Recension de lecture

Parti Pris, une anthologie

Textes choisis et présentés par Jacques Pelletier, Lux éditeur, 2013

Par Mis en ligne le 08 avril 2014

Parti-Pris-Pelletier-LuxCe recueil de grande valeur est extrê­me­ment bien fait, en offrant un éven­tail de textes qui permet de suivre l’évolution d’un projet intel­lec­tuel-poli­tique dont l’importance a été si grande dans l’évolution poli­tique du Québec. D’autre part, l’ouvrage permet de lever le voile sur l’histoire encore lar­ge­ment mécon­nue de la gauche qué­bé­coise. Parti Pris, sans nul doute, a été une des fon­da­tions de ce mar­xisme qué­bé­cois frais et créa­tif, ce qui fait qu’aujourd’hui, 60 ans plus tard, on a une gauche qui se tient debout dans ce (presque) pays. L’ouvrage dis­pose de six par­ties, dont les pre­mières sont des inter­pel­la­tions direc­te­ment poli­tiques. Dans les cha­pitres sub­sé­quents sont abor­dées les thé­ma­tiques de la culture, de la laï­cité, de la lit­té­ra­ture, avec des contri­bu­tions de plumes qui devien­dront célèbres par la suite : Gaston Miron, Gérard Godin, Hubert Aquin, Paul Chamberland et plu­sieurs autres.

Une révolution : pourquoi et pour qui ?

Les années 1960 sont le théâtre d’une série de bou­le­ver­se­ments qu’on a retenu dans l’histoire sous le nom tiède de « révo­lu­tion tran­quille ». Quand Parti Pris prend forme en 1963, des mou­ve­ments popu­laires sont relan­cés dans le domaine syn­di­cal, com­mu­nau­taire, étu­diant. Le Rassemblement pour l’indépendance natio­nale (RIN) cherche à consti­tuer un espace poli­tique de centre gauche axé sur le projet d’indépendance. Le Front de libé­ra­tion du Québec (FLQ) se pro­pose de rame­ner au Québec les stra­té­gies des mou­ve­ments de déco­lo­ni­sa­tion à l’œuvre dans le tiers-monde. Dans la tra­di­tion du socia­lisme, mais éga­le­ment en rup­ture avec les partis socia­listes et sociaux-démo­crates, se situe le Mouvement de libé­ra­tion popu­laire (MLP), auquel se joint une bonne partie des rédac­teurs de Parti Pris, et ce dans le but d’animer une « révo­lu­tion natio­nale démo­cra­tique accom­plie sous l’impulsion des classes tra­vailleuses » (p.15). Jean-Marc Piotte met en garde dès le pre­mier numéro (octobre 1963) contre un projet d’indépendance qui ne remet­trait pas en ques­tion une éco­no­mie diri­gée par des capi­ta­listes étran­gers. Un an plus tard, Parti pris célèbre la dis­so­lu­tion du Parti répu­bli­cain du Québec (droite) et l’essor d’un RIN « libéré » d’un ancien natio­na­lisme réac­tion­naire.

Tout en saluant ce tour­nant vers le gauche, Parti Pris cri­tique vive­ment l’action du FLQ, condam­née à « l’anarchie et au ter­ro­risme » (p. 62). La tâche des révo­lu­tion­naires, « c’est de rejoindre les classes popu­laires » (p. 68). Les intel­lec­tuels sont appe­lés à « dépas­ser l’abstraction et l’idéologie », à faire des enquêtes, et à « rem­plir le mou­ve­ment de libé­ra­tion natio­nale d’un contenu popu­laire et socia­liste » (p. 69). En 1965, Parti Pris lance un mani­feste d’allure plutôt léni­niste : prendre le pou­voir, se struc­tu­rer selon le cen­tra­lisme démo­cra­tique, et former des mili­tants. La polé­mique conti­nue contre le FLQ, contre lequel Parti Pris pré­co­nise le tra­vail d’organisation et d’éducation popu­laire.

Rapidement s’impose une dis­cus­sion sur le lien entre l’indépendance et le socia­lisme. Pour cer­tains, la gauche doit accep­ter de se subor­don­ner à l’objectif de l’indépendance, une étape néces­saire. Lorsque René Lévesque crée le Mouvement sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion (MSA) en 1967 (duquel émerge le PQ l’année sui­vante), l’opinion majo­ri­taire est qu’il faut se ral­lier à ce que Jean-Marc Piotte appelle la « frac­tion la plus pro­gres­siste des masses popu­laires » (p. 146), et ce, tenant compte que « la poli­tique n’est pas une ques­tion de pureté, mais d’efficacité ».

Assez rapi­de­ment cepen­dant, une autre voie s’exprime. Selon Bourque, Dostaler et Racine, le projet du MSA émane d’une nou­velle couche petite-bour­geoise et pro­jette un simple « chan­ge­ment d’élite » (p. 156) plutôt qu’une trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire : « Le MSA est l’ultime ten­ta­tive de la petite bour­geoi­sie qué­bé­coise de faire l’indépendance poli­tique. Ce sera éga­le­ment le chant de cygne d’une classe qui a tou­jours fait appel aux tra­vailleurs pour mieux les trom­per » (p. 159). Quitte à appuyer le MSA selon la conjonc­ture, un véri­table projet socia­liste doit prio­ri­ser un patient tra­vail d’organisation. Contrairement au MLP qui avait voulu aller « trop vite en affaires », la nou­velle gauche doit s’enraciner dans les luttes et les mou­ve­ments popu­laires.

L’héritage

En 1968, Parti Pris est liquidé, mais le Québec mili­tant est en marche. La grève étu­diante de l’automne est suivie de la plus grande mani­fes­ta­tion de l’histoire contem­po­raine du Québec contre l’université McGill, une ins­ti­tu­tion colo­niale et réac­tion­naire. Plusieurs des rédac­teurs de Parti Pris, dont Jean-Marc Piotte et Gilles Bourque, deviennent profs dans la nou­velle UQÀM, qui devient l’épicentre intel­lec­tuel de la gauche, et de laquelle émergent de nou­velles géné­ra­tions qui s’investissent dans l’organisation popu­laire. Dans cette même UQÀM, la grève des employés (prin­temps 1971) et celle des profs (automne 1971) dis­til­lent dans le mou­ve­ment syn­di­cal une nou­velle approche qui débouche sur la grève géné­rale et les mobi­li­sa­tions mas­sives du prin­temps 1972. Les anciens jeunes lec­teurs de Parti Pris deviennent à leur tour intel­lec­tuels, orga­ni­sa­teurs et stra­tèges avec des revues tels Mobilisation et Socialisme qué­bé­cois, où la jonc­tion avec les luttes dépasse le carac­tère théo­rique qui était celui de Parti Pris.

Les mou­ve­ments sont nour­ris de recherches et de publi­ca­tions qui cherchent à faire la fameuse jonc­tion entre la théo­rie et la pra­tique, la « praxis ». Entre-temps, l’évolution du PQ se pour­suit jusqu’à la vic­toire de 1976, qui crée tout un émoi à gauche. Les orga­ni­sa­tions les plus radi­cales se délitent. Les mou­ve­ments popu­laires sont prêts à « donner la chance au cou­reur » à un parti qui parle de grandes réformes sociales. Une frac­ture sur­vient alors entre les mou­ve­ments dits « mar­xistes-léni­nistes » qui veulent se dis­tan­cier du projet indé­pen­dan­tiste et des orga­ni­sa­tions comme le Regroupement pour le socia­lisme et le Mouvement socia­liste. En 1980 cepen­dant, l’échec du pre­mier réfé­ren­dum révèle les angles morts du projet du PQ qui en gros, fait exac­te­ment ce qu’avaient prévu les rédac­teurs les plus pers­pi­caces de Parti Pris. Devant l’impossible négo­cia­tion entre élites qué­bé­coises et cana­diennes, le projet péquiste vire à droite. Pendant une bonne dizaine d’années, la gauche est en hiber­na­tion.

Au tour­nant des années 1990, les défaites des années 1970 com­mencent à être digé­rées. Les chi­mères d’une révo­lu­tion « totale et abso­lue » sont lais­sées de côté. De même qu’un réper­toire mar­xiste atro­phié et sec­taire. L’initiative est reprise par le mou­ve­ment des femmes (Marche des femmes contre la pau­vreté et la vio­lence de 1995), les jeunes alter­mon­dia­listes (Sommet des peuples des Amériques de 2001), puis par une nou­velle géné­ra­tion de mili­tants des syn­di­cats et des groupes popu­laires et étu­diants (mani­fes­ta­tions de masse de 2003-2005). Le tout conti­nue jusqu’aux Carrés rouges, dans une atmo­sphère où le mou­ve­ment popu­laire construit sa propre iden­tité, sans état d’âme par rap­port au PQ, et avec un projet qui s’articule autour de Québec Solidaire, et qui est nourri par un fais­ceau de publi­ca­tions et de recherches (Nouveaux Cahiers du socia­lisme, À bâbords, IRIS, etc.). Dans ce contexte, la voix de Parti Pris reste très actuelle :

La parole pour nous a une fonc­tion démys­ti­fi­ca­trice ; elle nous ser­vira à créer une vérité qui atteigne et trans­forme à la fois la réa­lité de notre société. C’est dire que pour nous, l’analyse, la réflexion et la parole ne sont qu’un des moments de l’action : nous ne visons à dire notre société que pour la trans­for­mer. Notre vérité, nous la crée­rons en créant celle d’un pays et d’un peuple encore incer­tains.

3 avril 2014


[1] Parti Pris, vol. 1, no. 1, octobre 1963, p. 2-4, repris dans l’anthologie, p. 29.

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