégration des deux modèles en France. Ce qui sup­pose une réflexion sur leurs limites réci­proques.

Et c’est là que la com­pa­rai­son nous aide à réflé­chir en nous fai­sant sortir de notre nom­bri­lisme. J’écris en conclu­sion (je suis obligé de me citer face à la lec­ture de Castel qui dénie ce que j’apporte) : « Si nous avons un pro­blème avec l’opportunité, ils [les Américains] ont un pro­blème avec la pro­tec­tion, comme le montrent les débats de l’année 2009 sur la réforme de l’assurance mala­die dans les­quels le point majeur de conflit concerne la place de l’État fédé­ral. […] Mais chez eux, comme chez nous, les mytho­lo­gies natio­nales sont au cœur des débats : la ratio­na­lité des argu­ments échan­gés en est impré­gnée, mani­fes­tant ainsi la force de la dimen­sion rituelle dans la vie sociale et du dres­sage logique qu’est le fait d’être socia­lisé dans telle ou telle société natio­nale » (p. 342). Les États-Unis et la France repré­sentent deux pôles de l’individualisme (et non deux enti­tés qui s’opposent), l’un pla­çant l’accent sur l’opportunité, l’autre sur la pro­tec­tion. « Aux États-Unis, l’intervention publique (fédé­rale) doit rester subor­don­née à la res­pon­sa­bi­lité morale de l’individu. En France, à l’inverse, l’appel à la res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle doit, pour avoir une valeur posi­tive et empor­ter l’adhésion de l’opinion, être subor­don­née à la pro­tec­tion de l’État qui mani­feste la soli­da­rité col­lec­tive de la société » (p. 343). Le concept de capa­cité, notam­ment tel qu’il a été mis en avant par Amartya Sen, mais aussi de manière dif­fé­rente par des socio­logues comme le Danois Esping-Andersen ou le Français Jacques Donzelot, permet de redé­fi­nir la sub­stance de la soli­da­rité sociale dans le monde de mobi­lité et de concur­rence géné­ra­li­sée qui s’est impo­sée en trente ans – et si je suis un « libé­ral », comme le pense Castel, que sont ces auteurs ? La « capa­cité » donne une large place à la res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle, ce qui est un thème de droite, mais, et c’est là une res­source pour la gauche, il implique la res­pon­sa­bi­lité col­lec­tive en dépla­çant l’accent placé sur la pro­tec­tion vers celui d’égale dis­tri­bu­tion des moyens d’agir. C’est cette der­nière qui relève de la soli­da­rité de la société à l’égard des plus faibles, et donc d’un État-ani­ma­teur qui rend capable, comme le dit Donzelot depuis si long­temps. Il y sans doute peu de thèmes qui soient aussi déci­sifs pour cla­ri­fier la vie en commun et la recherche du bien public dans un contexte global où les concepts employés pour la société indus­trielle ne sont plus en prise sur les dilemmes humains engen­drés par le cours du monde. Cette approche consti­tue le lan­gage de l’action poli­tique dont nous avons besoin pour agir en vue d’améliorer la société.

Toute la fin de mon livre est très claire sur ces points qui sont for­mu­lés très expli­ci­te­ment, mais Robert Castel, s’il a lu ces pages, est pri­son­nier d’une psy­cho­lo­gie col­lec­tive qu’il repro­duit. Mon grand regret est que la conclu­sion de mon livre sou­ligne la néces­sité de cla­ri­fier les rap­ports entre pro­tec­tion et oppor­tu­nité. Robert Castel aurait pu y contri­buer. Mais je crains qu’il ne valide ma thèse selon laquelle une bonne partie des intel­lec­tuels fran­çais a suc­combé au « para­digme de l’affliction » (p. 145 de mon livre) et exploite une peur réelle en lui four­nis­sant une jus­ti­fi­ca­tion « savante » sans lui appor­ter d’éclairage et sans ouvrir la voie à l’action.

Car la cri­tique de Castel est, à mon avis, un symp­tôme de la crise de la socio­lo­gie contem­po­raine qui est mar­quée par l’extrême dif­fi­culté à for­mu­ler ce qu’est aujourd’hui une vie en commun. Or c’est jus­te­ment là le fond du livre que de cla­ri­fier en quoi cette vie consiste dans la société de l’autonomie géné­ra­li­sée, qu’on l’aime ou non. Il me faut en dire quelques mots car Castel est muet sur une ques­tion qui inté­resse la socio­lo­gie au plus haut point.

Une alter­na­tive au dis­cours du malaise et à la socio­lo­gie indi­vi­dua­liste

Il faut repar­tir de l’opposition entre ins­ti­tu­tion et per­sonne. Le concept de per­sonne est géné­ra­le­ment consi­déré par la socio­lo­gie fran­çaise selon une série où « per­son­nel » est iden­ti­fié à « psy­cho­lo­gique » (la psy­cho­lo­gi­sa­tion des rap­ports sociaux) et à « privé » (la pri­va­ti­sa­tion de l’existence). Les socio­lo­gies qui s’en réclament sont indi­vi­dua­listes. Elles sont pri­son­nières du grand pro­blème qui condamne l’individualisme à la confu­sion : l’opposition entre l’individu et la société.

Le but du livre est de passer d’une socio­lo­gie indi­vi­dua­liste à une socio­lo­gie de l’individualisme. Pour ce faire, je pro­pose une concep­tion alter­na­tive qui s’attaque à la fois au thème du malaise dans la société et à celui de l’individualisme, car ils sont soli­daires.

La socio­lo­gie indi­vi­dua­liste peut se for­mu­ler dans les termes d’une équa­tion récur­rente depuis deux siècles : « montée de l’individualisme = déclin de la société », ou de ses équi­va­lents : le lien social, la soli­da­rité, la com­mu­nauté, les repères, la poli­tique, etc., qui ren­voient tous à la vie en commun qui est la condi­tion de l’homme. La souf­france psy­chique et la santé men­tale sont aujourd’hui le test mesu­rant le degré de ce déclin. La crainte de la dis­so­lu­tion sociale est un trait des socio­lo­gies indi­vi­dua­listes. Mais c’est parce que c’est aussi une idée com­mune dans ces socié­tés, une idée sociale. Il faut donc à la fois inté­grer cette crainte, comme trait de nos socié­tés, et la dépas­ser, comme socio­lo­gie de l’individualisme.

Castel confond ma cri­tique de la souf­france comme caté­go­rie avec un mépris des situa­tions sociales de désar­roi, d’exclusion, d’injustice ou d’inégalité : que les pauvres se prennent en charge, voilà mon sup­posé mes­sage « libé­ral ». Mon propos consiste bien au contraire à situer socio­lo­gi­que­ment la place nou­velle de l’affect dans la vie sociale en éla­bo­rant des cri­tères per­met­tant déjà de savoir com­ment parler de ce souci social et poli­tique pour l’affect, et en parler autre­ment que par les sté­réo­types de la « perte des repères », du « capi­ta­lisme glo­ba­lisé », de la « post-moder­nité » et autres concept-slo­gans.

Mon hypo­thèse glo­bale sur la souf­france psy­chique est la sui­vante : nous avons affaire à un chan­ge­ment de statut social de la souf­france psy­chique – et non, comme on en fait depuis dix ans le contre­sens sur ma Fatigue d’être soi, d’une aggra­va­tion psy­cho­lo­gique de la condi­tion des gens dans je ne sais quelle « société dépres­sive » ! Si l’on accepte l’idée simple que nous sommes à la fois les agents et les patients de la vie sociale, je déve­loppe l’idée qu’aux chan­ge­ments dans la manière d’agir qu’est l’autonomie cor­res­pondent des chan­ge­ments dans la manière de subir, ce qu’exprime le concept de souf­france psy­chique. Avec la santé men­tale, on a assisté à la géné­ra­li­sa­tion de l’usage d’idiomes per­son­nels pour donner forme et résoudre des conflits de rela­tions sociales. Ce qui veut dire que l’expression de pro­blèmes, conflits ou dilemmes sociaux dans les termes de la souf­france est une décla­ra­tion qui compte, qui a une valeur telle qu’elle est une raison d’agir en elle-même. Les dif­fé­rends doivent s’exprimer dans ce lan­gage, car ce lan­gage fait désor­mais auto­rité. Nous avons affaire à une expres­sion obli­ga­toire des émo­tions et des sen­ti­ments (on recon­naî­tra une réfé­rence à l’article clas­sique de Marcel Mauss). L’infortune, le mal­heur, la détresse, la mala­die sont les élé­ments de ce lan­gage qui consiste à mettre en rela­tion mal­heur per­son­nel et rela­tions sociales per­tur­bées à l’aune de la « souf­france psy­chique », unis­sant ainsi le mal indi­vi­duel et le mal commun. Il s’agit en somme d’un lan­gage de l’adversité, et ce lan­gage n’est pas spé­ci­fique à l’individualisme, toutes les socié­tés en pos­sèdent. J’ai donc étudié dans ce livre deux lan­gages de l’adversité et les pro­blèmes qu’ils nous per­mettent de résoudre.

Dans nos socié­tés, ce lan­gage permet de for­mu­ler ce que j’appelle « l’inquiétude indi­vi­dua­liste » qui est jus­te­ment celle de la déliai­son sociale. Cela implique de pré­ci­ser ce qu’il faut com­prendre par « indi­vi­dua­lisme ». On pro­nonce le mot « indi­vi­dua­lisme » comme s’il s’agissait de quelque chose d’individuel, alors qu’il s’agit d’un esprit commun. Pour le dire en un mot, l’individualisme est cette manière de faire société qui attri­bue la même valeur à chaque indi­vidu, à soi-même comme à un autre, parce que l’égalité fait de tout homme un sem­blable.

Mais il faut en même temps rendre compte de la croyance car elle nous dit quelque chose de vrai en sou­li­gnant le côté des­truc­teur de l’individualisme. La dif­fi­culté à faire société fait struc­tu­rel­le­ment partie de l’individualisme et n’est pas un mal qui risque de la détruire inexo­ra­ble­ment. Pourquoi ? On ne peut pas avoir de société indi­vi­dua­liste, c’est-à-dire de société qui donne la même valeur à tout être humain, et donc sa chance au pre­mier venu de se faire par lui-même, si on ne brise pas les liens de dépen­dance entre les gens, mais on ne peut pas avoir de société en géné­ral si les gens sont sépa­rés par l’abîme de leur liberté. C’est la ten­sion démo­cra­tique même qui se for­mule dans l’opposition individu/​société.

La consé­quence du chan­ge­ment de rai­son­ne­ment est très concrète : le dis­cours du malaise confond un faux pro­blème, celui de la cohé­rence sociale, avec un vrai pro­blème, celui de la cohé­sion sociale. Ce dis­cours voit une inco­hé­rence dans la moder­nité parce qu’il pense la vie en commun dans les termes indi­vi­dua­listes de l’opposition entre l’individu et la société. Si on emploie l’alternative du rai­son­ne­ment hié­rar­chique de Louis Dumont, c’est-à-dire le fait fon­da­men­tal que l’individualisme englobe sa valeur contraire, le holisme, en lui don­nant une place subor­don­née, alors nos socié­tés appa­raissent aussi cohé­rentes que n’importe quelle société dite tra­di­tion­nelle : l’institution des signi­fi­ca­tions sociales qui donnent à chaque indi­vidu la valeur suprême implique de subor­don­ner les valeurs de l’interdépendance. Cette posi­tion subor­don­née peut conduire acteurs et obser­va­teurs à la perdre de vue – et c’est même une atti­tude abso­lu­ment récur­rente –, mais c’est fort loin d’être une raison suf­fi­sante pour penser qu’elle a dis­paru et que nous ne fai­sons plus société.

Terminons sur la poli­tique. Je n’appelle pas à une auto­no­mie comme condi­tion qui serait façon­née sur le « modèle amé­ri­cain » (et lequel, celui de Bush ou celui d’Obama ?), mais à tenir compte de la réa­lité de cette condi­tion qui nous condamne moins au déman­tè­le­ment de l’État social qu’à la recherche du dépas­se­ment de ses limites dans un nouvel État-pro­vi­dence. Contrairement au cha­peau intro­dui­sant le compte rendu de Robert Castel, mon propos conçoit l’autonomie de façon tota­le­ment dépen­dante de ses condi­tions sociales [6]. Pouvait-il y avoir pire mal­en­tendu ? J’espère que les cla­ri­fi­ca­tions que l’on vient de lire lève­ront les mal­en­ten­dus afin que vive un authen­tique débat d’idées.

Aller plus loin

Le compte rendu de Robert Castel sur le livre d’Alain Ehrenberg (La Société du malaise, Odile Jacob, 2010), paru sous le titre « L’autonomie, aspi­ra­tion ou condi­tion ? », La Vie des Idées, 26 mars 2010.

Documents joints

Société du malaise ou malaise dans la société ? (PDF – 277.1 ko)

par Alain Ehrenberg

Notes

[1] À preuve le débat entre le psy­cha­na­lyste Roland Gori et moi-même dans Le Nouvel Observateur, 25-31 mars 2010. [2] En met­tant de côté les contre­sens sur mon pré­cé­dent livre, le plus cou­rant étant que j’aurais mis en relief une modi­fi­ca­tion de la struc­ture psy­chique des indi­vi­dus, alors qu’il s’agissait de com­prendre com­ment, via la dépres­sion, la souf­france psy­chique pou­vait occu­per une telle place dans la vie sociale. [3] Je signale quelques erreurs qui montrent déjà l’ampleur du mal­en­tendu. Ainsi, l’autonomie aux États-Unis est celle de l’individu et de la com­mu­nauté (cette der­nière, pour­tant une constante du dis­cours poli­tique amé­ri­cain, a été oubliée par Castel). Autre erreur, la psy­cho­lo­gie du moi n’est pas le cultu­ra­lisme (de Karen Horney, Fromm, etc.), mais l’école déve­lop­pée par Anna Freud, Heinz Hartmann, etc., dans laquelle, au contraire de ce que Castel affirme, la pul­sion garde toute sa valeur et qui s’est oppo­sée for­te­ment au cultu­ra­lisme sur ce point. Je ne parle pas non plus d’autonomie comme condi­tion aux États-Unis, car, pour le dire dans la for­mu­la­tion de Saul Bellow, « … l’Amérique, sous la juri­dic­tion des Exousiaïs, ou Esprits de la Personnalité, a pro­duit les indi­vi­dus auto­nomes modernes avec toute la légè­reté et le déses­poir des gens libres et infec­tés par des cen­taines de maux incon­nus au temps des longues époques pay­sannes » (cité p. 68 de mon livre ; voir S. Bellow, Humboldt’s Gift, Penguin Books, 1996, p. 292.). [4] G. Esping-Andersen, Trois leçons sur l’État-providence, Paris, Seuil/​République des Idées, 2008. [5] Sur les­quelles Jacques Donzelot (avec C. Mevel et A. Wyvekens) a écrit un livre remar­quable, Faire société. La poli­tique de la ville aux États-Unis et en France, Paris, Seuil, 2003. [6] Comment d’ailleurs pour­rais-je ana­ly­ser des signi­fi­ca­tions sociales, comme l’indique le cha­peau, sans qu’il y ait des condi­tions sociales ? Il y a là un mys­tère logique (NDLR : le cha­peau intro­dui­sant l’article de Robert Castel a été rédigé par La Vie des Idées).

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