Pourquoi Alain Badiou ne vote plus

Sarkozy pire que prévu. Les autres : prévoir le pire

Par Mis en ligne le 22 mai 2012

Comme bien d’autres, en 1968, Alain Badiou se fait voler sa vic­toire. Le grand mou­ve­ment de Mai débouche sur l’élection d’une assem­blée mas­si­ve­ment de droite puis, en 1969, sur le second tour d’une élec­tion pré­si­den­tielle met­tant en scène deux can­di­dats de droite. Badiou pense alors que « si orga­ni­ser des élec­tions est un moyen essen­tiel de casser la puis­sance des révoltes, c’est que les élec­tions sont un tra­que­nard redou­table bien plus qu’un rite débon­naire. » Plus pro­saï­que­ment : « Élections, piège à cons ! »

Badiou a alors 31 ans. Il ne votera plus jamais.

Ce bref ouvrage, qui s’occupe assez peu de Sarkozy, ana­lyse toutes les impasses du jeu par­le­men­taire. Ses tra­que­nards, ses faux-fuyants. Pour Badiou, les élec­tions sont tou­jours biai­sées parce qu’elles sont à l’image d’un pay­sage poli­tique tout en illu­sions. Que fait la gauche, demande-t-il ? Dans le meilleur des cas, de Mauroy à Jospin, elle ne vient au pou­voir que pour « assu­mer les besognes qu’impose la crise de la pro­priété. » Dans le moyen-haut, elle réprime (Clemenceau casse un mou­ve­ment de mineurs, Jules Moch invente les CRS et les lance contre les ouvriers). Dans le pire des cas, elle est san­glante : Mollet, Lacoste, Mitterrand pen­dant la guerre d’Algérie. Avant eux, Gustav Noske s’était vanté du meurtre – par les corps francs – de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht : « Il faut que quelqu’un fasse le chien san­glant : je n’ai pas peur des res­pon­sa­bi­li­tés ».

Dans l’idéal, ce à quoi il faut par­ve­nir, pro­pose Badiou, c’est à une pensée de la poli­tique dont le vote est pure­ment et sim­ple­ment absent. Pour ce qui concerne les pays occi­den­taux dans leur majo­rité, la démo­cra­tie élec­to­rale n’est rien d’autre que du capi­talo-par­le­men­ta­risme.

Les der­nières élec­tions dans les pays arabes ou en Europe ont raconté une autre his­toire que celle de la rue, que celle du mou­ve­ment popu­laire, que celle de la libé­ra­tion. Elles ont raconté celle de l’hégémonie, soit de partis reli­gieux conser­va­teurs, soit de partis ultra-libé­raux ou archi-réac­tion­naires, comme le PPD espa­gnol, avatar pur et simple de l’ordre fran­quiste. Badiou estime que les élec­tions par­le­men­taires n’existent que « comme la confir­ma­tion consen­suelle du capi­ta­lisme libé­ral, consen­sus dis­tri­bué entre deux fac­tions qui s’échinent à pré­sen­ter le Même sous le dégui­se­ment de la Différence. »

Pour Badiou, la qua­dra­ture du cercle est qu’un mou­ve­ment poli­tique réel « ne doit pas se lais­ser inter­rompre par une pro­cé­dure qui n’est pas interne à sa propre sub­jec­ti­vité active, qui prend la figure d’une consul­ta­tion élec­to­rale orga­ni­sée par l’autre camp, dans lequel les forces d’inertie, les forces conser­va­trices seront majo­ri­taires. » Ce n’est pas parce que la rue égyp­tienne a dégagé Moubarak que l’armée égyp­tienne n’est plus là. Bref, les révo­lu­tion­naires ne doivent accep­ter des élec­tions que si ce sont eux qui les orga­nisent. Comme sous la Commune quand les élec­tions furent un moment, une com­po­sante du mou­ve­ment lui-même.

Dans les démo­cra­ties occi­den­tales, le pou­voir du peuple est très faible. Nul lorsqu’il s’agit de déci­sions concer­nant l’économie ou la poli­tique étran­gère. Nous vivons dans un régime oli­gar­chique, com­posé d’un mélange de déci­deurs, les uns élus, d’autres auto­pro­cla­més, d’autres encore œuvrant dans des lieux déter­mi­nants comme les médias.

Les liber­tés consen­suelles ne concernent que « la liberté d’entreprendre et de s’enrichir sans limites, le sou­tien mili­taire aux expé­di­tions qui rap­portent gros, la sou­ve­rai­neté des mar­chés. » Jospin avait pré­venu : « Nous n’allons pas reve­nir à l’économie admi­nis­trée. »

Il y a cinq ans, pour qua­li­fier le sar­ko­zysme, Badiou avait uti­lisé l’expression de « pétai­nisme trans­cen­dan­tal ». Il revient sur ce concept en expli­quant que pour piller l’État, Sarkozy et les siens ont puisé leur rhé­to­rique dans l’arsenal du pétai­nisme : mettre tous les pro­blèmes sur le dos des « étran­gers », de gens d’une civi­li­sa­tion « infé­rieure », des intel­lec­tuels « coupés des réa­li­tés », des malades men­taux, des enfants géné­ti­que­ment délin­quants, des nomades, des « mau­vais » parents dans les milieux pauvres.

Que peut faire Hollande, sinon une poli­tique conser­va­trice légè­re­ment réfor­ma­trice ? Y a-t-il eu, demande Badiou, ces cent der­nières années – à part l’abolition de la peine de mort – une seule mesure pro­gres­siste sur laquelle les socia­listes ne sont pas reve­nus ? Les pri­va­ti­sa­tions ont suc­cédé aux natio­na­li­sa­tions, et pas l’inverse. Pour la gauche par­le­men­taire, la trem­blote et le repen­tir semblent être la conduite de pré­di­lec­tion.

Il faut donc sortir de la repré­sen­ta­tion, inves­tir les lieux de l’adversaire, contraindre le pou­voir d’État pour pré­pa­rer son dépé­ris­se­ment.

Bernard GENSANE

Alain Badiou. Sarkozy pire que prévu. Les autres : pré­voir le pire. Paris : Nouvelles Éditions Ligne, 2012. 93 pages.

PS : Il n’y a pas 2 mil­lions d’Alain Badiou en France. Mais le fait est que lors du second tour de l’élection pré­si­den­tielle de 2012, 2154956 Français ont voté blanc ou nul. Autrement dit : 4,68% des élec­teurs qui se sont rendus aux urnes. Ce chiffre impor­tant signi­fie quelque chose. Lors du réfé­ren­dum de 2005, les blancs ou nuls n’avaient été “ que ” 730000, c’est-à-dire 2,52% des suf­frages expri­més.

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