Entente de principe du Front commun

Pourquoi il faut dire NON

Par Mis en ligne le 04 août 2010

Les direc­tions syn­di­cales n’ont pas ajusté leur stra­té­gie au fait que la gauche poli­tique s’est déve­lop­pée et ras­sem­blée dans cette période, avec l’UFP, puis Québec soli­daire, et que depuis décembre 2008, elle a fait son entrée à l’Assemblée natio­nale. D’ailleurs, la cam­pagne cou​ra​ge​po​li​tique​.org menée par Québec soli­daire a démon­tré que le gou­ver­ne­ment pour­rait faci­le­ment aug­men­ter ses reve­nus de $5 mil­liards annuellement.

L’entente de prin­cipe négo­ciée au début de l’été entre les direc­tions des trois grandes cen­trales et le Premier ministre Charest consti­tue un recul qua­li­ta­tif pour l’ensemble des tra­vailleuses et tra­vailleurs du sec­teur public et doit être reje­tée acti­ve­ment. Cette entente est symp­to­ma­tique d’un mou­ve­ment syn­di­cal menotté par le pes­si­misme des direc­tions, pris dans un cul de sac stra­té­gique et souf­frant de l’absence d’une gauche syn­di­cale orga­ni­sée. Il n’est pas trop tard pour s’y oppo­ser, et la gauche syn­di­cale et sociale devrait faire du rejet de cette entente une prio­rité au cours des pro­chaines semaines.

Les grandes lignes de l’entente sur les salaires

Les aug­men­ta­tions garan­ties sont de 0,5% la pre­mière année, 0,75% la deuxième, 1% la troi­sième, 1,75% la qua­trième et fina­le­ment 2% la der­nière année de la conven­tion. Il s’agit donc de 6% d’augmentation en cinq ans. En guise de com­pa­rai­son, l’inflation a été de 8,3% au cours des cinq der­nières années. On nous promet une hausse de 1% sup­plé­men­taire pour tenir compte de l’inflation, mais à la fin de la conven­tion. Si jamais l’inflation était de 9 ou 10% pour la période, rien n’empêcherait une réduc­tion sub­stan­tielle de notre pou­voir d’achat.

En ce qui concerne l’ajustement liée à la crois­sance éco­no­mique, il ne s’appliquerait qu’à partir de la 3e année et seule­ment si l’économie qué­bé­coise se déve­loppe à un rythme ful­gu­rant, digne de la Chine ou de l’Inde. En effet, le gou­ver­ne­ment pré­voit une crois­sance éco­no­mique de 17% au cours des quatre pro­chaines années et il fau­drait que la réa­lité dépasse ces pré­vi­sions pour que les tra­vailleuses et tra­vailleuses du sec­teur public en pro­fitent. Avant la plus récente réces­sion, entre 2004 et 2008, l’économie qué­bé­coise avait connue une crois­sance allant de 1,0 à 2,8% annuel­le­ment. Comment croire qu’au sortir de la crise finan­cière le Québec sera en plein boom éco­no­mique et dépas­sera le 4% de crois­sance par année ?

Cette entente ne permet donc pas d’atteindre l’objectif mini­mal du main­tien du pou­voir d’achat et on est à des lieues d’un quel­conque rat­tra­page sala­rial par rap­port au sec­teur privé. Pourtant, c’est notam­ment au nom de ces deux objec­tifs que les membres du Front commun se sont mobi­li­sés, ont mani­festé et sont allés cher­cher des man­dats de grève au cours de la der­nière année.

Un problème de principe grave

L’entente repose sur le prin­cipe que la rému­né­ra­tion dans le sec­teur public est condi­tion­nelle à la crois­sance de l’ensemble de l’économie. On accepte en effet un recul réel des salaires au début de la période, donc que les per­sonnes qui tra­vaillent dans le sec­teur public paient pour cette crise dont ils et elles ne sont aucu­ne­ment res­pon­sables. Par la suite, on fait miroi­ter des aug­men­ta­tions condi­tion­nelles à une crois­sance fan­tas­ma­tique. Mais c’est le prin­cipe qui compte, et qui a été applaudi par les édi­to­ria­listes patro­naux. Bref, on nous dit que si l’économie va mal, vous allez vous appau­vrir, si elle va bien, vos salaires seront gelés, et si elle va incroya­ble­ment bien, vous pour­riez main­te­nir votre pou­voir d’achat sur le long terme.

Cette adé­qua­tion entre les salaires et le taux de crois­sance pause plu­sieurs pro­blèmes de prin­cipe. Premièrement, on ne recon­naît pas le tra­vail de ce demi-mil­lion de per­sonnes à sa juste valeur (ce qui deman­de­rait un rat­tra­page avec le privé). La valeur de notre tra­vail ne dépend pas de la crois­sance éco­no­mique et ne devrait donc pas y être liée. Deuxièmement, atta­cher de maigres aug­men­ta­tions de salaires à la crois­sance du PIB incite les per­sonnes concer­nées à voir la crois­sance comme une bonne chose en soi, indé­pen­dam­ment de son contenu et de ses réper­cus­sions envi­ron­ne­men­tales. Comme société, on pour­rait choi­sir de ne pas faire croître l’économie dans son ensemble mais seule­ment cer­tains sec­teurs plus utiles socia­le­ment et moins dom­ma­geables pour l’environnement (comme l’éducation, la santé et les ser­vices sociaux…).

Troisièmement, cette évo­lu­tion en paral­lèle des salaires du sec­teur public et du PIB mine le rôle de sta­bi­li­sa­teur de l’économie que peut jouer le sec­teur public. L’application de prin­cipes key­né­siens de bases demande en effet que le sec­teur public dépense d’avantage en temps de réces­sions et moins en temps de crois­sance dans le sec­teur privé. On nous pro­pose de faire pré­ci­sé­ment l’inverse.

Enfin, le fait de n’accorder de hausses de salaires que si la crois­sance dépasse les 4% annuel­le­ment signi­fie en fait que l’écart de rému­né­ra­tion entre le sec­teur privé et le sec­teur public ne fera que se creu­ser per­pé­tuel­le­ment, ce qui mine la capa­cité du sec­teur public à atti­rer et rete­nir des employé-e-s et des pro­fes­sion­nel-le-s, encou­ra­geant ainsi la pri­va­ti­sa­tion rampante.

Il y a en effet un lien étroit entre la phi­lo­so­phie der­rière cette entente sala­riale et le refus du gou­ver­ne­ment à prendre des mesures pour réduire le recours aux agences de soin pri­vées, une des pierres d’achoppement de leurs négo­cia­tions avec la FIQ. On consacre par cette entente le déclin du sec­teur public pour les cinq pro­chaines années.

Pourquoi ?

Qu’est-ce qui a pu amener les pré­si­dences des trois cen­trales à accep­ter un tel aban­don de leurs objec­tifs ? Certains crient à la tra­hi­son et au syn­di­ca­lisme de bou­tique. Ce genre d’insulte permet sans doute d’exprimer une frus­tra­tion légi­time, mais ne nous aide pas à com­prendre ce qui se passe vrai­ment. Nos direc­tions syn­di­cales ont été édu­quées à l’école des défaites, depuis le début des années 1980. Elles ont déve­loppé des stra­té­gies défen­sives axées sur le par­te­na­riat avec le patro­nat et l’État (incluant les fonds d’investissements). Elles sont pra­ti­que­ment pas­sées à côté de l’essor de la mobi­li­sa­tion sociale et poli­tique qui a ravivé la gauche depuis dix ans. Les excep­tions étant leur par­ti­ci­pa­tion inégale au Sommet des Amériques en avril 2001 et leur impli­ca­tion ponc­tuelle dans la mobi­li­sa­tion contre la guerre en février et mars 2003. Leur pes­si­misme pro­fond ne semble pas avoir été ébranlé par la force de la grogne parmi leurs membres face aux lois anti­syn­di­cales impo­sées par le régime Charest en décembre 2003 (incluant une mani­fes­ta­tion de 100 000 per­sonnes le 1er mai 2004). La marche mon­diale de femmes de l’an 2000, la grève étu­diante sans pré­cé­dent du prin­temps 2005 ou les mobi­li­sa­tions éco­lo­gistes des der­nières années ne semblent pas avoir eu grand impact non plus.

La stra­té­gie adop­tée pour les négo­cia­tions du sec­teur public était entiè­re­ment axée sur le défai­tisme. Au début, on pré­ten­dait pou­voir régler avant même l’expiration des décrets, au 1er avril 2010, donc bien avant d’obtenir le droit de mener une grève légale. La Fédération auto­nome de l’enseignement (FAE) exclue du Front commun, a pu mobi­li­ser ses membres mas­si­ve­ment sim­ple­ment en atten­dant que passe cette échéance, ce qui nous a donné la grève du 8 juin. Tout au long des négo­cia­tions sec­to­rielles, les fédé­ra­tions affi­liées aux trois grandes cen­trales ont tout fait pour arri­ver à des ententes de prin­cipe au plus vite, qui a lais­ser en plan plu­sieurs sujets impor­tants remis à des tables de tra­vail dont les résul­tats ne seront pas pro­té­gés par la conven­tion col­lec­tive. Il en est de même notam­ment des syn­di­cats d’infirmières mino­ri­taires, non affi­liés à la FIQ. Puis c’est dans la pré­ci­pi­ta­tion, encore une fois, au début de l’été, avant que les man­dats de grève obte­nus dans des cen­taines de syn­di­cats locaux puissent être mis en pra­tique, qu’on nous a concocté l’entente sala­riale décrite plus haut.

Pourtant le poten­tiel de mobi­li­sa­tion était évident avec la mani­fes­ta­tion de 75 000 per­sonnes orga­ni­sée par le Front commun lui-même le 20 mars de cette année, puis celle de 12 000 per­sonnes de la Coalition contre la pri­va­ti­sa­tion et la tari­fi­ca­tion des ser­vices publics le 1er avril, puis celle de 15 000 ensei­gnantes et ensei­gnants de la FAE le 8 juin (la moitié des membres !). D’ailleurs, la non par­ti­ci­pa­tion des grandes cen­trales à la Coalition contre la pri­va­ti­sa­tion est symp­to­ma­tique de leur refus d’élargir la lutte en incluant les mou­ve­ments sociaux et en lui don­nant un contenu poli­tique plus éla­boré, notam­ment sur le plan des finances publiques. Des votes de grèves ont été pris un peu par­tout parmi les syn­di­cats affi­liés au Front commun, incluant des man­dats pour une grève illé­gale. Tout comme des cen­taines de votes pour une jour­née de grève illé­gale et poli­tique contre le gou­ver­ne­ment Charest avaient été pris en 2004, mais jamais utilisés.

De plus, les direc­tions syn­di­cales n’ont pas ajusté leur stra­té­gie au fait que la gauche poli­tique s’est déve­lop­pée et ras­sem­blée dans cette période, avec l’UFP, puis Québec soli­daire, et que depuis décembre 2008, elle a fait son entrée à l’Assemblée natio­nale. D’ailleurs, la cam­pagne cou​ra​ge​po​li​tique​.org menée par Québec soli­daire a démon­tré que le gou­ver­ne­ment pour­rait faci­le­ment aug­men­ter ses reve­nus de $5 mil­liards annuel­le­ment. On prend encore pour acquis que la seule alter­na­tive à la droite libé­rale est la droite péquiste, avec ses appels à l’enrichissement indi­vi­duel et sa capa­cité remar­quable pour les com­pres­sions bud­gé­taires. Quand Marois a déclaré que les demandes du Front commun étaient « un peu éle­vées », elle annon­çait clai­re­ment que si son parti avait été au pou­voir, il aurait aussi cher­ché à faire payer la crise par le sec­teur public.

Nous ne pré­ten­dons pas que le Québec soit au bord de l’insurrection et d’un ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment par la grève géné­rale. Nous ne sommes pas en Argentine en 2000 ou en Bolivie en 2004. Mais entre un mou­ve­ment de masse de cette nature et une défaite accep­tée sans combat, il y a toute une marge et bien des scé­na­rios possibles.

Il n’est pas trop tard pour se battre

Les 55 000 membres de la FIQ n’ont pas encore conclu une entente de prin­cipe sur les ques­tions nor­ma­tives et les 32 000 membres de la FAE n’ont pas d’entente glo­bale incluant les salaires. De plus, la rati­fi­ca­tion de l’entente de prin­cipe conclue à la fin juin reste entiè­re­ment à faire. C’est au cours des pro­chaines semaines, par­ti­cu­liè­re­ment à la fin août et au début sep­tembre que tout va se jouer. Les chances d’un rejet de l’entente sont minces, mais même un rejet par­tiel ébran­le­rait le faux consen­sus, son­ne­rait le réveil de la gauche syn­di­cale et pré­pa­re­rait le ter­rain pour les pro­chaines batailles. Il n’y a rien qui pré­pare plus mal les com­bats sociaux et poli­tiques à venir que d’accepter pas­si­ve­ment un tel recul. La rati­fi­ca­tion sans heurts de cette entente serait un fac­teur de démo­ra­li­sa­tion et de désaf­fec­tion pour l’ensemble du mou­ve­ment syndical.

Alors on fait quoi ? Nous avons créé un groupe face­book pour tenter de regrou­per le plus de per­sonnes pos­sibles autour du Non à l’entente de prin­cipe. Nous comp­tons rejoindre d’autres tra­vailleuses et tra­vailleurs du sec­teur public en dis­tri­buant des tracts sur des lieux de tra­vail cen­traux pour le sec­teur public qué­bé­cois, comme les hôpi­taux, les écoles, etc. Chacun peut inter­ve­nir dans son syn­di­cat local pour l’encourager à ne pas aban­don­ner la partie et à voter Non. Nous espé­rons que le réseau qui se consti­tuera autour du rejet de l’entente pourra se main­te­nir et se déve­lop­per au cours des pro­chaines années et contri­buer au déve­lop­pe­ment d’un nou­veau syn­di­ca­lisme axé sur la mobi­li­sa­tion et l’action sociale et politique.

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