La puissance du commun

Mis en ligne le 31 mars 2010

par Stéphane Haber [31-03-2010]

Après Empire et Multitude, Michael Hardt et Antonio Negri pour­suivent dans Commonwealth leur cri­tique radi­cale, où l’inspiration de Marx se fait plus sen­sible que jamais, de notre moder­nité éco­no­mique.

Recensé : Michael Hardt et Toni Negri, Commonwealth, Belknap Press of Harvard University Press, 2010. 448 p., $35.

Les lec­teurs d’Empire et de Multitude [1] retrou­ve­ront dans le der­nier ouvrage de Michael Hardt et d’Antonio Negri le style et les thèmes qui leur sont fami­liers. Alliant puis­sance spé­cu­la­tive, audace dans le diag­nos­tic socio­lo­gique et fer­meté révo­lu­tion­naire, les deux auteurs conti­nuent à pré­ci­ser et à enri­chir cette « vision du monde » phi­lo­so­phico-poli­tique si ori­gi­nale et si sédui­sante qui, ces der­nières années, leur a attiré tant de sym­pa­thie dans les milieux les plus divers. Il y a cepen­dant du neuf dans Commonwealth. Les deux pre­miers livres de la tri­lo­gie – excluons Global, qui relève un peu plus de l’écrit de cir­cons­tance [2] – s’étaient éla­bo­rés à la fois à l’ombre d’un impé­ria­lisme états-unien radi­ca­lisé à la suite du 11 sep­tembre 2001, sous l’emprise des délires guer­riers du néo­con­ser­va­tisme triom­phant à l’époque de G. W. Bush, et d’un alter­mon­dia­lisme dyna­mique, mais tou­jours en quête d’une vision syn­thé­tique, autant que d’une pra­tique effi­cace. Cependant, l’essoufflement du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste (qui n’est peut-être que la consé­quence la plus appa­rente de son démem­bre­ment inévi­table, voire de ses succès par­tiels), l’ampleur des trans­for­ma­tions géo­po­li­tiques récentes et le chan­ge­ment de l’air du temps idéo­lo­gique dans une partie de la gauche intel­lec­tuelle (en l’occurrence, le pas­sage d’une pro­blé­ma­tique alter­mon­dia­liste à un réin­ves­tis­se­ment du « com­mu­nisme », chez Zizek et Badiou notam­ment [3]) ont trans­formé la conjonc­ture. Celle-ci se carac­té­rise désor­mais par le retour sur le devant de la scène d’interrogations éco­no­miques (le tra­vail, la pau­vreté, les crises, le capi­ta­lisme et son éven­tuel dépas­se­ment) long­temps refou­lées ou igno­rées. Tout se passe même comme si, en partie par hasard et en partie sous la pres­sion des ten­dances et des faits his­to­riques eux-mêmes, une sorte de cycle post-mar­xiste – pen­dant lequel a pu s’exprimer à loisir la las­si­tude devant les ancrages intui­tifs du mar­xisme, tels que la cen­tra­lité du tra­vail et des rap­ports de classe, l’aliénation et l’exploitation, la cri­tique des contra­dic­tions du capi­ta­lisme et la misère – était en train de s’achever, abou­tis­sant non pas à un oubli des idées et des pro­blèmes rele­vant des rap­ports de genre, de race, rele­vant encore de l’identité et de la recon­nais­sance… – mais à leur remise en pers­pec­tive. Apparemment, il ne faut plus craindre le reproche tra­di­tion­nel d’économicisme. Le point de départ de Commonwealth, ce sera donc la pau­vreté et la misère (plutôt que la guerre ou la perte de sens, comme dans les deux ouvrages anté­rieurs) ; de même, l’interlocuteur prin­ci­pal du livre, ce sera Marx (plutôt que Foucault ou Deleuze). Très clai­re­ment, la phi­lo­so­phie sociale des auteurs trouve désor­mais son centre de gra­vité dans une cri­tique du capi­ta­lisme contem­po­rain d’inspiration com­mu­niste. Sur le plan concep­tuel, l’apport essen­tiel de cet écrit consiste d’ailleurs dans une rééla­bo­ra­tion inven­tive des caté­go­ries mar­xiennes, y com­pris parmi les plus tech­niques (capi­tal constant et capi­tal variable, com­po­si­tion orga­nique du capi­tal, exploi­ta­tion et sub­somp­tion réelle du tra­vail, etc.), le reste rele­vant d’une sorte de réor­ches­tra­tion, certes sou­vent brillante, de mélo­dies que qui­conque a feuilleté Multitude a déjà dans l’oreille.

Le cœur des intui­tions éco­no­miques de l’ouvrage de Hardt et Negri est assez simple à résu­mer, et sa valeur tient sur­tout à la manière dont ils en tirent des consé­quences rami­fiées et l’enchâssent dans un réseau d’hypothèses et d’inférences aussi riches que sug­ges­tives. L’idée géné­rale est que l’univers éco­no­mique actuel (la pro­duc­tion de richesses) a cessé de s’organiser autour de la fabri­ca­tion indus­trielle d’objets de consom­ma­tion mani­pu­lables, selon un modèle que la théo­rie éco­no­mique, Marx com­pris, a fina­le­ment abso­lu­tisé. Désormais, le tra­vail exprime et enri­chit le tout de la vie (Hardt et Negri disent qu’il est « bio­po­li­tique »). Il plonge ses racines dans la per­son­na­lité (il est créa­tif et expres­sif), cor­res­pon­dant à l’augmentation d’une intel­li­gence col­lec­tive en éveil, en pro­grès continu, sti­mu­lée par la com­mu­ni­ca­tion et l’échange, s’extériorisant sous la forme de la pro­duc­tion d’idées et de repré­sen­ta­tions (dont dépend d’ailleurs main­te­nant la fabri­ca­tion de choses). Au lieu de sous­traire le tra­vailleur à la socia­bi­lité pour le diri­ger vers la matière morte, selon l’imagerie clas­sique sys­té­ma­ti­sée par Arendt dans Human Condition [4], il l’installe dans une inter­sub­jec­ti­vité vive, ce que tra­duit empi­ri­que­ment l’importance actuelle des emplois voués aux rela­tions humaines de soin, d’entretien et d’éducation. Il ne s’agit pas là d’une simple inter­pré­ta­tion phi­lo­so­phique, puisque, ajoutent Hardt et Negri, c’est dans ces domaines (le tra­vail dit imma­té­riel) que les pro­fits se font et que les sec­teurs les plus dyna­miques éco­no­mi­que­ment assurent la crois­sance des richesses dans le cadre de la mon­dia­li­sa­tion actuelle. Cependant, la cri­tique sociale com­mence au moment où l’on constate que les pro­duits de ce nou­veau tra­vail sont acca­pa­rés pri­va­ti­ve­ment, frei­nant l’expansion du « commun » dont il pro­vient. La cir­cu­la­tion des idées est bridée (par l’intermédiaire d’un droit de la pro­priété intel­lec­tuelle auto­ri­taire et ter­ri­to­ria­li­sant), le dyna­misme des ren­contres sti­mu­lantes subit des coups d’arrêt au moment où l’on entend les contrô­ler, les res­sources se voient limi­tées par les stra­té­gies cap­ta­trices des entre­prises et des États. C’est cette cri­tique de l’appropriation (dif­fé­rente dans son prin­cipe de la cri­tique mar­xienne de l’extorsion de la sur­va­leur même si elle la rejoint) qui peut per­mettre de fédé­rer une approche dif­fé­ren­ciée de la période contem­po­raine tout en mon­trant la néces­sité de son dépas­se­ment par le com­mu­nisme, au sens d’une orga­ni­sa­tion sociale qui libé­re­rait plei­ne­ment la puis­sance du commun.

Une éva­lua­tion cir­cons­tan­ciée de la pro­blé­ma­tique com­man­dée par ces idées étant dif­fi­cile à pro­po­ser en quelques para­graphes, on se conten­tera de poser une séries de ques­tions qui seront regrou­pées autour de trois thèmes-clé.

1. La pro­duc­tion

Sociologiquement, il faut bien d’abord se deman­der si l’exaltation phi­lo­so­phique de la « pro­duc­tion du commun », nom de code phi­lo­so­phique pour le « tra­vail imma­té­riel », laquelle est censée pou­voir mettre en mou­ve­ment le schème pro­duc­tif pour l’analyse des acti­vi­tés humaines, sin­gu­liè­re­ment celles qui sont carac­té­ris­tiques du temps pré­sent, ne court-cir­cuite pas des détours ana­ly­tiques qui res­tent encore à faire. Quoi de commun, en effet, alors que le motif imma­té­ria­liste nous oblige à les ras­sem­bler, entre le trader de Wall Street (ou le créa­teur de logi­ciel de la Silicone Valley) et l’immigrée his­pa­nique vouée au caring pro­ba­ble­ment sous-payé des enfants de celui-ci, pour­rait-on deman­der ? Et qu’y a-t-il de si ori­gi­nal, vou­drait-on peut-être enchaî­ner, dans les phé­no­mènes éco­no­miques les plus spec­ta­cu­laires de la période récente (à com­men­cer par la crois­sance chi­noise), alors qu’ils semblent repo­ser sur des méca­nismes rela­ti­ve­ment clas­siques d’industrialisation « maté­rielle » et d’exportation de pro­duits manu­fac­tu­rés ? Derrière ces dif­fi­cul­tés empi­riques, on trouve peut-être un pro­blème plus pro­fond. Car en fait, si l’on recons­ti­tue hypo­thé­ti­que­ment un ordre des rai­sons sous-jacent aux ana­lyses de l’ouvrage, on s’aperçoit que Hardt et Negri com­mencent (1) par appe­ler « pro­duc­tion » toute acti­vité digne de ce nom avant (2) de se saisir de cer­taines trans­for­ma­tions (sans doute incon­tes­tables) du monde du tra­vail pour (3) en conclure que ce qui n’existait qu’en soi est en train de deve­nir pour soi : la société, loin d’être un donné inerte est une sub­stance qui s’autodéveloppe spon­ta­né­ment à partir de soi-même (4), d’une façon qui (5) se conforme très aisé­ment au prin­cipe d’une onto­lo­gie (spi­no­ziste) de l’immanence créa­tive, de l’être comme acti­vité et puis­sance d’affirmation et (6) qui, en fait, une fois le Dieu du début de l’Éthique écarté, four­nit même aujourd’hui le point de départ le plus natu­rel d’une telle onto­lo­gie. Il n’est pas dit qu’une telle argu­men­ta­tion, repo­sant sur une cas­cade de déci­sions lourdes concep­tuel­le­ment, si impres­sion­nante et même pro­met­teuse qu’elle appa­raisse, soit de nature à per­mettre une appré­hen­sion dif­fé­ren­ciée des faits éco­no­miques contem­po­rains. Ceux-ci res­tent avant tout une sur­face de pro­jec­tion pour des options phi­lo­so­phiques aussi har­dies que dis­cu­tables.

Car Commonwealth ne recule pas devant le projet de fonder ensemble la cri­tique et la poli­tique sur une déter­mi­na­tion de l’être de l’étant, et c’est la caté­go­rie de pro­duc­tion qui leur permet de le mettre en œuvre. À la limite donc, tout est pro­duc­tion et tout est social, au sens inévi­ta­ble­ment cir­cu­laire de ce qui pos­sède le statut d’un agir commun appelé à enri­chir de nou­velles moda­li­tés, supé­rieures, de l’agir commun.

Il s’ensuit une série de dés­in­ves­tis­se­ments remar­quables. Par exemple, ici, ni l’individu ni l’intersubjectivité ne forment des moda­li­tés du réel dignes d’être prises en compte ou signi­fi­ca­tives du point de vue d’une théo­rie sociale cri­tique. La nature fait éga­le­ment les frais de cette infla­tion du pro­duc­tif. À l’exemple de Spinoza, les auteurs appellent « nature » non pas une partie de la réa­lité (celle qui serait la moins déter­mi­née par l’ingéniosité humaine et que cette der­nière trou­ve­rait devant soi comme sa pré­sup­po­si­tion donnée), mais le tout de la réa­lité en tant qu’on lui prête une puis­sance de déploie­ment spon­ta­née. En fran­chis­sant un cap sup­plé­men­taire, on par­vient même à l’idée que « la nature n’est en fait qu’un autre nom pour le commun » (p. 171). Que l’on se place au point de vue d’une socio­lo­gie des rap­ports pra­tiques à l’environnement ou du point de vue d’une épis­té­mo­lo­gie rai­son­na­ble­ment rela­ti­viste, il appa­raît en effet que les résul­tats de l’activité humaine, d’une part, et le « donné », d’autre part, s’entrelacent si inti­me­ment qu’il devient impos­sible de les dis­tin­guer de façon tran­chante. Le schème du tra­vail, relayant le monisme spi­no­ziste, permet ainsi de couper court aux ter­gi­ver­sa­tions : le monde (y com­pris dans celles de ses com­po­santes que nous sommes tentés de qua­li­fier de « natu­relles »), tout comme nous-mêmes, sommes tou­jours déjà pris dans le cercle de la pro­duc­tion inven­tive et col­lec­tive dont « nature » et « société » ne forment que des moments isolés par abs­trac­tion. Tout cela ne manque pas d’allure, phi­lo­so­phi­que­ment par­lant. Mais la ques­tion reste posée de savoir si un éco­lo­gisme quelque peu arti­culé (ne serait-ce que sous la forme d’une pré­oc­cu­pa­tion mini­male pour le « déve­lop­pe­ment durable »), en tant qu’inévitablement orienté en direc­tion de la pré­ser­va­tion d’un envi­ron­ne­ment exis­tant, peut trou­ver son compte dans une telle éla­bo­ra­tion. Il lui faudra bien, ouver­te­ment ou en cati­mini, une onto­lo­gie qui ménage une place à ce qui vient avant le tra­vail humain. Voilà qui sym­bo­lise sans doute la dif­fi­culté du parti-pris néo­pro­duc­ti­viste, si imma­té­ria­lisé soit-il. Qu’en est-il, en résumé, de la toute-puis­sance du schème de la pro­duc­tion ?

2. La cri­tique du capi­ta­lisme

Ce qu’il y a sans doute de plus éton­nant dans leur livre, c’est le sérieux avec lequel Hardt et Negri prennent au pied de la lettre le mot d’ordre de la « cri­tique imma­nente ». Par rap­port à maint dis­cours radi­caux d’aujourd’hui, ce qu’ils disent du capi­ta­lisme (dont on lit sou­vent désor­mais de plus en plus, même en dehors de l’extrême gauche, qu’il est la cause de folies et de mal­heurs infi­nis pour l’humanité) appa­raît sin­gu­liè­re­ment pru­dent et mesuré. Même les dérives du sys­tème finan­cier, cible facile depuis 2008, trouvent en quelque sorte grâce à leurs yeux : elles sanc­tion­ne­raient seule­ment une uni­ver­sa­li­sa­tion pré­ci­pi­tée, une inter­con­nexion man­quée, car trop abs­traite, de l’ensemble des flux pro­duc­tifs (p. 156-158).

Il faut cher­cher le prin­cipe d’une telle orien­ta­tion inat­ten­due dans le fait que la cri­tique du capi­ta­lisme se ramène d’après Hardt et Negri à la mise en cause des obs­tacles qu’il ren­contre à sa propre expan­sion, laquelle consti­tue le point de départ quasi vita­liste (au sens res­treint où la crois­sance de la vie se résout dans celle des forces pro­duc­tives) du rai­son­ne­ment. En l’adoptant, les auteurs de Commonwealth sont conduits à tra­duire dans leur lan­gage spi­no­ziste une ver­sion crue du pro­duc­ti­visme mar­xien, celui pour lequel ce qu’il y a de plus grave à dire contre le capi­ta­lisme est qu’il contient les forces pro­duc­tives dans des limites trop étroites (une idée qui, bien heu­reu­se­ment, ne repré­sente que l’un des aspects du mar­xisme his­to­rique). Ainsi, le pas­sage au com­mu­nisme sup­pose non pas la réin­ven­tion de régu­la­tions (dans le style d’ATTAC) ou la pro­mo­tion d’institutions éco­no­miques nou­velles (une posi­tion actuel­le­ment défen­due par la social-démo­cra­tie asso­cia­tion­niste), mais la libé­ra­tion des forces pro­duc­tives exis­tantes qui, d’elles-mêmes, s’assumant elles-mêmes, se sous­trayant au pseudo-sou­tien que leur offre le capi­tal tel qu’il existe aujourd’hui (en fait une force de contrainte et de para­si­tage) sont cen­sées pou­voir favo­ri­ser l’avènement de la société dési­rable. Dans cette pers­pec­tive, « le capi­tal » devient le sym­bole d’une appro­pria­tion privée illé­gi­time visant ce qui est a été ori­gi­nel­le­ment pro­duit en commun et pour le commun. Cette idée, située au cœur de l’économie de Commonwealth, témoigne du fait qu’il y a une manière réso­lue chez Hardt et Negri d’innocenter le tra­vail exis­tant (le contenu du tra­vail, les condi­tions de tra­vail, son orga­ni­sa­tion) : ici, les choses sont en ordre, au pire indif­fé­rentes. En tout cas, rien n’est retenu chez eux des thèmes désor­mais fami­liers d’une cri­tique psy­cho­so­cio­lo­gique du tra­vail qui, de Sennett à Dejours et Renault en pas­sant par Clot et même Boltanski [5], ali­mente pour­tant déci­si­ve­ment la théo­rie sociale contem­po­raine. Certes, Commonwealth place au centre de son argu­men­ta­tion une théo­rie de l’exploitation (p. 137-142). Mais alors que chez Marx, celle-ci s’identifiait à un méca­nisme global de dépos­ses­sion réelle et d’ex-propriation par lequel la puis­sance pra­tique du sujet se trou­vait à la fois assu­jet­tie à et ins­tru­men­ta­li­sée par un prin­cipe objec­tif mû par l’impératif de sa propre crois­sance irra­tion­nelle, dans Commonwealth, « exploi­ta­tion » n’est plus syno­nyme que de « cap­ta­tion illé­gi­time des pro­duits du tra­vail a pos­te­riori ». Il n’est donc plus vrai­ment ques­tion de cette vio­lence struc­tu­relle, de cet embri­ga­de­ment dans le Système, que Le Capital ten­tait de repé­rer der­rière l’injustice dis­tri­bu­tive mesu­rable du sala­riat. Hardt et Negri cri­tiquent non pas l’autonomie alié­nante du capi­ta­lisme comme « sys­tème » (inhu­main, ano­nyme, poussé à l’autoreproduction élar­gie constante, délié de la volonté et de l’intelligence etc.), mais cet aspect bien par­ti­cu­lier du capi­ta­lisme qu’est la pri­va­ti­sa­tion, c’est-à-dire en fait la sous-uti­li­sa­tion, des richesses pro­duites en commun, un « vol » qui est d’ailleurs aussi censé expli­quer la misère des exclus. La cri­tique mar­xienne de Proudhon, non sans une hargne exces­sive, s’était autre­fois inquié­tée de la faci­lité avec laquelle une telle approche quasi morale inno­cente le capi­ta­lisme, en même temps qu’elle passe à côté de ses aspects patho­lo­giques les plus mar­quants, et cette inquié­tude se retrou­vera peut-être chez les lec­teurs de Commonwealth.

Innocenté, le capi­ta­lisme l’est en tout cas chez Hardt et Negri par rap­port à toute mise en cause de type éthico-cultu­rel, celle qui s’en pren­drait à la civi­li­sa­tion bour­geoise, et pas seule­ment aux rap­ports sociaux qui lui sont sous-jacents. C’est ici que se fait sentir la proxi­mité de leur propos avec le « post­mo­der­nisme » – au sens de la valo­ri­sa­tion de l’expérimentation auda­cieuse contre les acquis, de l’enthousiasme face à l’échange et à la com­mu­ni­ca­tion qui dis­solvent les rou­tines et inquiètent les formes de vie sta­bi­li­sées. Car il ne sau­rait être ques­tion dans Commonwealth d’une cri­tique du féti­chisme de la mar­chan­dise, de l’industrie cultu­relle ou du consu­mé­risme effréné : tout cela relè­ve­rait au mieux d’une cécité devant les trans­for­ma­tions struc­tu­relles de notre monde, devant les pro­grès immenses dont l’évolution du tra­vail est soli­daire. On semble même nous deman­der de nous exta­sier a priori devant la créa­ti­vité des publi­ci­taires et des com­mu­ni­cants, devant l’ingéniosité des indus­triels de la mode et des stra­tèges de la culture de masse ou des médias (p. 148) : n’est-ce pas là que la pro­duc­tion libé­rée de la pesan­teur de l’objet brut, la pro­duc­tion enri­chie par l’imagination et par l’intelligence col­lec­tives en mou­ve­ment, se fait la plus mani­feste ? Tant pis si l’idée d’une alliance objec­tive de tous les tra­vailleurs de l’immatériel, qui inclu­rait jusqu’aux per­dants de la mon­dia­li­sa­tion (sur­tout les pauvres, dont on était pour­tant parti) perd un peu en cré­di­bi­lité…

On voit la ques­tion que sus­cite une telle conclu­sion : elle consis­te­rait à se deman­der si une cri­tique du capi­ta­lisme contem­po­rain ainsi orien­tée (cri­tique de la cap­ta­tion, du contrôle et du pri­va­tisme), peut faire l’affaire. Peut-elle vrai­ment récla­mer, comme le pré­tendent Hardt et Negri, l’héritage de la com­pré­hen­sion mar­xienne de la moder­nité ou même plus sim­ple­ment d’une cri­tique éco­no­mique convain­cante et suf­fi­sam­ment large d’un point de vue empi­rique ?

3. Philosophie de la misère

Commonwealth com­mence par le fait de la pau­vreté et de la misère. Visiblement, nous ne sommes plus à l’âge des approches cultu­ra­listes et iden­ti­ta­ristes qui ont si pro­fon­dé­ment marqué (sou­vent de façon posi­tive, d’ailleurs) la théo­rie sociale pen­dant ce der­nier quart de siècle. En cher­chant à situer ce choix, on arrive à l’idée que l’on peut dis­tin­guer trois types de concep­tions phi­lo­so­phiques per­met­tant de penser les condi­tions de vie décentes et l’obligation sociale de jus­tice qui est faite de les assu­rer pour tous. 1) Une concep­tion nor­ma­tive de l’existence humaine. Par exemple, dans les Manuscrits de 1844, Marx défend l’idée selon laquelle la pau­vreté éco­no­mique, en tant qu’associée à des condi­tions de vie et de tra­vail humi­liantes et exté­nuantes, et dans la mesure où elle se rat­tache pro­fon­dé­ment à une pau­vreté exis­ten­tielle, contre­dit immé­dia­te­ment une exi­gence inhé­rente à la vie humaine (celle d’une vie riche, éman­ci­pée, épa­nouie, etc.). Il ne semble d’ailleurs pas avoir fon­da­men­ta­le­ment varié de point de vue au cours de sa tra­jec­toire théo­rique, y com­pris dans Le Capital. 2) Un indi­vi­dua­lisme onto­lo­gique. Ici, les per­sonnes sont conçues à partir des désirs et des pro­jets de vie qui sont sup­po­sés leur être propres et les défi­nir ; l’existence de minima sociaux pré­ser­vant chacun de la misère fait alors partie de l’ensemble des condi­tions de pos­si­bi­lité pour la réa­li­sa­tion de ces désirs et de ces pro­jets. Avec des nuances impor­tantes, Rawls et Sen peuvent être vus comme les tenants les plus élo­quents d’une telle vision qui relève du libé­ra­lisme de gauche. 3) Un inter­sub­jec­ti­visme par­ti­ci­pa­tion­niste. Ici, les condi­tions de vie décentes, non-misé­rables, sont consi­dé­rées comme fai­sant partie des sup­ports empi­riques d’une déli­bé­ra­tion digne de ce nom. Présupposé dans ces approches, l’argument tri­vial selon lequel on n’est pas prêt à bien déli­bé­rer lorsque l’on est dans le besoin suffit à la fois à empor­ter la convic­tion et à orien­ter la dis­cus­sion. L’idéal d’une par­ti­ci­pa­tion démo­cra­tique inclu­sive et authen­tique y forme donc le point de vue à partir duquel les situa­tions socioé­co­no­miques concrètes se trouvent éva­luées. Dans le champ contem­po­rain, Habermas a fourni une légi­ti­ma­tion influente de ce genre d’approches d’aspect plus répu­bli­ca­niste [6].

Il est clair que Hardt et Negri s’y rat­tachent aussi de quelque manière, bien que chez eux, le moment inter­sub­jec­ti­viste, qui est bien réel (la pro­duc­ti­vité de la ren­contre, la fécon­dité de l’interaction et de l’échange, le social comme pro­duit de la dyna­mique d’un agir par­tagé…), soit englobé dans une approche plutôt cen­trée sur l’autodéveloppement imma­nent d’un « commun » quasi sub­stan­tia­lisé, au sens de la sub­stance unique de Spinoza à l’intérieur de laquelle se déploie sans contra­dic­tions le dyna­misme des modes finis. Si la réflexion phi­lo­so­phique a accès à la dif­fé­rence entre pau­vreté et aisance, entre misère et satis­fac­tion des besoins élé­men­taires, etc., c’est donc, à l’encontre de ce qui se passe chez Marx ou chez Sen, d’une façon médiate chez eux puisque la survie n’est inté­res­sante que dans la mesure où elle est pré­sup­po­sée dans la pro­duc­tion bio­po­li­tique. D’où un pas­sage sur­pre­nant du livre (p. 308-310) où Hardt et Negri semblent faire en quelque sorte de l’accès aux réseaux d’échange de savoir le cœur d’un réfor­misme révo­lu­tion­naire, la cou­ver­ture des besoins vitaux (ainsi que les condi­tions de tra­vail tolé­rables) des­cen­dant au niveau d’une infra­struc­ture qui relè­ve­rait de la néces­sité vitale dénuée de signi­fi­ca­tion pro­fonde, qui donc res­te­rait dénuée de cette espèce de puis­sance éman­ci­pa­trice vir­tuelle que Marx y per­ce­vait, au sens où la vie libé­rée du besoin (dis­po­sant de « temps libre » dit le livre III du Capital) se fait d’elle-même, pen­sait-il, explo­ra­trice, com­mu­ni­ca­tion­nelle et géné­reuse. Cette stra­té­gie, bien qu’elle ne soit évi­dem­ment pas absurde, s’avère dif­fi­cile à défendre. En effet, l’argumentation libé­rale (qui avec Sen a été très loin dans la prise en compte des dépos­ses­sions exis­ten­tielles dont la misère est soli­daire) ne com­porte-elle pas un moment de vérité qu’elle se révèle inca­pable d’intégrer ? La connexion à Internet est-elle vrai­ment plus signi­fi­ca­tive phi­lo­so­phi­que­ment que l’accès à l’eau potable ? Est-ce que l’altermondialisme et le néo­marxisme n’impliquent pas, d’une façon qui, elle aussi, semble dif­fi­cile à négli­ger, de prendre au sérieux pour eux-mêmes, avec la phi­lo­so­phie qui leur est inhé­rente, l’aliénation de la misère éco­no­mique, la détresse de l’insatisfaction des besoins, l’abaissement dont sont por­teuses les atteintes aux ten­dances et aux exi­gences du corps et de la vie ?

En résumé, Commonwealth fait partie, avec une place de choix en raison de son ampleur, des ouvrages contem­po­rains qui nous incitent à penser que la théo­rie sociale, y com­pris la plus phi­lo­so­phique, peut désor­mais dif­fi­ci­le­ment éviter de s’engager sur le ter­rain éco­no­mique (ne serait-ce qu’en inter­pré­tant la mon­dia­li­sa­tion, le néo­li­bé­ra­lisme, le capi­ta­lisme etc.). Les dif­fi­cul­tés de la posi­tion défen­due par Hardt et Negri forment la contre­par­tie de leur façon nette et déci­dée de répondre à cette exi­gence, et c’est pour cela que, sûre­ment, elle jouera à juste titre un rôle impor­tant dans la dis­cus­sion contem­po­raine. Ne serait-ce que parce que, en ce qu’elle a de plus inté­res­sante pour nous, l’impulsion mar­xienne a plus de chance de sur­vivre dans une ten­ta­tive sin­cère pour conce­voir les trans­for­ma­tions du tra­vail et de l’exploitation que dans une quel­conque spé­cu­la­tion déliée sur l’essence du Communisme comme Exigence pure.

Documents joints

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par Stéphane Haber

Notes

[1] M. Hardt et A. Negri, Empire, Paris, Exil, 2000 ; Multitude, Paris, La Découverte, 2004. [2] G. Cocco et A. Negri, Global, Paris, Amsterdam, 2007. [3] A. Badiou, S. Zizek et al., L’Idée de com­mu­nisme, Paris, Nouvelles Editions Lignes, 2009. [4] H. Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 2005. [5] R. Sennett, Le Travail sans qua­lité, Paris, Albin Michel, 2000. C. Dejours, Souffrance en France, Paris, Seuil, 1999. E. Renault, Souffrances sociales, Paris, La Découverte, 2008. Y. Clot, Le Travail sans l’homme ?, Paris, La Découverte, 2008. L. Boltanski, De la cri­tique, Paris, Gallimard, 2009. [6] J. Habermas, Droit et démo­cra­tie, Paris, Gallimard, 1992, ch. 3.

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