Quelques observations sur la crise au Moyen-Orient

Par Mis en ligne le 23 décembre 2012

ÉTATS-UNIS. Pour Washington, le but est d’encercler la Russie et la Chine, ce qui implique de détruire le régime ira­nien. Pour ce faire, il faut prendre le contrôle de la Syrie (comme on a voulu le faire avec l’Irak), la déta­cher de l’Iran et de jouer au maxi­mum sur les ten­sions inter­com­mu­nau­taires. Compte tenu des échecs des États-Unis en Irak et en Afghanistan, cet impé­ra­tif est impor­tant. De plus, la révolte en Égypte et en Tunisie a ren­versé des alliés régio­naux qui consti­tuaient (avec Israël et l’Arabie saou­dite) des piliers de l’implantation impé­ria­liste dans la région. Devant ce fait, l’administration amé­ri­caine avec l’appui de la Turquie et des pétro­mo­nar­chies tend la main aux isla­mistes qu’elle voit comme un pos­sible par­te­naire pour réta­blir la sta­bi­lité.

FRÈRES MUSULMANS. Les Frères musul­mans sont puis­sants, bien implan­tés par­tout dans la région et par­ti­sans des poli­tiques néo­li­bé­rales chères aux occi­den­taux (libre-échange, pré­do­mi­nance du sec­teur privé, ouver­ture aux capi­taux étran­gers, etc.). Les États-Unis pensent que les Frères pour­raient accep­ter le sacro-saint prin­cipe de la sécu­rité d’Israël, d’autant plus que leur projet n’est pas de libé­rer les ter­ri­toires occu­pés, mais d’imposer leurs visions rétro­grades sur les droits humains (ceux des femmes notam­ment).

HAMAS. Pour que ce virage des États-Unis vers les Frères soit effec­tif, il est impor­tant d’inclure Hamas. Le mou­ve­ment pales­ti­nien semble prêt à accep­ter cette « paix régio­nale » en autant qu’elle lui per­mette de prendre le contrôle des micro ter­ri­toires pales­ti­niens à Gaza et en Cisjordanie. Hamas sou­tient l’offensive contre le régime syrien et par­ti­cipe même aux com­bats dans les camps de réfu­giés pales­ti­niens de Damas. D’autre part lors de la der­nière ronde d’affrontements avec Israël, la direc­tion poli­tique de Hamas a tenté de limi­ter l’action de la branche armée dont le chef a été assas­siné quelques jours avant les bom­bar­de­ments. Mais à la sur­prise géné­rale, la guerre s’est conclue par une sorte de match nul, les mili­tants de Hamas ayant bien résisté aux assauts et même tiré des mis­siles de plus grande portée sur Israël.

SYRIE. La guerre en Syrie conti­nue avec son lot de des­truc­tions. Jusqu’à date, le régime et l’armée ne se sont pas dis­lo­qués, en partie parce que la majo­rité de la popu­la­tion craint davan­tage la rébel­lion que le régime puisqu’elle voit les rebelles comme un projet extré­miste à la fois mani­pulé par le pou­voir dic­ta­to­rial de l’Arabie saou­dite et ins­piré de fac­tions radi­cales liées à Al-Qaïda ou au Talibans, ce qui ne passe pas dans un pays où les mino­ri­tés repré­sentent 40 % de la popu­la­tion. Les rebelles (dont 60 000 étran­gers) com­mettent des atro­ci­tés contre les civils et les mino­ri­tés. Certes, le régime d’Assad a perdu toute légi­ti­mité lors des grandes mani­fes­ta­tions paci­fiques de 2011, mais heu­reu­se­ment pour lui, il a pu conti­nuer grâce à la mili­ta­ri­sa­tion de la lutte impo­sée par les fac­tions isla­mistes. Les réformes que le régime a pro­po­sées et qui étaient assez vastes (dont le mul­ti­par­tisme) n’ont cepen­dant pas été mises en œuvre. La gauche syrienne est faible et divi­sée entre des groupes qui appuient le régime et d’autres qui se sont rangés avec les rebelles, mais qui sont confi­nés à un rôle de faire-valoir pour l’opinion occi­den­tale, sans influence réelle sur le pro­ces­sus tota­le­ment dominé par les isla­mistes. La Syrie fait un peu penser à la for­mule de Gramsci : une vieille société qui meurt mais qui n’est pas tota­le­ment morte. Une nou­velle société qui naît mais qui tarde à naître. Et dans cette tran­si­tion lourde et contra­dic­toire, toutes sortes de symp­tômes mor­bides appa­raissent.

ÉGYPTE. Les isla­mistes veulent mettre en place un Émirat isla­miste, en ver­rouillant le sys­tème (à tra­vers la consti­tu­tion). Mais la société égyp­tienne est dans la rue, regrou­pant la majo­rité (rela­ti­ve­ment silen­cieuse) de la popu­la­tion contre un projet qu’elle voit comme bar­bare et rétro­grade. Entre-temps, le pays s’enfonce dans la crise, sans État capable de gérer les affaires cou­rantes, ce qui donne un nouvel élan à toutes les forces d’opposition d’obédience laïque dans le sens large du terme. Les Frères Musulmans sont non seule­ment isolés sur le plan poli­tique, mais menacent la paix civile dans le pays. Ils ont été obli­gés à dévoi­ler leurs vraies inten­tions, ce qui ali­mente la méfiance envers eux dans toute la région. Le pays pour­rait som­brer si les Frères s’entêtent à impo­ser une dic­ta­ture reli­gieuse à tra­vers le réfé­ren­dum consti­tu­tion­nel, et si les États-Unis conti­nuent à les cour­ti­ser pour sta­bi­li­ser la région et créer le fameux front Sunnite pour isoler l’Iran Chiite. En tout cas la situa­tion pour­rait évo­luer d’une façon sur­pre­nante pour tous les acteurs impli­qués, vu que la grande majo­rité du pays n’appuie plus les Frères Musulmans.

ISRAEL. Le gou­ver­ne­ment israé­lien a voulu faire un test à Gaza, mais cela n’a pas trop marché à cause de la rési­lience de la résis­tance mili­taire des Palestiniens. C’est donc une défaite pour Netanyahu qui aux yeux des Israéliens, a permis une situa­tion où des bombes sont tom­bées (pour la pre­mière fois) sur Tel-Aviv et Jérusalem. De nou­velles aven­tures israé­liennes sont impro­bables à court terme, y com­pris contre l’Iran qui est bien pré­pa­rée. Et c’est sans comp­ter la force de Hezbollah. Les géné­raux amé­ri­cains connaissent cette situa­tion et tentent de dis­sua­der Israël d’attaquer l’Iran parce que leur prio­rité est de calmer la région avec l’aide des isla­mistes. Une fois que cela sera fait, on pour­rait alors se retour­ner contre l’Iran, et éven­tuel­le­ment contre la Chine et la Russie.

CANADA. Le gou­ver­ne­ment conser­va­teur a réduit le Canada à l’insignifiance dans la région. Les États-Unis ne prennent même plus la peine d’informer le Canada. Harper est déclassé avec sa pos­ture guer­rière envers et contre tous. L’annonce de la cou­pure de l’aide aux Palestiniens n’est pas prise au sérieux : cette « aide » sert à ren­for­cer le dis­po­si­tif répres­sif en place sous le géné­ral amé­ri­cain Keith Dayton, et donc le but est de confier à des Palestiniens la sale job de répri­mer des Palestiniens. Dans le contexte de la crise en Syrie, il reste à Harper de jouer le jeu de la « crise huma­ni­taire », comme on l’a vu en Libye et ailleurs. Il y a peu de « pre­neurs » pour le moment.

Ce texte résume une dis­cus­sion orga­ni­sée par les NCS en décembre et animée par Fadi Hammoud.
Le texte ne pré­tend pas repré­sen­ter le point de vue des NCS sur le sujet.

Une réponse à “Quelques observations sur la crise au Moyen-Orient”

  1. Riska dit :

    Sur ce pro­blème de crise de la pensée cri­tique par un dei­nevr jour­na­lis­tique de la phi­lo­so­phie, je vous ren­voie au dos­sier du Monde Diplomatique de mai 2006 : Guerre des Idées « dos­sier pour une pense9e cri­tique » . Il aborde la figure de l’intellectuel et le pro­blème de son posi­tion­ne­ment dans le champ social. Malheureusement, le dos­sier ne pose pas le pro­blème au niveau où vous le posez : celui des régimes de dis­cours. C’est dom­mage car l’injonction volon­ta­riste d’une néces­saire dis­tance cri­tique ne suffit pas. Et pour­tant, com­ment échap­per au lan­gage que l’on dénonce chez ces publi­cistes. La pensée cri­tique ne tombe-t-elle pas dans leur piège en les abor­dant de manière mas­sique, comme un ensemble uni­forme. La pensée cri­tique ne s’use-t-elle pas sur de tels simu­lacres, au lieu de faire oeuvre de cri­tique sociale. La ques­tion est épi­neuse : se doit-elle de des­ti­tuer ces intel­lec­tuels média­tiques pour pou­voir se faire entendre ?