Nos dirigeants mettent en scène une arnaque à Copenhague

Par Mis en ligne le 12 décembre 2009

Aperçu des méthodes avec les­quels les pays riches coulent les négo­cia­tions plus rapi­de­ment que ne fondent les glaces de l’Himalaya.

Chaque délé­gué au Sommet de Copenhague est accueilli par le spec­tacle d’une grosse et fausse pla­nète, domi­nant la place cen­trale de la ville. Ce globe tour­billon­nant est cou­vert de logos d’entreprises – la marque Coca-Cola est appo­sée sur l’Afrique, tandis que Carlsberg semble s’être appro­prié l’Asie ; McDonald’s annonce juste au-dessus « I’m loving it ! » en grandes lettres rouges. Cette map­pe­monde pleure « Bienvenue à Hopenhagen ! » (NdT : Hope, espoir en anglais). Elle cara­cole dans le ciel, main­te­nue par des explo­sions sans fin d’air chaud.

Cette pla­nète en plas­tique est le sym­bole par­fait de ce sommet. On raconte à tout le monde qu’il s’agit d’une réunion d’urgence pour résoudre la crise cli­ma­tique, mais ici – à l’intérieur du Bella Centre où se réunissent nos diri­geants, ce n’est qu’un méli-mélo cor­rompu de mots, crées afin de per­mettre aux pays de se sous­traire au strict mini­mum néces­saire pour empê­cher la dégra­da­tion de la bio­sphère.

C’est ren­ver­sant de voir com­ment les per­sonnes venant de pays qui jouent leur survie dans ces déli­bé­ra­tions se retrouvent en marge du sommet. Leah Wickham, une jeune femme de Fidji, s’est effon­drée lors de la confé­rence en disant qu’elle verra son pays dis­pa­raître sous les flots si nous n’agissons pas main­te­nant. « Tous les espoirs de ma géné­ra­tion reposent sur Copenhague », a-t-elle plaidé. Des ONG chi­noises et indiennes expliquent, un peu son­nées, com­ment la glace de l’Himalaya fond si rapi­de­ment qu’elle aura dis­paru d’ici 2035 – et donc que les grands fleuves d’Asie qui y trouvent leur source vont dépé­rir et dis­pa­raître. Ils four­nissent de l’eau à un quart de l’humanité.

Mohamed Nasheed, le pré­sident des îles Maldives qui sont en passe d’être englou­ties, dit sim­ple­ment : « La der­nière géné­ra­tion d’êtres humains est allée sur la Lune. Cette géné­ra­tion-ci doit déci­der si elle veut rester en vie sur la pla­nète Terre. »

Nous savons ce qui doit être fait si nous vou­lons nous donner une chance d’éviter la catas­trophe. Nous avons besoin d’une réduc­tion des émis­sions de car­bone dans les pays riches de 40 pour cent par rap­port à leur niveau de 1990 – d’ici à 2020. Nous pou­vons mar­chan­der sur la façon d’y arri­ver, mais nous ne pou­vons pas chi­ca­ner avec la phy­sique atmo­sphé­rique sur l’objectif final : l’atmosphère ter­restre impose cette limite à ce qu’elle peut absor­ber, et nous pou­vons le res­pec­ter, sous peine de souf­frir.

Et pour­tant, la pre­mière semaine de ce sommet est lar­ge­ment domi­née par les repré­sen­tants des pays riches. Ils tentent de fice­ler l’accord avec des sub­ter­fuges comp­tables du plus pur style Enron qui don­ne­ront l’impression de réduc­tions, sans consé­quences réelles. Il est essen­tiel de com­prendre les mani­gances de cette semaine afin de bien saisir la réa­lité de l’accord qui sera annoncé à grand tra­lala la semaine pro­chaine.

L’astuce repose prin­ci­pa­le­ment sur une bizar­re­rie du sys­tème : un pays riche peut réduire ses émis­sions sans effec­ti­ve­ment émettre moins de gaz à effet de serre. Comment est-ce pos­sible ? Il peut tout sim­ple­ment payer un pays pauvre pour émettre moins qu’il ne l’aurait fait autre­ment. En théo­rie, cela semble cor­rect : nous avons tous la même atmo­sphère, donc pour­quoi se sou­cier de savoir d’où viennent les réduc­tions ?

Toutefois, le fait que les réduc­tions d’émissions puissent être ven­dues entre pays intro­duit une extrême com­plexité dans le sys­tème. Tout devient rapi­de­ment (et volon­tai­re­ment) tel­le­ment tech­nique que per­sonne ne peut plus suivre les négo­cia­tions en cours- aucun citoyen concerné, aucun jour­na­liste, et même les groupes envi­ron­ne­men­taux qui bûchent à temps plein sur le sujet ont du mal. Il est facile de voir si votre gou­ver­ne­ment construit de nou­velles cen­trales au char­bon, des aéro­ports ou des auto­routes. Mais vous ne pouvez pas voir si les réduc­tions qu’ils ont « acheté » à l’autre bout de la terre se réa­lisent vrai­ment – en par­ti­cu­lier lorsqu’elles reposent sur des pro­jec­tions d’augmentations qui auraient en théo­rie eu lieu si votre gou­ver­ne­ment n’avait pas casqué.

Une étude réa­li­sée par l’Université de Stanford a montré que la plu­part des pro­jets qui sont finan­cés au titre de ces « réduc­tions » n’existent pas, ne fonc­tionnent pas ou auraient eu lieu de toute façon. Et pour­tant, il ne s’agit pas là de simples amuse-gueule au menu de l’accord attendu : c’est le plat prin­ci­pal ! Par exemple, si l’on en croit les pro­po­si­tions des États-Unis, pays qui pos­sède de loin le niveau le plus élevé d’émissions par habi­tant dans le monde, ils n’auront même pas à se donner la peine de réduire leurs émis­sions de gaz d’un seul tuyau d’échappement jusqu’en 2026, puisqu’ils finan­ce­ront tout sim­ple­ment ces pro­jets-fan­tômes en contre­par­tie.

Il y a pire encore. Ce sys­tème très com­plexe œuvrant dans le noir est un cadeau fait aux lob­byistes des grandes entre­prises, qui peuvent exer­cer des pres­sions ou cor­rompre les gou­ver­ne­ments pour qu’ils truquent le sys­tème en leur faveur, plutôt qu’en celle de l’atmosphère. Cela vaut le coup de passer en revue cer­taines de ces escro­que­ries qui vident le sys­tème de toute signi­fi­ca­tion. Elles peuvent sem­bler fas­ti­dieuses ou tech­niques – mais elles sont une ques­tion de vie ou de mort pour les pays comme celui de Leah.

Astuce n°1 : l’air chaud. Les nations du monde se sont vues attri­buer des permis d’émettre des gaz à effet de serre en 1990, lorsque l’Union sovié­tique était encore une grande puis­sance indus­trielle – de sorte qu’elle a reçu une dota­tion énorme. Mais l’année sui­vante, l’URSS s’est effon­drée, et le niveau de sa pro­duc­tion indus­trielle est tombé en chute libre – tout comme ses émis­sions de car­bone. Ces gaz ne seront en défi­ni­tive jamais émis. Mais la Russie et les pays d’Europe orien­tale les consi­dèrent dans toutes les négo­cia­tions comme « les leurs ». Maintenant, ils les vendent à des pays riches qui veulent ache­ter des « réduc­tions ». Dans le sys­tème actuel, les États-Unis peuvent en ache­ter à la Roumanie et dire ensuite qu’ils ont réduit leurs émis­sions – même si elles ne sont rien d’autre qu’une fic­tion juri­dique.

Nous ne par­lons pas ici de petit chan­ge­ment cli­ma­tique. Cet air chaud repré­sente dix giga­tonnes de CO2. Par com­pa­rai­son, si les pays déve­lop­pés du monde entier réduisent leurs émis­sions de 40 pour cent d’ici 2020, cela ne fera que six giga­tonnes en moins dans l’atmosphère.

Astuce n°2 : la double comp­ta­bi­lité. Prenons un exemple pour mieux illus­trer ce point. Si la Grande-Bretagne paie la Chine pour qu’elle renonce à une cen­trale au char­bon et qu’elle construise un bar­rage hydro-élec­trique à la place, elle se met alors en poche cette réduc­tion des émis­sions de car­bone dans le cadre des réduc­tions glo­bales par pays. En retour, nous sommes même auto­ri­sés à conser­ver une cen­trale au char­bon chez nous. Et dans le même temps, la Chine tient aussi compte de ce chan­ge­ment dans le cadre de ses réduc­tions d’ensemble. Donc, une tonne de réduc­tion d’émissions de car­bone est comp­tée deux fois. Cela signi­fie que le sys­tème entier est truffé d’exagérations – et le chiffre des réduc­tions glo­bales est une arnaque.

Astuce n°3 : les Forêts fic­tives – ou le pro­ces­sus que l’on sur­nomme de façon opaque le LULUCF (Land Use, Land-Use Change and Forestry : Utilisation des terres, chan­ge­ments d’affectation des terres et fores­te­rie). Les forêts captent les gaz à effet de serre et les stockent hors de l’atmosphère ; aussi, de manière par­fai­te­ment judi­cieuse, les pays obtiennent-ils un crédit dans le cadre du nou­veau sys­tème pour leur pré­ser­va­tion. Il s’agit d’une mesure essen­tielle pour stop­per le réchauf­fe­ment pla­né­taire. Mais les entre­prises de l’exploitation fores­tière cana­diennes, sué­doises et fin­lan­daises ont réussi à fait pres­sion sur leurs gou­ver­ne­ments pour qu’ils insèrent une clause absurde dans les règles. Les nou­velles règles éta­blissent que vous pouvez, au nom de la « ges­tion durable des forêts », couper presque tous les arbres – et ce, sans perdre de cré­dits. C’est kaf­kaïen : une forêt coupée n’augmente pas votre niveau offi­ciel d’émissions … même si elle aug­mente votre niveau réel d’émissions.

Astuce n°4 : Choisir de faux points de départ. Toutes les recom­man­da­tions scien­ti­fiques prennent 1990 comme point de réfé­rence du niveau dan­ge­reu­se­ment élevé dont nous devons partir. Alors, quand nous par­lons d’une réduc­tion de 40 pour cent, nous vou­lons dire 40 pour cent de moins qu’en 1990. Mais les Américains ont – dans un éclair de génie publi­ci­taire – décidé de prendre 2005 comme leur niveau de réfé­rence. Tout le monde parle des niveaux de 1990, sauf eux. Alors, quand les Etats-Unis pro­mettent une réduc­tion de 17 pour cent par rap­port au niveau de 2005, ils sont en fait en train de pro­po­ser une réduc­tion de 4 pour cent par rap­port au niveau de 1990 – beau­coup moins que les autres pays riches.

Il existe des dizaines d’autres exemples de la sorte, mais vous et moi serions plon­gés dans le coma si je les réper­to­riais tous. Ce choix est déli­béré. Ce sys­tème a été rendu volon­tai­re­ment incom­pré­hen­sible parce que si nous, les citoyens ordi­naires, le com­pre­nions, nous en serions conster­nés. Si ces négo­cia­tions étaient menées en toute bonne foi, ces échap­pa­toires seraient balayées en quelques secondes. Et en plus, les pays riches refusent caté­go­ri­que­ment que ces maigres réduc­tions soient juri­di­que­ment contrai­gnantes. Vous pouvez les jeter à la pou­belle en quit­tant le centre de confé­rence, et per­sonne ne revien­dra là-dessus. On nous arnaque sur la ques­tion la plus impor­tante au monde, la sta­bi­lité de notre bio­sphère.

Nos diri­geants ne nous donnent pas du Hopenhagen – ils nous donnent du Cokenhagen (NdT : Coke, Coca-Cola), une potion dou­ceâtre com­po­sée d’additifs mala­difs et qui ne nour­rit même pas. Leur com­por­te­ment ici indique qu’ils sont plus effrayés par les lob­byistes des entre­prises qui financent leurs cam­pagnes ou par la ligne néga­tion­niste dans leur propre pays, que par la montée des eaux et la chute des civi­li­sa­tions. Le strict mini­mum décrit comme cer­tain par les scien­ti­fiques n’est même pas pris en compte.

Mais il existe une raison pour laquelle je reste, malgré tout, plein d’un hardi espoir. Des mil­liers de citoyens ordi­naires convergent actuel­le­ment vers cette ville et ils ne vont pas à se la lais­ser conter. Ils ne vont pas rester là à regar­der pas­si­ve­ment nos éco­sys­tèmes être van­da­li­sés. Ils exigent que ce que la science pure et dure réclame : des réduc­tions réelles et rapides, sous la contrainte d’un tri­bu­nal mon­dial de l’environnement qui punira toute nation qui nous met tous en danger. Ce mou­ve­ment ne va pas dis­pa­raître. Copenhague se révèle être une super­che­rie- mais il est pos­sible que de cette épave émerge une demande plus forte pour une solu­tion véri­table.

Si nous n’élevons pas très rapi­de­ment la tem­pé­ra­ture poli­tique, la tem­pé­ra­ture phy­sique va, elle, aug­men­ter – et nous pou­vons alors dire adieu à Leah, et au seul climat sûr que nous n’ayons jamais connu.

(tra­duc­tion par Morgane Iserte, révi­sion Andrée Durand, dans le cadre du projet www​.​m​-​e​-dium​.net)

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