Contre les fausses solutions, la justice environnementale et sociale

Par Mis en ligne le 11 décembre 2009

Dans cet entre­tien, Sébastien Godinot, coor­di­na­teur des cam­pagnes aux Amis de la Terre France, s’oppose à la mar­chan­di­sa­tion du climat qui est au coeur des négo­cia­tions de Copenhague. Pointant les res­pon­sa­bi­li­tés que fuient les pays les plus riches, il expose les reven­di­ca­tions por­tées par la coa­li­tion Climate Justice Now et expli­cite les prin­cipes de jus­tice envi­ron­ne­men­tale et sociale et de sobriété qui guident l’action des Amis de la Terre.

ContreTemps – Le sommet de l’ONU sur le chan­ge­ment cli­ma­tique s’est ouvert sous de mau­vais aus­pices. En dépit d’un consen­sus de plus en plus large sur l’urgence de s’attaquer aux causes humaines des dérè­gle­ments cli­ma­tiques, un accord inter­na­tio­nal sur des objec­tifs contrai­gnants semble hors de portée. Comment ana­lyses-tu les blo­cages actuels ?

Sébastien Godinot – Depuis 2007, la Chine est le pre­mier pays émet­teur de gaz à effet de serre (21% du total), devant les États -Unis (20%) et l’Union euro­péenne (18%), les deux sui­vants étant la Russie (6%) et l’Inde (4%). Cependant, 77 % des émis­sions cumu­lée depuis le XVIIIe siècle sont impu­tables aux pays déve­lop­pés1 [1]. De plus, les taux d’émission par tête res­tent ter­ri­ble­ment inégaux : en 2005 un éta­su­nien émet­tait en moyenne 4 fois plus de gaz à effet de serre qu’un chi­nois et 40 fois plus qu’un afghan (voir tableau ci-des­sous) ! En bref, les pays riches sont les prin­ci­paux res­pon­sables des dérè­gle­ments climatiques.

Les blo­cages à la conclu­sion d’un accord contrai­gnant pro­viennent ainsi d’abord de leur refus d’endosser leurs res­pon­sa­bi­li­tés à trois niveaux. D’abord, il leur faut réduire leurs émis­sions à la hau­teur des exi­gences scien­ti­fiques, c’est-à-dire – 40% d’ici 2020 et – 80% d’ici 2050 par rap­port au niveau de 1990. Ensuite, ils doivent rem­bour­ser leur dette cli­ma­tique aux pays du sud à hau­teur de 150 à 400 mil­liards d’euros publics mini­mum par an d’ici 2020. Cette somme doit per­mettre de finan­cer, d’une part, l’adaptation aux dégâts d’ores et déjà irré­ver­sibles dont sont vic­times au pre­mier chef les pays du Sud et, d’autre part, les limi­ta­tion des émis­sions qui doivent accom­pa­gner l’exercice de leur droit au déve­lop­pe­ment. Enfin, ils doivent accep­ter de lever les bre­vets qui restreignent la dif­fu­sion dans les pays du Sud de pro­cé­dés tech­no­lo­giques moins pol­luants. Si l’effort de réduc­tion des émis­sions au nord est indis­pen­sable, il ne peut être suf­fi­sant. En effet, selon les dif­fé­rents scé­na­rios en dis­cus­sion, la majeur partie des gains en termes de réduc­tion d’émissions pour­raient être réa­lisé dans les pays du sud ; le finan­ce­ment par le nord des réduc­tion au Sud et la levée des droits de pro­priété intel­lec­tuels sur l’accès aux tech­no­lo­gies les moins pol­luantes sont de ce fait crucial.

Dans l’ensemble, l’attitude des États-Unis est jusqu’à pré­sent de loin la pire. Au sein même des États-Unis, la posi­tion de l’administration Obama est plutôt en avance par rap­port à celle du congrès – qui devra en der­nier res­sort enté­ri­ner un accord – et où l’influence de lob­bies hos­tiles à toute poli­tique de réduc­tion des émis­sions est très forte. Des orga­ni­sa­tions comme l’American Petroleum Institute [2] mènent une cam­pagne per­ma­nente contre tout cadre contrai­gnant de réduc­tions des émis­sions en ten­tant insi­dieu­se­ment de saper la légi­ti­mité des tra­vaux du GIEC mais aussi en sou­te­nant à bout de bras de pseudo-orga­ni­sa­tions citoyennes pour contrer toute ini­tia­tive mena­çant les inté­rêts du sec­teur. Au mois d’août 2009, au nom des energy citi­zens des ras­sem­ble­ment ont ainsi été orga­ni­sés dans une ving­taine d’États contre le projet de légis­la­tion d’Obama.

A la veille du sommet de Copenhague, la Norvège est le seul pays véri­ta­ble­ment engagé sur l’objectif de 40%. Les USA ont mis sur la table des négo­cia­tions un objec­tif de réduc­tion de leurs émis­sions d’ici à 2020 de 17% par rap­port à 2005, soit seule­ment 3 à 4% de réduc­tion par rap­port au niveau de 1990. C’est évi­dem­ment un pro­grès par rap­port au refus de tout chif­frage de l’administration Bush, mais cela reste extrê­me­ment loin des objec­tifs fixés par le GIEC. Les objec­tifs fixés par l’Union Européenne sont plus ambi­tieux (20% en 2020 par rap­port à 1990 – 30% si un accord global contrai­gnant est trouvé) mais ils res­tent éga­le­ment insuf­fi­sant. En 2008, la réces­sion éco­no­mique a permis une réduc­tion de 1% dans la zone, une ten­dance qui devrait se pour­suivre en 2009. Mais, du point de vue du déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables – un des piliers de la stra­té­gie de l’UE – les inves­tis­se­ments sont à la traîne. Selon une étude du cabi­net Cap Gemini [3] , seule­ment 8% des capa­ci­tés de pro­duc­tions élec­triques actuel­le­ment en construc­tion s’effectuent avec des éner­gies renou­ve­lables tandis que la moitié concerne des cen­trales au gaz et 24% des cen­trales au char­bon, le mode de pro­duc­tion le plus pol­luant ! Certes, les plans d’investissements futurs sont moins défa­vo­rables aux éner­gies renou­ve­lables (24%) mais même avec cette pro­por­tion, en Europe le compte n’y est pas pour atteindre les objec­tifs fixés.

ContreTemps Face à cette impuis­sance, quelles sont les exi­gences que Les Amis de la Terre [4] [4]et la coa­li­tion de mou­ve­ments sociaux Climate Justice Now ![5] vont porter ? De quelle manière ces exi­gences s’exprimeront-elles à Copenhague ? Peux-tu éga­le­ment reve­nir sur les rai­sons qui vous ont poussé à quit­ter la coa­li­tion d’ONG Climate Action Network [6]?

Sébastien Godinot – Les enjeux de Copenhague sont consi­dé­rables et la mobi­li­sa­tion sociale et citoyenne vitale. Auprès des gou­ver­ne­ments les inté­rêts des peuples et de la pla­nète sont bien moins repré­sen­tés que les inté­rêts éco­no­miques des grandes com­pa­gnies mul­ti­na­tio­nales, parmi les plus grands pol­lueurs, qui par un intense lob­bying tentent de faire échouer un accord sur le climat ou, a minima, de faire en sorte qu’il leur soit le moins défa­vo­rable possible.

A Copenhague, Les Amis de la Terre pren­dront part aux débats menés dans le cadre du sommet cli­ma­tique des peuples, le Klimaforum [7], et à la mani­fes­ta­tions inter­na­tio­nale [8] du 12 décembre pour laquelle plu­sieurs dizaine de mil­liers de per­sonnes sont atten­dues. Avant cette mani­fes­ta­tion, le matin même, notre réseau inter­na­tio­nal, Friends of the Earth, est à l’initiative d’une marée humaine [9] (Copenhaguen flood [10]) au cours de laquelle tout le monde sera habillé en bleu afin de net­toyer sym­bo­li­que­ment les fausses solu­tions pro­po­sées face aux dérè­gle­ments cli­ma­tiques : d’une part, le busi­ness as usual qui consiste à sim­ple­ment repor­ter à plus tard le trai­te­ment du pro­blème alors même que l’on sait que plus on attend, plus des phé­no­mènes irré­ver­sibles sont enclen­chés et plus il sera dif­fi­cile de limi­ter les dégâts ; d’autre part, les solu­tions de marché qui pré­tendent résoudre le pro­blèmes en ven­dant les forêts et en per­met­tant d’acheter l’air que nous res­pi­rons alors même que ces méca­nismes ne fonc­tionnent pas et aggra­ve­raient encore les inéga­li­tés dans le monde.

Les Amis de la Terre sont donc à Copenhague pour exiger non seule­ment que les objec­tifs du GIEC soient consi­dé­rés comme contrai­gnants mais pour que les méca­nismes mis en place soient effi­caces et justes. Cela implique tout d’abord que les réduc­tions que doivent réa­li­ser les pays du nord doivent être effec­tuées inté­gra­le­ment sur leur ter­ri­toire. En consé­quence les « méca­nismes de déve­lop­pe­ment propres » (MDP) sont à pros­crire. Le sys­tème des MDP a été déve­loppé dans le cadre du pro­to­cole de Kyoto et est géré par les Nations unies. Le prin­cipe est le sui­vant : des firmes ou des pays riches peuvent réa­li­ser des inves­tis­se­ments dans les pays du Sud qui contri­buent à limi­ter leurs émis­sions et obte­nir, en échange, des droits à pol­luer qu’ils pour­ront uti­li­ser dans les pays du Nord pour assou­plir d’autant leurs obli­ga­tions de réduire leurs propres émis­sions . En clair, cela permet au Nord d’échapper aux res­tric­tions domes­tiques qu’impose un accord contrai­gnant. Ce type de méca­nisme pose deux prin­ci­paux pro­blèmes. Le pre­mier, est tout sim­ple­ment qu’il appa­raît très dif­fi­cile d’apprécier la réa­lité des inves­tis­se­ments réa­li­sés au Sud et, plus encore, du fait qu’ils cor­res­pondent bien à un effort « addi­tion­nel » pour réduire les émis­sions ; de plus, les règles en vigueur ont permis à cer­taines firmes de récol­ter d’énormes pro­fits avec une mise de fond mini­male grâce à des inves­tis­se­ments peu coû­teux mais rap­por­tant de larges volumes de cré­dits, en par­ti­cu­lier dans le domaine du trai­te­ment des gaz réfri­gé­rants HFC. Deuxième pro­blème, en per­met­tant de rem­pla­cer des réduc­tions coû­teuses – mais plus inno­vantes – au Nord par des réduc­tions bon marché au Sud, ces méca­nismes ralen­tissent la trans­for­ma­tion des socié­tés du Nord vers des éco­no­mies à faible inten­sité en car­bone tout en se défaus­sant et en fai­sant repo­ser davan­tage le far­deau effec­tif sur les pays du Sud.

Dans les négo­cia­tions en cours, il est ques­tion d’inclure dans les MDP la lutte contre la défo­res­ta­tion. C’est une pro­po­si­tion dan­ge­reuse qui revien­drait à mar­chan­di­ser la ges­tion des forêts plutôt que de mettre en oeuvre des poli­tiques effi­caces de pro­tec­tion des forêts et de la bio­di­ver­sité qu’elles abritent. Une telle logique pour­rait inclure les plan­ta­tions de mono­cul­tures d’arbres dans les méca­nismes de mar­chés car­bones, ce qui condui­rait à éco­no­mi­ser du CO2 au prix d’autres des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales et mena­ce­rait les droits des popu­la­tions à gérer leurs forêts com­mu­nau­taires et à main­te­nir leurs acti­vi­tés rurales dans les zones concernées.

La par­ti­ci­pa­tion des pays du Nord à la limi­ta­tion des émis­sions des pays du Sud ne doit pas inter­ve­nir en sub­sti­tu­tion à leur effort domes­tique, mais en com­plé­ment, au titre du rem­bour­se­ment de la dette cli­ma­tique dont les pre­miers sont rede­vables envers les seconds. Cette dette doit être recon­nue publi­que­ment et rem­bour­sée notam­ment à tra­vers l’apport de fonds publics suf­fi­sants et gérés démo­cra­ti­que­ment par les Nations unies.

Le projet de fonds climat lancé par la Banque mon­diale (BM) s’oppose à une telle pers­pec­tive. Impulsé en 2007/2008 par les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Japon, ces fonds visent à contour­ner les Nations-Unis afin de per­mettre aux pays riches, qui dominent très lar­ge­ment la BM de conser­ver le contrôle sur les trans­ferts de fonds liés à la ques­tion cli­ma­tique. Par ailleurs, la légi­ti­mité de la BM pour inter­ve­nir dans le domaine du chan­ge­ment cli­ma­tique est pour le moins dou­teuse si l’on observe son acti­vité réelle : selon ses propres chiffres, entre 2006 et 2008, la Banque a financé 11 mil­liards $ dans le sec­teur éner­gé­tique dont seule­ment 12,5% ont été attri­bué aux éner­gies renou­ve­lables et à l’efficacité éner­gé­tique ! La Banque mon­diale conti­nue donc à finan­cer lar­ge­ment plus le chan­ge­ment cli­ma­tique que la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique. Et ceci sou­vent pour des pro­jets fos­siles gérés par des entre­prises mul­ti­na­tio­nales occi­den­tales hyper­pro­fi­tables comme comme Exxon-Mobil, Shell ou BP et à des­ti­na­tion des consom­ma­teurs d’énergie des pays riches.

Au len­de­main du sommet de Bali en 2007, les posi­tions que nous défen­dons ont conduit Les amis de la Terre International à quit­ter le Climate Action Network International (CAN-I)[6] qui com­prend des orga­ni­sa­tions comme le WWF, Greenpeace ou Oxfam. Ce réseau, prin­ci­pal inter­lo­cu­teur des gou­ver­ne­ments, est à nos yeux insuf­fi­sam­ment radi­cal, trop prompt à accep­ter les logiques mar­chandes et peu démo­cra­tique en interne avec une domi­na­tion des ONG anglo-saxonne lais­sant peu d’espace aux orga­ni­sa­tions du Sud. En par­ti­cu­lier, la com­pen­sa­tion car­bone ne fait guère l’objet de cri­tiques par le CAN-I, alors que de nom­breuses études docu­men­tées ont mis en évi­dence les failles et les fraudes nom­breuses et les impacts néga­tifs que les pro­jets MDP ont sou­vent sur les popu­la­tions locales En France, les choses sont un peu dif­fé­rentes, raison pour laquelle nous n’avons pas quitté le Réseau action Climat France [11], qui fonc­tionne mieux et a des posi­tions plus proches des nôtres. Au niveau inter­na­tio­nal, nous nous retrou­vons désor­mais au sein de la coa­li­tion Climate Justice Now [5] – dont le cor­res­pon­dant en France est le col­lec­tif Urgence Climatique Justice Sociale [12]. Cette coa­li­tion regroupe plus de 160 orga­ni­sa­tions dont la Via Campesina, Jubilee South, Attac, Focus on the Global South et asso­cie plei­ne­ment les enjeux sociaux et envi­ron­ne­men­taux en réclament la jus­tice climatique.

ContreTemps Les méca­nismes pri­vi­lé­giés par les gou­ver­ne­ments et sou­te­nus par les milieux d’affaires pour pro­cé­der aux réduc­tions de gaz à effet de serre sont très cri­ti­cables. Le Financial Times [13] ne peut ainsi que consta­ter que les mar­chés d’échange de car­bones déjà en place de l’Europe à la Californie souffrent « de nom­breuses défi­ciences évi­dentes ». Non seule­ment l’efficacité de ces méca­nismes est très loin d’être avérée, mais ils posent éga­le­ment de redou­tables pro­blèmes de jus­tice sociale, en par­ti­cu­lier sur la manière dont doit être répar­tie la dette cli­ma­tique. Peux-tu retra­cer la genèse de ces solu­tions mar­chandes aux pro­blème envi­ron­ne­men­taux, la manière dont vous abor­dez les pro­po­si­tions sur la fis­ca­lité éco­lo­gique et indi­quer les prin­ci­pales cri­tiques qui peuvent être faites ?

Sébastien Godinot – La cri­tique prin­ci­pale que nous por­tons aux mar­chés car­bone est qu’il s’agit d’un méca­nisme de ges­tion du climat par la finance. Ces mar­chés sont et seront domi­nés par des acteurs finan­ciers tota­le­ment étran­gers à la logique de réduc­tion des émis­sions. Mal voire non régu­lés, ils fonc­tionnent dans une forte opa­cité et donnent nais­sance à des pro­duits finan­ciers extrê­me­ment ris­qués visant à réa­li­ser des béné­fices à court terme, sans aucun objec­tif d’intégrité envi­ron­ne­men­tale. Outre que le volume élevé de quotas d’émissions a pour consé­quence des prix du car­bone beau­coup trop bas pour avoir un effet inci­ta­tif réel, la logique finan­cière implique une forte vola­ti­lité et des com­por­te­ments spé­cu­la­tifs pou­vant conduire à des phases d’effondrement des cours – la crise finan­cière de 2007-2008 l’a ample­ment démon­tré ! – au détri­ment du climat. Nous leur pré­fé­rons trois types d’outils.

Premier ins­tru­ment, une véri­table taxe éner­gie climat dont le niveau doit être suf­fi­sam­ment élevé pour avoir un effet inci­ta­tif. Au lieu des 14euros la tonne de la taxe car­bone du gou­ver­ne­ment fran­çais nous consi­dé­rons qu’un prix de départ devait être de 32 euros, avec une pro­gres­sion de 5% par an hors infla­tion, de manière à atteindre les 100 euros en 2030. Ces mon­tants devront être révi­sés au regard des recom­man­da­tions scien­ti­fiques du GIEC. De plus, la contri­bu­tion climat éner­gie doit porter aussi sur la consom­ma­tion d’électricité, en par­ti­cu­lier afin d’éviter de favo­ri­ser une fuite vers le chauf­fage élec­trique, qui équipe déjà les trois quarts des loge­ments neufs et qui entraîne indi­rec­te­ment des émis­sions de CO2 supé­rieures à celles du chauf­fage au gaz en période de consom­ma­tion de pointe, lorsque de l’électricité alle­mande à base de char­bon est impor­tée mas­si­ve­ment. Ensuite, cette contri­bu­tion climat éner­gie doit concer­ner non seule­ment le CO2 mais aussi le pro­toxyde d’azote (N2O) et le méthane (CH4), deux gaz prin­ci­pa­le­ment issus du sec­teur agri­cole, et les fluo­rés, qui à eux trois repré­sentent en France 25 % des rejets. Enfin, les recettes de la contri­bu­tion climat éner­gie doivent être uti­li­sées pour aider les ménages à faibles reve­nus. Elles doivent aussi finan­cer les éco­no­mies d’énergie, en par­ti­cu­lier les trans­ports en commun, les dépla­ce­ments à vélo et l’isolation des bâti­ments, véri­tables solu­tions aux contraintes qui pèsent sur les ménages. La com­pen­sa­tion pour les ménages ne doit dépendre que de leur revenu, et non de leur consom­ma­tion d’énergie, afin de ne pas intro­duire d’effets dés­in­ci­ta­tifs qui annu­le­raient l’effet de la Contribution éner­gie climat.

Second ins­tru­ment, des régu­la­tions sec­to­rielles qui passent par des normes contrai­gnantes sur la consom­ma­tion d’énergie et les émis­sions de GES, notam­ment dans le domaine du trans­port auto­mo­bile (émis­sions de CO2 par kilo­mètre), de l’habitat (consom­ma­tion d’énergie par m2 par an), des émis­sions indus­trielles, des consom­ma­tions des appa­reils ména­gers et hi-fi, du recy­clage par filières, etc.

Troisième ins­tru­ment, une pla­ni­fi­ca­tion publique qui per­mette de mettre en cohé­rence sur le moyen et long terme les trans­for­ma­tions struc­tu­relles néces­saires à la tran­si­tion vers une éco­no­mie sobre en émis­sion. Cette pla­ni­fi­ca­tion doit asso­cier au maxi­mum les citoyens et, confor­mé­ment au prin­cipe de sub­si­dia­rité, se situer à l’échelon le plus local possible.

Concernant la répar­ti­tion inter­na­tio­nale du coût à payer, nous consi­dé­rons qu’elle doit se faire selon deux cri­tères : d’une part, la res­pon­sa­bi­lité, c’est-à-dire les émis­sions his­to­riques de chaque pays et, d’autre part, la capa­cité du pays à payer, c’est-à-dire le PIB par habitant.

ContreTemps – Si donner un prix au car­bone, et plus géné­ra­le­ment à la nature, est une solu­tion contes­table. Quelles sont les alter­na­tives. Le Programme des nations unies pour l’environnement ne semble pas dupe de la capa­cité du marché à coor­don­ner les trans­for­ma­tions néces­saires des éco­no­mies. Il pro­pose en consé­quence un Green New deal [14] qui per­met­trait d’associer à court et moyen terme des objec­tifs de réduc­tion de la pau­vreté, de pro­tec­tion de l’environnement mais aussi de crois­sance sou­te­nue via des poli­tique sec­to­rielles volon­ta­ristes visant tant à réduire les gas­pillages éner­gé­tiques qu’à déve­lop­per des tech­no­lo­gies propres. Dans un pers­pec­tive anti­ca­pi­ta­liste, cette néces­sité de coor­di­na­tion consciente se retrouve dans l’exigence de pla­ni­fi­ca­tion de la tran­si­tion vers une éco­no­mie à faible inten­sité en car­bone tour­née vers la satis­fac­tion des besoins sociaux avan­cée par Daniel Tanuro [15]. L’idée de tran­si­tion éco­lo­gique a notam­ment été déve­lop­pée par des think-tanks envi­ron­ne­men­ta­listes au cours des années 1990 et a débou­ché sur la Great Transition Initiative[16]. Elle trouve des échos dans des réseaux d’activistes s’organisant au niveau local dans le mou­ve­ment des tran­si­tion towns [17] afin de pro­mou­voir des poli­tiques et des expé­ri­men­ta­tions per­met­tant d’initier dès main­te­nant le pro­ces­sus. Une démarche proche de celle qu’on trouve dans les réseaux décrois­sants et, de manière moins expli­cite, dans l’engouement pour les asso­cia­tions pour le main­tien de l’agriculture pay­sanne (AMAP) en France. Ces quelques illus­tra­tions montrent l’existence de débats stra­té­giques sous-jacents quant au degré de cen­tra­li­sa­tion néces­saire pour mener à bien la trans­for­ma­tion de nos socié­tés, à la confiance – ou la défiance – dans les capa­ci­tés tech­no­lo­giques à per­mettre une pour­suite propre de la crois­sance et, plus fon­da­men­ta­le­ment, dans la capa­cité de la dyna­mique capi­ta­liste à sur­mon­ter la crise éco­lo­gique sans aggra­ver la situa­tion de la majo­rité des popu­la­tions au sud comme au nord. Comment per­çois-tu ces débats ?

Sébastien Godinot – Les approches glo­bales que tu men­tionnes trouvent un écho dans les tra­vaux d’élaboration que nous menons actuel­le­ment au sein des Amis de la Terre. Nous sommes en effet en train d’adopter une posi­tion cadre sur les socié­tés sou­te­nables. Son prin­cipe est la jus­tice envi­ron­ne­men­tale et sociale avec comme corol­laire le prin­cipe de sobriété. Les prin­ci­pales orien­ta­tions que nous pour­sui­vons sont les suivantes.

D’abord et avant tout la sobriété dans les pays riches, c’est à dire la réduc­tion radi­cale de leur sur­con­som­ma­tion en res­sources natu­relles, éner­gies et eau. L’indicateur fon­da­men­tal pour réflé­chir sur ce pro­blème est l’espace envi­ron­ne­men­tal, un concept dérivé des tra­vaux de Weterings and Opschoor qui fait réfé­rence à l’espace dont dis­pose l’humanité pour à la fois four­nir des res­sources et assi­mi­ler les déchets. Dès lors que l’on retient un prin­cipe de jus­tice sociale, le degré de sobriété à atteindre cor­res­pond au niveau où ce que chaque habi­tant consomme n’empiète pas sur la pos­si­bi­lité de ses voi­sins de voir ses droits res­pec­tés. Dans les pays riches cela implique une forte réduc­tion de l’espace envi­ron­ne­men­tal par habi­tant, donc une dimi­nu­tion signi­fi­ca­tive de la consom­ma­tion maté­rielle, éner­gé­tique et de trans­port pol­luant. Bien sûr, le prin­cipe de jus­tice sociale doit s’appliquer aussi au niveau interne des pays, c’est-à-dire que les ménages les plus riches doivent sup­por­ter un effort rela­tif plus important.

Un tel tour­nant vers la sobriété implique une remise à plat des modes de pro­duc­tion et de consom­ma­tion. De nou­velles habi­tudes sociales et de nou­veaux modèles éco­no­miques doivent être inven­tés pour satis­faire les besoins tout en pré­ser­vant l’environnement et la capa­cité de chacun à avoir accès aux ressources.

Il est bien sûr très dif­fi­cile d’inventer a priori les outils qui per­met­tront de faire émer­ger ces nou­veaux rap­ports des hommes entre eux et vis-à-vis de la nature, mais quelques pistes sont néan­moins solides. D’abord, les gigan­tesques firmes indus­trielles et finan­cières doivent être déman­te­lées car elles ont un poids éco­no­mique tel que leur pou­voir d’influence sur les États consti­tue un obs­tacle majeur au chan­ge­ment de logique éco­no­mique. Le sau­ve­tage des banques lors de la der­nière crise a démon­tré de manière fla­grante la puis­sance du chan­tage du « too big to fail », qui a forcé les Etats à sauver les nau­fra­geurs. La relo­ca­li­sa­tion des éco­no­mies est un autre prin­cipe fort, notam­ment au niveau de l’agriculture. En effet rac­cour­cir les cir­cuits entre pro­duc­teurs et consom­ma­teur permet de réduire les coûts envi­ron­ne­men­taux des trans­ports, mais c’est aussi un moyen pour réen­cas­trer les rela­tions éco­no­miques dans les com­mu­nau­tés et, ainsi, de per­mettre aux popu­la­tions de davan­tage peser sur le contenu et les condi­tions des échanges économiques.

Déconcentration et relo­ca­li­sa­tion sont ainsi des moyens de ren­for­cer puis­sam­ment les méca­nismes démo­cra­tiques tant du fait de méca­nismes par­ti­ci­pa­tifs que de moyens juri­diques effec­tifs de contrôles des pou­voirs poli­tiques et éco­no­miques par les citoyens.

Enfin, dans la hié­rar­chi­sa­tion du droit inter­na­tio­nal, les accords com­mer­ciaux et finan­ciers doivent être subor­don­nés aux normes juri­diques en matière sociale (conven­tions de l’OIT), de droits humains et d’environnement. L’activité des acteurs éco­no­miques doit cesser de se légi­ti­mer pour elle-même et être mise au ser­vice de la jus­tice envi­ron­ne­men­tale et sociale.


entre­tien réa­lisé par Cédric Durand

1 [18]Pour une syn­thèse chif­frée des élé­ments en dis­cus­sion entre les grands blocs voir Éloi Laurent et Jacques Lecacheux, « Le Grand bluff : l’Union euro­péenne et les États-Unis à la veille du sommet de Copenhague », La lettre de l’OFCE, n° 310, juin 2009.

Liens :
[1] http://​www​.contre​temps​.eu/​i​n​t​e​r​v​i​e​w​s​/​c​o​n​t​r​e​-​f​a​u​s​s​e​s​-​s​o​l​u​t​i​o​n​s​-​j​u​s​t​i​c​e​-​e​n​v​i​r​o​n​n​e​m​e​n​t​a​l​e​-​s​o​c​i​a​l​e​-​0​#​s​d​f​o​o​t​n​o​t​e1sym
[2] http://​www​.api​.org/
[3] http://​www​.ft​.com/​c​m​s​/​s​/​0​/​a​3​5​a​9​b​3​c​-​d​2​1​d​-​1​1​d​e​-​a​0​f​0​-​0​0​1​4​4​f​e​a​b​d​c​0​.html
[4] http://​www​.amis​de​la​terre​.org/
[5] http://​cli​ma​te​jus​tice​.blog​spot​.com/
[6] http://​www​.cli​ma​te​net​work​.org/
[7] http://​www​.kli​ma​fo​rum09​.org/
[8] http://​12dec09​.dk/​c​o​n​t​e​n​t​/​f​r​a​ncais
[9] http://​www​.dubruit​pour​le​cli​mat​.org/​a​t​t​e​n​t​i​o​n​-​m​a​r​e​e​-​h​u​m​a​ine-a
[10] http://​www​.copen​ha​gen​flood​.org/
[11] http://​www​.rac​-​f​.org/
[12] http://​cli​mat​jus​tice​.org/
[13] http://​www​.ft​.com/​c​m​s​/​s​/​0​/​3​3​9​d​6​6​9​0​-​d​2​1​2​-​1​1​d​e​-​a​0​f​0​-​0​0​1​4​4​f​e​a​b​d​c​0​.html
[14] http://​www​.unep​.org/​g​r​e​e​n​e​c​o​n​o​m​y​/​G​l​o​b​a​l​G​r​e​e​n​N​e​w​D​e​a​l​/​t​a​b​i​d​/​1​3​7​1​/​l​a​n​g​u​a​g​e​/​f​r​-​F​R​/​D​e​f​a​u​l​t​.aspx
[15] http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​13241
[16] http://​www​.great​tran​si​tion​.org/
[17] http://​tran​si​tion​towns​.org/
[18] http://​www​.contre​temps​.eu/​i​n​t​e​r​v​i​e​w​s​/​c​o​n​t​r​e​-​f​a​u​s​s​e​s​-​s​o​l​u​t​i​o​n​s​-​j​u​s​t​i​c​e​-​e​n​v​i​r​o​n​n​e​m​e​n​t​a​l​e​-​s​o​c​i​a​l​e​-​0​#​s​d​f​o​o​t​n​o​t​e1anc

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