Les sept moments du changement social

Par Mis en ligne le 24 décembre 2009

Nous repro­dui­sons ici la tra­duc­tion fran­çaise de l’intervention de l’intellectuel mar­xiste anglo-amé­ri­cain David Harvey au Congrès « Marxism 2009», orga­nisé par le SWP bri­tan­nique à Londres, du 2 au 6 juillet.David Harvey, pro­fes­seur à l’université de New York, est inter­venu dans l’atelier consa­cré à la crise éco­no­mique, en com­pa­gnie du regretté Chris Harmann. Il y déve­loppe notam­ment une idée qui semble aujourd’hui para­doxale par rap­port au repli du mou­ve­ment social. Pour lui, la crise, loin de fermer les hori­zons socia­listes, ouvre des pers­pec­tives nou­velles. Il est temps selon lui, pour les forces de gauche, de repar­tir à l’attaque, armés d’une théo­rie du chan­ge­ment social qu’il emprunte à Marx.

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La crise est à mon sens une ratio­na­li­sa­tion irra­tion­nelle d’un sys­tème irra­tion­nel. L’irrationalité du sys­tème est aujourd’hui par­fai­te­ment claire : des masses de capi­tal et de tra­vail inuti­li­sées, côte à côte, au coeur d’un monde rempli de besoins insa­tis­faits. Ceci n’est-il pas stu­pide ? La ratio­na­li­sa­tion que le capi­tal désire vise à réta­blir les condi­tions d’extraction de la plus-value, à res­tau­rer le profit. Le moyen irra­tion­nel d’atteindre cet objec­tif consiste à sup­pri­mer du tra­vail et du capi­tal, condam­nant inévi­ta­ble­ment à l’échec la ratio­na­li­sa­tion recher­chée. Voilà ce que j’entends par ratio­na­li­sa­tion irra­tion­nelle d’un sys­tème irra­tion­nel.

Cependant, le socia­liste que je suis consi­dère qu’il existe un autre moyen de ratio­na­li­ser le sys­tème. La ques­tion fon­da­men­tale, selon moi, consiste à déter­mi­ner les condi­tions per­met­tant au capi­tal et au tra­vail réunis d’aller effec­ti­ve­ment à la ren­contre des besoins de l’humanité. C’est la ratio­na­li­sa­tion à laquelle nous devrions tous, dès à pré­sent, tendre. En effet, aujourd’hui, la crise ouvre l’opportunité de penser la tran­si­tion vers le socia­lisme, vers le com­mu­nisme.

Or, cher­cher des réponses au sys­tème dans lequel nous vivons implique de raf­fer­mir notre fer­veur révo­lu­tion­naire. J’entends par là qu’il faut reve­nir aux ori­gines de cette fer­veur. Même si j’ai beau­coup appré­cié l’élan révo­lu­tion­naire qui régnait ici hier soir, avec Alex Callinicos ou Slavoj Žižek, il m’a semblé cepen­dant qu’il n’était pas exempt de dan­gers. A notre époque, l’adjectif révo­lu­tion­naire est vidé de son sens. Tout est révo­lu­tion­naire, y com­pris les cos­mé­tiques ; et je ne suis pas sûr de vou­loir deve­nir un expert du der­nier spray capil­laire révo­lu­tion­naire ; Margaret Thatcher ne se défi­nis­sait-elle pas elle-même comme révo­lu­tion­naire ?

Penser pour agir

A quoi devrait res­sem­bler le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire que nous sou­hai­tons ? Pour répondre à cette ques­tion, nous devons nous forger une théo­rie du chan­ge­ment social qui nous aide à déter­mi­ner les moyens par les­quels un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire puisse nous conduire vers une société radi­ca­le­ment dif­fé­rente. A cette fin, je me suis inté­ressé de plus près à ce qui est, à mon sens, la théo­rie du chan­ge­ment social déve­lop­pée par Marx dans Le Capital. Et je vais l’utiliser afin que nous réflé­chis­sions à cette théo­rie comme à un moyen d’agir.

Le pas­sage sur lequel je m’arrête tou­jours est une note de bas de page (la note 4), du cha­pitre 15 du livre I, inti­tulé « Machinisme et grande indus­trie ». Marx y déve­loppe l’idée que la tech­no­lo­gie, la rela­tion à la nature, les rela­tions sociales et les repré­sen­ta­tions men­tales s’imbriquent dans une sorte de confi­gu­ra­tion dia­lec­tique. Il connecte éga­le­ment cette idée à sa lec­ture de Darwin, ce qui me semble presque cor­res­pondre à une ten­ta­tive évo­lu­tion­niste d’établir une théo­rie du chan­ge­ment social. Marx pose la ques­tion en ces termes : ana­ly­sons ces dif­fé­rents élé­ments en les met­tant en rela­tion avec notre concep­tion du futur ; c’est-à-dire par­tons de là où nous sommes main­te­nant et réflé­chis­sons aux moyens d’arriver à d’autres confi­gu­ra­tions.

La rela­tion à la nature : pre­mier moment du chan­ge­ment social

Le pre­mier concept sur lequel Marx s’arrête est celui de la rela­tion à la nature. Qu’est-ce que notre rela­tion à la nature ? Comment la com­pre­nons-nous ? Par quels moyens vou­lons-nous la modi­fier dans le futur et com­ment pen­sons-nous le rap­port dia­lec­tique entre l’activité humaine et la trans­for­ma­tion de la nature ? Poser la rela­tion à la nature en ces termes rend obso­lète l’idée que la nature pour­rait être déter­mi­née par l’activité humaine. Au contraire, elle appa­raît bien plutôt comme une com­po­sante du chan­ge­ment social. En d’autres termes, poser la rela­tion à la nature ainsi implique que la trans­for­ma­tion humaine et la trans­for­ma­tion de l’ordre de la nature sont inter­dé­pen­dantes ; elles évo­luent donc ensemble. Cette dia­lec­tique est cru­ciale dans l’histoire humaine. Et lorsque Marx en traite, il le fait de manière large, éten­due et com­plexe.

Voici, en quelque sorte, un moment de la trans­for­ma­tion his­to­rique à laquelle Marx nous invite à réflé­chir : quels types de rela­tion à la nature envi­sa­geons-nous pour une société socia­liste ? Et com­ment allons-nous réus­sir, à partir de la situa­tion actuelle, à éta­blir de nou­velles formes de rela­tion à la nature dans la société socia­liste future ?

Le moment tech­no­lo­gique

Marx intro­duit un autre élé­ment : l’enjeu tech­no­lo­gique. Pour lui, la tech­no­lo­gie ne se réduit pas aux machines, mais concerne aussi la concep­tion, les formes sociales et l’organisation du tra­vail, de même que la for­ma­tion et les connais­sances néces­saires. Elle ren­voie donc à une large sphère d’activités. Quels types de com­bi­nai­sons tech­no­lo­giques vou­lons-nous, et com­ment peuvent-ils être éta­blis ? Voilà les ques­tions aux­quelles nous devons répondre. A celles-ci s’ajoute le pro­blème posé par Marx dans le cha­pitre 15, consa­cré à la grande indus­trie : com­ment le capi­ta­lisme a-t-il iden­ti­fié une tech­no­lo­gie qui lui est propre et qui cor­res­pond par­fai­te­ment à ses besoins spé­ci­fiques et à ses moyens de pro­duc­tion ? Après tout, le capi­ta­lisme tire son ori­gine de tech­no­lo­gies féo­dales, de formes d’organisation sociale féo­dales. Et c’est seule­ment lorsqu’il a déve­loppé sa propre tech­no­lo­gie, qu’il s’est vrai­ment affirmé comme capi­ta­lisme. L’évolution de la tech­no­lo­gie est donc connec­tée à l’émergence d’un mode de pro­duc­tion nou­veau qui rompt avec le féo­da­lisme.

Il s’agit alors de poser un fais­ceau de ques­tions véri­ta­ble­ment car­di­nales pour nous : quels types de tech­no­lo­gies pou­vons-nous ima­gi­ner pour la société socia­liste ? Comment les éta­blir, alors même qu’aujourd’hui il ne nous semble pos­sible d’utiliser que les formes de tech­no­lo­gies que nous connais­sons ? Comment pou­vons-nous passer des tech­no­lo­gies capi­ta­listes à quelque chose de com­plè­te­ment dif­fé­rent ? En d’autres termes, il s’agit de se poser exac­te­ment les mêmes ques­tions que le capi­ta­lisme s’est posées pour passer des tech­no­lo­gies féo­dales à ses propres tech­no­lo­gies.

Cette ques­tion n’est évi­dem­ment pas indé­pen­dante de la rela­tion à la nature. Car la rela­tion à la nature est défi­nie par des para­mètres tech­no­lo­giques, au moins autant que les tech­no­lo­gies sont déter­mi­nées par des pro­blèmes liés à la nature. Aujourd’hui, les « tech­no­lo­gies vertes » sont envi­sa­gées comme un moyen de répondre aux dif­fi­cul­tés que pose la rela­tion à la nature. Il existe donc un rap­port étroit entre l’évolution tech­no­lo­gique et l’évolution de notre rela­tion à la nature. En d’autres termes, elles relèvent dia­lec­ti­que­ment l’une de l’autre, même si elles sont indé­pen­dantes l’une de l’autre. Même si ce que nous fai­sons a des consé­quences directes sur la nature, cette der­nière change par elle-même aussi et nous devons nous y adap­ter. Ce n’est pas un hasard si, par exemple, cer­taines grippes appa­rues récem­ment ont été asso­ciées aux grandes den­si­tés de l’industrie agro-ali­men­taire. Surgie au Mexique, la grippe por­cine pro­vient en fait du dépla­ce­ment des grandes concen­tra­tions de porcs de Caroline du Nord vers ce pays. Dans le Delta de la Rivière des Perles (Sud de la Chine), la grande concen­tra­tion de volailles (y com­pris des pou­lets malades) a entraîné l’apparition de la grippe aviaire.

L’enjeu tech­no­lo­gique et la rela­tion à la nature sont donc deux moments du pro­ces­sus de trans­for­ma­tion aux­quels nous devons penser.

Les rela­tions sociales

Le troi­sième élé­ment sur lequel Marx s’arrête concerne les rela­tions sociales. De quels types de rela­tions sociales sommes-nous en train de parler dans le pré­sent et en vue de quelles rela­tions sociales allons-nous tra­vailler ? Il est clair que cette ques­tion n’est pas indé­pen­dante de l’enjeu tech­no­lo­gique, pas plus qu’elle ne l’est de la rela­tion avec la nature. En effet, elle consti­tue une sphère vrai­ment com­plexe, à l’intérieur de laquelle les conflits sont nom­breux, qui concernent tant le type de rela­tions sociales que nous visons – en termes de classes sociales, de genre, de « races » –, que les moyens dont nous dis­po­sons pour gérer l’ensemble de ces ques­tions.

Ainsi les tech­no­lo­gies limitent les pos­si­bi­li­tés de cer­tains types de rela­tions sociales. Par exemple, je défends l’idée d’une divi­sion hori­zon­tale des tâches sociales dans le cadre de cer­taines acti­vi­tés com­munes. Et pour­tant, j’aurais peur de voir un anar­chiste à la tête d’une cen­trale nucléaire. Et fran­che­ment, l’existence même des cen­trales nucléaires – et quoi qu’on en pense elles existent pour une cer­tain temps – implique des prises de déci­sion rapides, au risque que l’une ou l’autre n’explose.

Donc, dans un cer­tain sens, les tech­no­lo­gies dont nous dis­po­sons ne sont pas sans lien avec une cer­taine manière de conce­voir les rela­tions sociales ; tout comme les pos­si­bi­li­tés d’envisager les rela­tions sociales ne sont pas indé­pen­dantes des tech­no­lo­gies dis­po­nibles. Certains pensent qu’il est mer­veilleux de pou­voir béné­fi­cier de tech­no­lo­gies solaires et d’énergies éoliennes. Cependant, le déve­lop­pe­ment de ces tech­no­lo­gies dépend de métaux pos­sé­dant les qua­li­tés magné­tiques néces­saires à leur fonc­tion­ne­ment. Or, 95% du com­merce de ces métaux rares pro­vient aujourd’hui de Chine. Ainsi, une telle solu­tion sus­cite d’autres dif­fi­cul­tés, liées notam­ment à la posi­tion domi­nante de la Chine dans le com­merce des métaux rares.

Organisation de la pro­duc­tion, repré­sen­ta­tion men­tale du monde, de la vie quo­ti­dienne et « vivre ensemble »

Le qua­trième élé­ment sur lequel Marx s’arrête est, bien entendu, l’organisation de la pro­duc­tion. La pro­duc­tion peut être orga­ni­sée de nom­breuses manières dif­fé­rentes. Nous devons réflé­chir au pro­ces­sus de pro­duc­tion et à ses modes de fonc­tion­ne­ment. L’organisation de la pro­duc­tion n’est à nou­veau pas sépa­rable des rela­tions sociales, de l’enjeu tech­no­lo­gique et de la rela­tion à la nature.

Marx intro­duit encore une dimen­sion qui, à mon point de vue, est vrai­ment très impor­tante : la repré­sen­ta­tion men­tale du monde. Celle-ci doit chan­ger : nous devons modi­fier notre manière de nous envi­sa­ger dans le monde en termes de rela­tions sociales, d’enjeux tech­no­lo­giques, de rela­tions avec la nature, en somme par rap­port à toutes les ques­tions men­tion­nées pré­cé­dem­ment. A nou­veau, cette trans­for­ma­tion n’est pas indé­pen­dante de tous les autres aspects. A cela s’ajoute notre concep­tion de la vie quo­ti­dienne (le tra­vail, les enfants, etc…). De quoi s’agit-il en défi­ni­tive aujourd’hui ? Et com­ment l’envisageons-nous dans la société à construire ?

Enfin, le der­nier aspect sur lequel Marx insiste touche à la notion du « vivre ensemble», c’est-à-dire tous les élé­ments d’ordre ins­ti­tu­tion­nel et admi­nis­tra­tif qui cimentent la société et grâce aux­quels les hommes et les femmes peuvent coexis­ter.

La révo­lu­tion per­ma­nente du capi­ta­lisme

Voilà donc sept aspects qui par­ti­cipent de la trans­for­ma­tion de tout ordre social. Ces sept moments évo­luent ensemble au sein de cha­cune des phases de tran­si­tion majeures de l’ordre social exis­tant. Ainsi, lorsque Marx recons­truit le pas­sage du féo­da­lisme au capi­ta­lisme dans Le Capital, il met en exergue le fait que tous ces élé­ments ont dû chan­ger les uns par rap­port aux autres. En fait, cela paraît assez clair, il est abso­lu­ment faux de sou­te­nir que Marx ait ima­giné qu’un seul de ces aspects puisse avoir été déter­mi­nant : le chan­ge­ment a eu des impli­ca­tions sur chacun de ces élé­ments. La trans­for­ma­tion sociale est donc un pro­ces­sus qui évolue de manière inter­dé­pen­dante ; elle s’apparente en cela au sys­tème éco­lo­gique. La tran­si­tion du féo­da­lisme au capi­ta­lisme a impli­qué de fait une trans­for­ma­tion de la repré­sen­ta­tion men­tale du monde, du pro­ces­sus de pro­duc­tion, de la tech­no­lo­gie, et de la rela­tion à la nature.

Cependant, à partir du moment où le capi­ta­lisme s’est affirmé, il ne s’est pas satis­fait de la manière dont ces sept moments étaient arti­cu­lés. En effet, il a opté pour une révo­lu­tion per­pé­tuelle. Pensez un peu à ces sept aspects et deman­dez-vous à quoi ils res­sem­blaient en 1970 ? Quelle était alors la repré­sen­ta­tion men­tale domi­nante du monde ? Et qu’en est-il aujourd’hui ? Le capi­ta­lisme se pré­sente ainsi comme une recon­fi­gu­ra­tion radi­cale per­ma­nente de tous ces moments.

Les crises recon­fi­gurent donc l’ensemble de ces élé­ments. Aujourd’hui, pré­ci­sé­ment, nous tra­ver­sons une crise et nous devons penser à toutes les pos­si­bi­li­tés qu’ouvre ce moment par­ti­cu­lier pour recon­fi­gu­rer l’ensemble de ces aspects, afin de réorien­ter la société, non pas dans le sens jusqu’ici domi­nant – faire du profit –, mais dans une direc­tion radi­ca­le­ment dif­fé­rente – pour répondre aux besoins de l’humanité.

Les pos­sibles ouverts par la crise

Voilà à quoi nous devrions nous occu­per en ce moment. Ce qui est vrai­ment mer­veilleux dans le fait d’envisager les choses ainsi, c’est que le mou­ve­ment social peut prendre appui sur n’importe lequel de ces aspects. Sans oublier cepen­dant qu’il est impor­tant qu’il ne s’arrête pas à l’un deux. En d’autres termes, il faut créer un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire mobile qui tra­verse toutes ces inter­re­la­tions dia­lec­tiques. Le capi­ta­lisme ne sait pas quel type de recon­fi­gu­ra­tion va se mettre en place. Nous sommes aujourd’hui à un moment où nous devons être en mesure de donner sens à tous ces pos­sibles. Mais pour y arri­ver, nous avons besoin de res­sources, d’imagination, de créa­ti­vité scien­ti­fique ; nous avons besoin de l’aide de beau­coup de gens. Nous devons mobi­li­ser l’ensemble de ces forces. Pourtant, dans ce moment de crise, l’un des pro­blèmes majeurs auquel nous devons faire face est que toutes ces res­sources poten­tielles sont en quelque sorte empri­son­nées idéo­lo­gi­que­ment dans le carcan des struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles et que nous devons les libé­rer.

Je tra­vaille dans le sys­tème uni­ver­si­taire ; l’une des meilleures choses que nous ayons à faire aujourd’hui est de libé­rer l’université des contraintes cor­po­ra­tistes néo­li­bé­rales et de mobi­li­ser toutes les per­sonnes qui se demandent ce qui est train d’arriver afin de les amener à y réflé­chir. Imaginez qu’on puisse le faire… Mais nous devons faire bien plus encore. L’université n’est pas seule en cause ; il faut mobi­li­ser d’autres ins­ti­tu­tions, battre le rappel ; voilà ce qui doit vrai­ment être fait.

Une vision radi­ca­le­ment autre du monde

Afin de mobi­li­ser l’ensemble de ces res­sources, il faut avan­cer une vision du monde radi­ca­le­ment dif­fé­rente, et pro­po­ser des solu­tions alter­na­tives à celles aux­quelles nombre de per­sonnes tendent. Nous devons en outre envi­sa­ger cette nou­velle vision du monde dans le sens le plus large pos­sible. En d’autres termes, si tran­si­tion il y doit y avoir entre le capi­ta­lisme et le socia­lisme, elle devra être aussi longue et com­plexe que celle qui a marqué le pas­sage du féo­da­lisme au capi­ta­lisme. Considérer ainsi la phase de tran­si­tion implique qu’il faille aller au-delà des bar­ri­cades et de la prise de pou­voir. Certes nous pou­vons prendre appui sur des struc­tures exis­tantes, sur l’Etat, mais nous devons radi­ca­le­ment recon­fi­gu­rer l’Etat. A mon avis, cela n’a aucun sens d’en appe­ler à la des­truc­tion de l’Etat ; car la ques­tion du type d’institution devant rem­pla­cer l’Etat va se poser inévi­ta­ble­ment. Quelque chose du même type que l’Etat devra orga­ni­ser l’Etat et cela entraî­nera une recon­fi­gu­ra­tion de toute la struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle.

Voilà à mon sens l’ensemble des mis­sions aux­quelles nous devons nous atte­ler. Or, nous affron­tons une crise majeure dans nos propres rangs, liée à notre manque d’imagination quant à ce qui doit et peut être fait en se ras­sem­blant et en mobi­li­sant toutes les res­sources dis­po­nibles. Nous devons avoir une vision bien plus large que celle qu’exprime géné­ra­le­ment la gauche.

La ville en tant que bien commun

L’un des groupes dans les­quels je tra­vaille à New York s’appelle « Droit à la ville ». Il s’agit d’une asso­cia­tion qui ras­semble quelque quinze orga­ni­sa­tions qui défendent divers inté­rêts (les sans abris, les vic­times de la cri­mi­na­li­sa­tion, les gays et les­biennes, etc.). Ces orga­ni­sa­tions se sont ras­sem­blées afin de défendre un droit à la ville, de récu­pé­rer la ville comme bien commun. Il s’agit à mon sens d’un très impor­tant mou­ve­ment poli­tique qui a des ambi­tions natio­nales ; il cherche à s’étendre à New York, Miami, Washington, Los Angeles, et d’autres villes encore. Même si je ne sais pas com­ment le situer dans les diverses concep­tions des classes sociales dont il a été ques­tion ici ce soir, je le consi­dère comme un mou­ve­ment de classe.

Beaucoup de sphères, de ques­tions, de sujets doivent être abor­dés, dont cer­tains m’ont frappé et véri­ta­ble­ment indi­gné. Par exemple, en jan­vier 2008, deux mil­lions de per­sonnes avaient perdu leur maison aux Etats-Unis. Au cours du même mois, Wall Street s’attribuait un bonus de 32 mil­liards de dol­lars (2% seule­ment de moins que l’année pré­cé­dente); un bonus pour avoir crashé le sys­tème finan­cier mon­dial. Je trouve cela vrai­ment cho­quant. Mais, ce qui l’est encore peut-être plus, c’est que celles et ceux qui ont perdu leur maison puissent se consi­dé­rer comme res­pon­sables du désastre. Cela ne laisse aucun doute quant à l’incapacité de com­prendre la nature sys­té­mique de la crise.

Le rôle de la gauche aujourd’hui

Nous avons un rôle très impor­tant à jouer pour éclai­rer les gens. Les visions du monde avec les­quelles ils approchent ces ques­tions sont abso­lu­ment erro­nées. C’est l’une des rai­sons pour les­quelles je me suis inté­ressé à la théo­rie du chan­ge­ment social chez Marx. Il faut pou­voir mener la bataille sur tous les fronts et com­battre l’idéologie domi­nante. Internet peut certes être un bon moyen, mais le net peut être uti­lisé éga­le­ment à d’autres fins, tout comme en son temps le télé­phone : il peut être à la fois un ins­tru­ment pour atteindre des objec­tifs révo­lu­tion­naires comme un moyen pour défendre des options contre-révo­lu­tion­naires.

Lorsque j’ai déve­loppé l’idée de la tran­si­tion du féo­da­lisme au capi­ta­lisme, je ne vou­lais pas dire qu’il s’agissait exac­te­ment de la même chose aujourd’hui. Ce que cet exemple montre, c’est qu’il faut penser à l’ensemble des élé­ments qu’implique le chan­ge­ment social ; la pres­sion de la classe ouvrière à elle seule ne suffit pas. Francis Bacon [phi­lo­sophe anglais du 17e siècle qui a donné un cadre théo­rique aux sciences modernes, NdT] a pro­fon­dé­ment modi­fié la concep­tion de la nature et a tout aussi radi­ca­le­ment trans­formé la manière dont le sys­tème de pro­duc­tion pou­vait être com­pris. Cette trans­for­ma­tion radi­cale a permis ensuite de réor­ga­ni­ser la pro­duc­tion. En bref, ce qui était consi­déré comme un art au 16e siècle deve­nait une science et une tech­no­lo­gie au 19e siècle.

En d’autres termes, ces chan­ge­ments prennent place constam­ment. La bour­geoi­sie fait des choses qui ouvrent actuel­le­ment des pos­si­bi­li­tés qu’il s’agit pour nous de saisir, de recon­naître et d’analyser. Beaucoup de tra­vail nous attend. Il faut tenter de com­prendre ce qui se fait ici, en Egypte ou en Amérique latine. Les mou­ve­ments sociaux qui se disent aujourd’hui anti­ca­pi­ta­listes sont innom­brables. Or, il s’agit de savoir com­ment les unir en pro­po­sant une vision du monde qui soit réel­le­ment en mesure de contes­ter le capi­ta­lisme mon­dial. Et cela doit se faire à tra­vers des alliances, mais aussi à tra­vers la com­pré­hen­sion de chacun des sept aspects déve­lop­pés ici. Il s’agit de saisir com­ment ils s’articulent les uns avec les autres, en fonc­tion éga­le­ment des dif­fé­rents contextes dans les­quels ils prennent place (la situa­tion n’est pas la même, par exemple, en Afrique du Sud ou au Zimbabwe). Nous devons ima­gi­ner une façon dia­lec­tique d’articuler l’ensemble de ces élé­ments.

Lire Marx aujourd’hui pour chan­ger le monde

Mon ana­lyse théo­rique défie quelques-unes des inter­pré­ta­tions clas­siques de Marx. L’argument selon lequel la super­struc­ture serait mode­lée par l’infrastructure ne me convainc pas, car je ne pense pas que les idées soient déter­mi­nées par la base maté­rielle. Tout est dia­lec­tique et, en lisant Marx, on ne peut y voir rien d’autre. S’il avait pensé que tout était déter­miné par les cir­cons­tances maté­rielles, il n’aurait pas écritLe Capital. Il a rédigé Le Capital pré­ci­sé­ment parce qu’il ne croyait pas cela. D’un autre côté, écrire Le Capital ne suffit pas, parce qu’il ne suffit pas de bou­le­ver­ser notre repré­sen­ta­tion du monde pour le chan­ger : tous les autres moments doivent être trans­for­més aussi ; s’ils ne changent pas nous serons condam­nés.

Parfois, il est pos­sible de prendre appui sur la trans­for­ma­tion des rela­tions sociales, mais si les autres aspects ne changent pas aussi, on ne peut guère aller bien loin dans la trans­for­ma­tion de l’univers social. Il faut tou­jours avoir à l’esprit l’ensemble des élé­ments qui le condi­tionnent et savoir com­ment ils s’articulent les uns aux autres. C’est pour­quoi la construc­tion d’un mou­ve­ment pour le socia­lisme néces­site une grande capa­cité d’imagination. Sans cela, nous conti­nue­rons à faire très noble­ment ce dont beau­coup de per­sonnes ont parlé ici : défendre ceci et défendre cela encore. C’est certes une étape néces­saire pour consti­tuer la base de tout mou­ve­ment, mais si nous affir­mons que « c’est le moment de passer à l’attaque», cela implique aussi bien autre chose.

C’est pour­quoi la période de crise que nous tra­ver­sons est extrê­me­ment impor­tante ; c’est un moment de fai­blesse des pou­voirs domi­nants, et dans de tels moments, il y a plus de pos­si­bi­lité de passer à l’attaque. Ainsi nous devons réflé­chir à quelques vrais plans d’attaque qui nous per­mettent de ren­ver­ser la dyna­mique de ce moment de trans­for­ma­tion radi­cale. Car nous devons nous en sortir d’une manière ou d’une autre et notre tâche consiste à nous assu­rer que nous puis­sions nous en sortir de la meilleure façon pos­sible, plutôt que de lais­ser le sys­tème déci­der pour nous et de prendre le risque qu’il se sur­vive à lui-même. Sinon, nous nous retrou­ve­rons bien­tôt dans un marasme pire encore ; parce que fran­che­ment, je ne crois pas que ce sys­tème soit pos­sible à long terme. Je n’entends pas défendre ici une vision apo­ca­lyp­tique, mais sin­cè­re­ment je ne vois pas com­ment 3,5% ou même 3% de crois­sance seraient indé­fi­ni­ment pos­sible. Or c’est pré­ci­sé­ment la condi­tion néces­saire pour le réta­blis­se­ment du capi­ta­lisme. En pour­sui­vant sur ce chemin, nous irons sim­ple­ment d’une crise à l’autre. Il faut faire quelque chose main­te­nant, ou pour le moins nous pré­pa­rer d’ores et déjà pour la pro­chaine fois.

Transcription, tra­duc­tion, titre et inter­titres de Stéfanie Prezioso pour soli­da­ri­téS, d’après le docu­ment vidéo dis­po­nible sur you­tube : « The Crisis today : Marxism 2009, Bloombsburry, July 5 2009 ».

Paru dans soli­da­ri­téS, n°159, 4 décembre 2009

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