Les enjeux du 2 mai

Décidément, cette élection fédérale du 2 mai aura été une grande surprise. Nous devons faire preuve d’un peu d’humilité étant donné que très peu de personnes se prétendant « connaissants » (y compris l’auteur de ces lignes !) avaient prévu la montée fulgurante du NPD. Cela nous rappelle les limites de l’analyse politique et peut-être et surtout, le fait que les gens « ordinaires » ont souvent des idées précises (au-delà des experts) et qu’ils sont des « acteurs »  et non seulement des « victimes ». En écrivant cela, je pense aux masses arabes qui sont sorties dans la rue par centaines de milliers sans avoir attendu leurs « chefs » présumés et qui étaient dénigrées par tant d’experts patentés sur la « passivité des Arabes », sur les « Musulmans enfoncés dans la religion », etc. C’est une comparaison qui vaut ce qu’elle vaut, pour dire simplement que l’histoire est plutôt imprévisible, que les « experts » se trompent souvent et que, au-delà des structures et des systèmes, il y a des gens.

Aujourd’hui au Canada et surtout au Québec, les citoyenNEs disent non aux vieux partis de droite, enfoncés dans leurs magouilles et crispés sur leurs politiques néolibérales et militaristes. Harper le néoconservateur qui veut passer la société à la scie mécanique est sur la défensive. Le PLC, le parti traditionnel des élites canadiennes, est dos au mur. Au Québec, plus de 70% des intentions de vote vont vers deux partis qui se présentent comme progressistes et dont le programme (à part la question québécoise) est très semblable.

Il faudrait être un peu tordu pour ne pas se réjouir de cela !

Pourquoi les nationalistes sont énervés

Dans ce contexte, le coup de gueule de Gérard Larose me semble refléter un malaise profond. Au moins, Gérard s’est excusé, mais on n’a qu’à consulter les sites nationalistes pour constater la hargne contre le NPD. Sans compter les insultes : « traîtres », « vendus », etc. Fait inquiétant, je lisais ce matin des réactions au blog de Jean-François Lisée (cela ne vient pas de lui mais de ses lecteurs) qui faisaient l’amalgame entre le NPD et Québec Solidaire, qui « divise les votes », « qui trompe la nation », etc. Les chefs des partis nationalistes semblent blâmer le peuple plutôt que de se regarder dans le miroir. Ils ne veulent pas, peut-être qu’ils ne peuvent pas, comprendre  pas que leur message traditionnel est dépassé aux yeux d’un nombre croissant de citoyens et de citoyennes. La question nationale québécoise est certes très importante aujourd’hui (comme hier), mais elle ne se pose pas de la même façon. Ce n’est pas vrai qu’elle peut éviter les questions de justice sociale et de développement durable. Ce n’est pas une question qui est « au-dessus de la mêlée », au dessus des clivages gauche-droite, comme le laissent entendre certaines têtes d’affiche nationalistes. D’ailleurs, il faut se souvenir qu’à l’origine, le PQ avait su marier le projet d’émancipation nationale avec de grandes réformes sociales qui ont été dans l’histoire du Canada (pas seulement du Québec) assez audacieuses et innovatrices (assurance-automobile, réforme du code du travail, etc.). C’est contre ce projet que se sont liguées toutes les élites canadiennes avec leurs larbins de service pour vaincre les deux référendums de 1980 et de 1995.

Mais depuis, la machine est en panne. Il n’y a plus d’idées à part évoquer de manière vague un troisième référendum. Pauline Marois, d’abord et avant tout, mise sur un retour au pouvoir pour pratiquer une « bonne gouvernance ». Sur des enjeux aussi fondamentaux que l’environnement (les gaz de schiste), le PQ dit à la fois oui et non. On se dit progressistes, mais en même temps totalement contents d’être subordonnés aux États-Unis dans le cadre de l’ALENA. Le Bloc est contre la militarisation, dit-il, mais il veut que les nouveaux gadgets meurtriers de Harper soient construits au Québec. On est pour l’éducation, mais on entend au sein des nationalistes à la fois le chant de sirènes lucides (augmentation des frais de scolarité) et son contraire. Si le PQ a de la difficulté à prendre les devants en dépit du fait que le gouvernement Charest est le plus impopulaire de l’histoire, c’est qu’il y a un sérieux problème. Dans une certaine mesure, c’est le même problème qui confronte le Bloc. Les « experts » parlent d’une « fatigue nationaliste », je parlerais plutôt d’une fatigue du projet péquiste qui ressemble, sans être identique, à l’enlisement de partis de centre-gauche ailleurs dans le monde (le PS en France, les travaillistes en Angleterre, les Démocrates aux USA, etc.). On dit ni oui ni non, on ne veut pas appeler un chat un chat, et cela passe de moins en moins. En 2011, si on est incapable de proposer de vrais changements sur des questions aussi fondamentales que la « globalisation » néolibérale, on ne peut être surpris que les gens nous écoutent peu.

Pour revenir au 2 mai

Il est imprudent de prévoir les résultats d’une élection, même à quatre jours d’avis ! Le vote pro-NPD pourrait être moins important qu’il ne le paraît, compte tenu du facteur abstentionniste. Les appels au ralliement des électeurs nationalistes lancé par l’ancien Premier Ministre Parizeau pourraient avoir un effet. L’affaissement des appuis à Stephen Harper pourrait avoir des conséquences inattendues, notamment dans la région de Québec-Appalaches. Au-delà de ces inconnues toutefois, on observe des tendances. Les intentions de vote pour le NPD affectent d’abord et avant tout le Bloc : cela vient d’électeurs se définissant comme progressistes, dont la majorité ne voterait pas dans tous les cas ni pour les Conservateurs ni les Libéraux. Or on s’en souvient, lors des dernières élections de 2008,  plusieurs députés du Bloc ont été élus avec de faibles marges contre des Libéraux et des Conservateurs. On comprend alors qu’un glissement des votes pour le NPD pourrait avoir un effet important. Selon les rumeurs, les chefs du Bloc concèdent déjà une dizaine de comtés qui pourraient aller au PC, au PLQ et dans quelques cas, au NPD. Le recul du Bloc pourrait être encore plus prononcé et on pourrait se retrouver avec une députation québécoise à Ottawa assez fragmentée.

Par ailleurs, il n’est pas certain que Harper ne réussisse pas son pari. En Ontario, dans l’ouest et dans l’est, la montée du NPD frappe le PLC, ce qui favorise les Conservateurs. Il faut se souvenir que dans le système électoral canadien pourri (je pèse mes mots), un parti peut prendre le pouvoir avec à peine plus de 30% du vote ! On peut donc constater qu’il y a un danger qui ne peut être sous-estimé. Est-ce qu’on peut dire sérieusement que cela n’aura aucun impact sur les mouvements sociaux et la gauche ?

Le mot S

Entre alors en jeu un concept délicat, glissant, qui est celui de la stratégie. Pour plusieurs militantEs, c’est un mot qui a une mauvaise connotation. Qui veut dire magouilles, alliances désincarnées, cooptation. Et on ne peut pas dire que ces craintes soient non fondées, à constater les impasses dans lesquelles ont abouti certains mouvements de gauche qui ont mal calculé leurs affaires. Une fois dit cela, faire de la politique, ce n’est pas comme faire autre chose. Le chemin n’est pas droit, mais sinueux, très sinueux même. Isoler l’adversaire, rallier le maximum de forces, en un mot, vaincre, implique toujours des alliances, des compromis, dans le cadre d’une longue et épuisante « guerre de position » (c’est une métaphore) où on avance pas à pas.

Parfois, empêcher la victoire d’un ennemi « fondamental » (la droite « dure » ou « extrême » par exemple) est nécessaire, et c’est ce qui nous semble le cas avec Harper. Une défaite d’Harper a peu et beaucoup à voir avec l’avancée de la gauche. Elle a peu à voir parce qu’il n’y a pas d’alternative de gauche au niveau fédéral. C’est une illusion, je le crois sincèrement, de penser que le NPD ou le Bloc offrent des alternatives de gauche même si, et c’est important !, ces deux partis peuveant mettre des grains de sable dans l’engrenage du pouvoir. Mais une défaite de Harper pourrait changer le rapport de forces, donner plus d’espace aux mouvements, et précipiter le chaos chez nos adversaires.

Dans ce sens, le principe de base de battre Harper reste la meilleure ligne de conduite, ce qui veut en dire en pratique, appuyer les candidatEs du Bloc ou du NPD qui sont les mieux placés pour faire cela, et éviter une dispersion du vote qui permettra à Harper de se faufiler. Cela me semble être le sens en tout cas que les organisations syndicales donnent à leurs consignes de vote en ce moment.

Penser en gagnants et voir loin

Quelque soit le résultat du 2 mai, nous devons continuer sur les lancées amorcées par les convergences des mouvements sociaux et l’essor de Québec Solidaire. Le projet de transformation, comme le dit Amir Khadir, dépend de nous, et de personne d’autres. Ce « nous » est large et inclusif, il dépasse (et de loin) les frontières de QS et même des mouvements organisés. On le voit dans les mobilisations citoyennes de plus en plus organisées, pleines d’intelligence politique et de créativité, comme celle des citoyenES de la Rive-sud contre les projets de pillage des ressources. Par ailleurs, ce « nous » est autonome, ce voulant dire, il refuse l’instrumentalisation aux mains du leadership nationaliste en perte de vitesse ou d’autres projets dans le sillon du « social-libéralisme » qui a malheureusement remplacé l’ancienne social-démocratie et qui se contente de vouloir « humaniser le « néolibéralisme ». Ce projet, apparenté au NPD et au PQ-Bloc (ou encore aux formations politiques dites de la « troisième voie » en Europe), ce n’est pas le nôtre !

Nous devons donc nous prévenir du pessimisme qui frise la panique qu’on entend du côté du PQ et du Bloc. La sensibilité progressiste qui s’exprime en faveur du NPD est un signe de vitalité, en tout cas, c’est 1000 fois mieux que lorsque l’électorat québécois s’est tourné du côté de l’ADQ (par défaut et rejet du PLQ et du PQ) lors de l’élection provinciale de 2007 ! Il faut comprendre cela cependant sans naïveté ni romantisme, sans avoir beaucoup d’attentes envers Jack Layton qui fera ce qu’il pourra, dans les contraintes que l’on connaît. Quant au Bloc il faut le dire, il a encore sa place pour empêcher les élites canadiennes de marginaliser encore plus le Québec, ce que celles-ci ont entrepris d’accélérer sous Harper et qu’elles espèrent relancer avec un gouvernement conservateur majoritaire. En tout cas chez moi dans Ahuntsic, je n’hésiterai pas une seconde avant de voter pour la députée sortante du Bloc Maria Mourani, une femme progressiste et courageuse qui n’a pas peur de confronter la voyoucratie qui domine à Ottawa.