Le cours chaotique de la révolution du capital

Mis en ligne le 27 mars 2010

par Jacques Wajnsztejn

Aujourd’hui il faut oser dire que si le capi­ta­lisme ne s’est pas encore écroulé, c’est parce qu’il ne consti­tue pas un « sys­tème » com­pre­nant des contra­dic­tions internes qui le condui­raient auto­ma­ti­que­ment à une mort pro­gram­mée. Ces contra­dic­tions internes avaient été spé­ci­fiées, dans le mar­xisme pre­miè­re­ment comme contra­dic­tion du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste (ten­dance à la baisse du taux de profit et à la sur­pro­duc­tion), deuxiè­me­ment comme contra­dic­tion du rap­port social capi­ta­liste (l’antagonisme irré­duc­tible entre bour­geoi­sie et pro­lé­ta­riat), enfin ce qui reliait les deux pre­mières, comme contra­dic­tion entre le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives d’un côté et l’étroitesse des rap­ports sociaux de pro­duc­tion de l’autre. Or si toutes ces contra­dic­tions ont bien joué un rôle his­to­rique, force est de recon­naître qu’elles ont épuisé leurs forces d’antagonisme, qu’elles ont été englo­bées.

La ques­tion du sala­riat

On peut remar­quer que chaque grande crise du XXe siècle a inclus dans son dérou­le­ment une pro­fonde trans­for­ma­tion du sala­riat, indi­quant que le capi­tal est bien un rap­port social. La crise des années 30 a vu, malgré une période de fort chô­mage et les des­truc­tions de la Deuxième Guerre mon­diale, une exten­sion sans pré­cé­dent du sala­riat. La crise des années 70 a été mar­quée et en partie pro­vo­quée par un mou­ve­ment géné­ral de remise en cause des formes tay­lo­ristes et for­distes de tra­vail par les tra­vailleurs et une partie de la jeu­nesse déve­lop­pant une cri­tique du tra­vail, alors que paral­lè­le­ment le sala­riat conti­nuait à se déve­lop­per au cœur des capi­taux domi­nants, par exemple dans le sec­teur des ser­vices mais aussi dans les pays émer­gents.

À partir de la fin des années 90 et pen­dant les années 2000, c’est à une crise du sala­riat que nous assis­tons avec une ines­sen­tia­li­sa­tion accrue de la force de tra­vail dans le procès de valo­ri­sa­tion. Substitution du capi­tal au tra­vail dans le procès de pro­duc­tion, dégrais­sage des effec­tifs dans les usines s’accélèrent alors qu’interviennent des mises hors tra­vail d’une partie de la popu­la­tion active même si cela se réa­lise encore sur la base du sala­riat : chô­mage et allo­ca­tions, déve­lop­pe­ment des formes ins­ti­tu­tion­na­li­sées de chô­mage par­tiel comme en Allemagne après l’exemple plus ancien de l’Italie, pré­ca­ri­sa­tion, pré-retraites, emplois « aidés ».

Alors que paral­lè­le­ment le pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion s’est inten­si­fié, c’est tout ce mou­ve­ment qui donne l’impression d’une décon­nexion entre le monde de la finance et le monde « réel », appa­rence sur laquelle nous revien­drons lar­ge­ment pour dévoi­ler, jus­te­ment, non pas une décon­nexion mais une conjonc­tion.

D’une manière géné­rale et au niveau mon­dial, on assiste à une pau­pé­ri­sa­tion qui ne peut pas être défi­nie comme une pro­lé­ta­ri­sa­tion refor­mant une « armée indus­trielle de réserve » prête à servir. Plus il y a, d’un côté de nou­veaux pro­lé­taires inté­grés dans le sala­riat, plus il y a de l’autre et à un niveau quan­ti­ta­tif plus impor­tant encore, pro­duc­tion de sur­nu­mé­raires abso­lus du point de vue du capi­tal. Ce phé­no­mène s’accompagne d’une peur du déve­lop­pe­ment de nou­velles « classes dan­ge­reuses » (le thème de l’insécurité) et des craintes d’une sur­po­pu­la­tion mon­diale. Le pre­mier phé­no­mène entraîne une orien­ta­tion plus sécu­ri­taire de la part des États ; le second engendre le retour en force des thèses mal­thu­siennes ou eugé­nistes dans les cercles les plus divers du pou­voir y com­pris au sein des partis éco­lo­gistes.

Les insuf­fi­sances des théo­ries des crises

L’analyse en termes de décon­nexion de « l’économie réelle » par rap­port au monde de la finance (c’est la plus cou­rante) décrit ce qui serait devenu un « capi­ta­lisme de casino » avec for­ma­tion de bulles finan­cières spé­cu­la­tives. Elle conduit à une ten­ta­tive de mora­li­sa­tion du capi­tal sous sa forme indus­trielle par­fois par ceux-là mêmes qui en cri­ti­quaient les pra­tiques d’exploitation. La finance doit donc être main­te­nue à sa place et limi­tée à sa fonc­tion qui est de finan­cer la crois­sance, si pos­sible à des taux d’intérêt très bas ou même néga­tifs, ce qui a été le cas durant les deux siècles de déve­lop­pe­ment indus­triel. Le capi­tal fictif n’est vu que comme un dys­fonc­tion­ne­ment conjonc­tu­rel qui se tra­duit par des crises finan­cières et non comme une com­po­sante struc­tu­relle, pré­sente dès la période des Trente Glorieuses au cours de laquelle il a joué un rôle de sou­tien impor­tant à un rythme de crois­sance élevé sur longue période.

Or, le cycle de crois­sance pré­cé­dent était fondé sur une dépen­dance réci­proque entre capi­tal et tra­vail dans le cadre d’un « mode for­diste de régu­la­tion » défini comme un com­pro­mis de classe indui­sant une pro­duc­ti­vité de plus en plus forte d’un côté contre une aug­men­ta­tion constante du revenu réel de l’autre, y com­pris sous sa forme de revenu social, le tout orienté et arbi­tré par l’État-Providence. Le finan­ce­ment de cette crois­sance repo­sait sur un crédit rendu bon marché par une infla­tion de longue durée. C’est cette donnée qui change à partir du début des années 80 avec l’importance nou­velle prise par le capi­tal fictif depuis une crois­sance deve­nue explo­sive des mar­chés finan­ciers. C’est un signe de la ten­dance à l’auto-présupposition du capi­tal en dehors de son rap­port au tra­vail et, au-delà, de la forme pro­duc­tive indus­trielle. En effet, le capi­tal fictif est une forme qui cherche à sup­pri­mer le temps de cir­cu­la­tion en réa­li­sant l’unité de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion. Cette unité appa­raît bien dans le fait qu’aujourd’hui, très sou­vent, ce n’est ni le pro­duc­teur ni le consom­ma­teur qui domine mais un tiers, le reven­deur. La puis­sance nou­velle d’une entre­prise comme Wal-Mart en fait foi. À chaque époque une entre­prise pro­to­type repré­sente un ensemble nova­teur de struc­tures éco­no­miques et de rela­tions sociales. À la fin du XIXe siècle, la Compagnie des che­mins de fer de Pennsylvanie se consi­déra comme la réfé­rence du monde ; au milieu du XXe siècle, General Motors repré­senta le sym­bole d’une ges­tion bureau­cra­tique et per­fec­tion­née et d’une pro­duc­tion en série tirant profit des nou­velles tech­no­lo­gies. Ces der­nières années, Microsoft parut être le modèle d’une éco­no­mie du savoir post-indus­trielle. Mais au début du XXIe siècle, Wal-Mart semble incar­ner à son tour le type d’institution éco­no­mique qui trans­forme le monde en impo­sant un sys­tème de pro­duc­tion, de dis­tri­bu­tion et d’emploi trans­na­tio­nal et for­te­ment inté­gré. Cette fois le reven­deur global est le centre, le pou­voir, alors que le fabri­cant devient le serf, le vassal.

Le capi­tal devient tota­lité parce qu’il conjugue alors sub­stance et fic­ti­vité, stocks et flux. Dans ce pro­ces­sus, il dépasse des caté­go­ries plus immé­diates qui tentent encore de dis­tin­guer ce qui est maté­riel de ce qui est imma­té­riel. Dans la fic­ti­vité, le capi­tal fuit l’objectivation et se fait capi­tal en procès. Le temps y est nié et bien évi­dem­ment y est éga­le­ment niée une de ses com­po­santes, le temps de tra­vail et avec lui la loi de la valeur. Ce fai­sant il s’auto-présuppose en anti­ci­pant le profit futur comme une donnée déjà pré­sente. Le capi­tal vir­tua­lise la valeur.

La crise actuelle bou­le­verse les rap­ports entre éco­no­mie et poli­tique

L’épuisement des forces pro­duc­tives du capi­ta­lisme indus­triel a néces­sité sa reprise en main par un capi­ta­lisme du sommet seul à même d’effectuer une restruc­tu­ra­tion qui repré­sente pour nous une véri­table « révo­lu­tion du capi­tal ».

Tout cela devait porter le capi­ta­lisme au-delà de sa crise, mais pour le moment cela a seule­ment permis de porter ses contra­dic­tions du niveau de la pro­duc­tion à celui de la repro­duc­tion d’ensemble. C’est pour cela que nous par­lons de la crise actuelle comme d’une crise de la repro­duc­tion des rap­ports sociaux : crise du tra­vail et du sala­riat qui, au moins dans les pays domi­nants, mani­feste un troi­sième niveau de « la repro­duc­tion rétré­cie » dans cette inca­pa­cité à sortir de cette ten­dance à l’inessentialisation de la force de tra­vail et même à son irre­pro­duc­ti­bi­lité. Cette ten­dance n’est que par­tiel­le­ment contre­dite par le déve­lop­pe­ment d’une « repro­duc­tion élar­gie » dans les pays émer­gents. En effet, la vitesse de rat­tra­page de ceux-ci tend à épui­ser ses effets « pro­gres­sistes » et à pro­duire tou­jours plus de sur­nu­mé­raires abso­lus par le vidage des cam­pagnes de leur popu­la­tion active sans que cette der­nière ne puisse majo­ri­tai­re­ment retrou­ver une acti­vité au sein du nou­veau sala­riat urbain.

Cette crise de repro­duc­tion appa­raît sou­vent comme sys­té­mique parce que chaque dys­fonc­tion­ne­ment donne l’impression que tout l’édifice va s’écrouler alors qu’il est sou­tenu et ali­menté par son orga­ni­sa­tion en réseau et une forme liquide qui irrigue l’ensemble des trois niveaux. Sa pré­fé­rence actuelle pour la liqui­dité est insé­pa­rable du pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal. Il en est ainsi, par exemple, d’un « sys­tème » moné­taire inter­na­tio­nal devenu introu­vable, dans lequel le dollar entre­tient la contra­dic­tion entre son statut de mon­naie dépen­dante de la puis­sance publique amé­ri­caine et celui de forme moné­taire privée pour les agents de la com­mu­nauté finan­cière.

La crise actuelle n’a pas atteint un degré de gra­vité extrême parce que, jus­te­ment, elle s’est limi­tée aux liqui­di­tés finan­cières sans tou­cher les liqui­di­tés moné­taires. Pourquoi cela ? Tout sim­ple­ment parce qu’il y a des limites à la pri­va­ti­sa­tion des fonc­tions moné­taires car la mon­naie moderne se rat­tache tou­jours à la puis­sance, à la sou­ve­rai­neté, à l’État. Par exemple, la confiance en la puis­sance des États-Unis et du dollar demeure. La pre­mière qua­lité de la puis­sance est en effet son pou­voir d’attraction, qu’il s’exerce sur les hommes (les cou­rants migra­toires) ou sur les choses (les cou­rants finan­ciers, le dollar et le finan­ce­ment des défi­cits amé­ri­cains par l’extérieur). Un sur­croît de méfiance vis-à-vis du dollar pour­rait deve­nir désta­bi­li­sa­teur s’il ame­nait les déten­teurs de dol­lars à effec­tuer des ventes sou­ter­raines que la FED ne pour­rait pré­voir ou endi­guer. D’où une contra­dic­tion entre d’un côté des taux d’intérêt à long terme que les Américains devraient bais­ser pour sou­te­nir leur éco­no­mie et l’économie mon­diale par rico­chet et, de l’autre, la crainte que dans ce cas les déten­teurs exté­rieurs de dol­lars ne s’en débar­rassent.

La seule régu­la­tion finan­cière par le marché s’avère donc impos­sible ou au moins incom­plète. Bien conscientes de cela, les ins­ti­tu­tions finan­cières et moné­taires mul­ti­plient les actions d’interdépendance pour réduire les pos­si­bi­li­tés de dépen­dances. Par exemple, l’action finan­cière accrue des banques (ges­tion de por­te­feuilles d’actions) accom­pagne et ne détruit pas leur action moné­taire (créa­tion de mon­naie par le crédit). On assiste plutôt à une fusion des fonc­tions de l’argent (échange, épargne, inves­tis­se­ment) qu’à une concur­rence entre ces fonc­tions. Là aussi, c’est cohé­rent avec notre idée de tota­li­sa­tion du capi­tal.

Au-delà de la crise

C’est dans les inter­stices de cette dyna­mique chao­tique qui ne passe ni par une crise finale ni par un par­achè­ve­ment de la domi­na­tion, qu’il faut se glis­ser pour en accen­tuer, dans les luttes à venir, les dys­fonc­tion­ne­ments. Il n’y a donc rien à res­tau­rer et sur­tout pas une éco­no­mie de pro­duc­teurs, même asso­ciés, alors que ces pro­duc­teurs ne repré­sentent qu’une mino­rité, au niveau natio­nal comme mon­dial, et que ce qu’ils pro­duisent a perdu sa valeur d’usage ou même n’en a jamais eu, sauf pour le capi­ta­lisme. Il ne faut donc pas réor­ga­ni­ser l’économie sur la base d’une « vraie » pro­duc­tion (la pro­duc­tion maté­rielle), sur la base de la « vraie » valeur, celle qui indui­rait l’égalité et la jus­tice de l’échange et du contrat (un tra­vail « payé à sa juste valeur » comme on entend dans les syn­di­cats). Il ne s’agit pas non plus d’organiser ration­nel­le­ment ou auto­ges­tion­nai­re­ment un capi­tal qu’on pour­rait encore s’approprier (« rien n’est à eux tout est à nous. Tout ce qu’ils ont, ils l’ont volé », clament des mili­tants de la CNT), mais déca­pi­ta­li­ser nos corps et nos têtes.

Extrait d’un article paru dans Temps cri­tiques, jan­vier 2010

Les commentaires sont fermés.