Les enjeux du 2 mai

Par Mis en ligne le 29 avril 2011

Décidément, cette élec­tion fédé­rale du 2 mai aura été une grande sur­prise. Nous devons faire preuve d’un peu d’humilité étant donné que très peu de per­sonnes se pré­ten­dant « connais­sants » (y com­pris l’auteur de ces lignes !) avaient prévu la montée ful­gu­rante du NPD. Cela nous rap­pelle les limites de l’analyse poli­tique et peut-être et sur­tout, le fait que les gens « ordi­naires » ont sou­vent des idées pré­cises (au-delà des experts) et qu’ils sont des « acteurs » et non seule­ment des « vic­times ». En écri­vant cela, je pense aux masses arabes qui sont sor­ties dans la rue par cen­taines de mil­liers sans avoir attendu leurs « chefs » pré­su­més et qui étaient déni­grées par tant d’experts paten­tés sur la « pas­si­vité des Arabes », sur les « Musulmans enfon­cés dans la reli­gion », etc. C’est une com­pa­rai­son qui vaut ce qu’elle vaut, pour dire sim­ple­ment que l’histoire est plutôt impré­vi­sible, que les « experts » se trompent sou­vent et que, au-delà des struc­tures et des sys­tèmes, il y a des gens.

Aujourd’hui au Canada et sur­tout au Québec, les citoyenNEs disent non aux vieux partis de droite, enfon­cés dans leurs magouilles et cris­pés sur leurs poli­tiques néo­li­bé­rales et mili­ta­ristes. Harper le néo­con­ser­va­teur qui veut passer la société à la scie méca­nique est sur la défen­sive. Le PLC, le parti tra­di­tion­nel des élites cana­diennes, est dos au mur. Au Québec, plus de 70% des inten­tions de vote vont vers deux partis qui se pré­sentent comme pro­gres­sistes et dont le pro­gramme (à part la ques­tion qué­bé­coise) est très semblable.

Il fau­drait être un peu tordu pour ne pas se réjouir de cela !

Pourquoi les nationalistes sont énervés

Dans ce contexte, le coup de gueule de Gérard Larose me semble reflé­ter un malaise pro­fond. Au moins, Gérard s’est excusé, mais on n’a qu’à consul­ter les sites natio­na­listes pour consta­ter la hargne contre le NPD. Sans comp­ter les insultes : « traîtres », « vendus », etc. Fait inquié­tant, je lisais ce matin des réac­tions au blog de Jean-François Lisée (cela ne vient pas de lui mais de ses lec­teurs) qui fai­saient l’amalgame entre le NPD et Québec Solidaire, qui « divise les votes », « qui trompe la nation », etc. Les chefs des partis natio­na­listes semblent blâmer le peuple plutôt que de se regar­der dans le miroir. Ils ne veulent pas, peut-être qu’ils ne peuvent pas, com­prendre pas que leur mes­sage tra­di­tion­nel est dépassé aux yeux d’un nombre crois­sant de citoyens et de citoyennes. La ques­tion natio­nale qué­bé­coise est certes très impor­tante aujourd’hui (comme hier), mais elle ne se pose pas de la même façon. Ce n’est pas vrai qu’elle peut éviter les ques­tions de jus­tice sociale et de déve­lop­pe­ment durable. Ce n’est pas une ques­tion qui est « au-dessus de la mêlée », au dessus des cli­vages gauche-droite, comme le laissent entendre cer­taines têtes d’affiche natio­na­listes. D’ailleurs, il faut se sou­ve­nir qu’à l’origine, le PQ avait su marier le projet d’émancipation natio­nale avec de grandes réformes sociales qui ont été dans l’histoire du Canada (pas seule­ment du Québec) assez auda­cieuses et inno­va­trices (assu­rance-auto­mo­bile, réforme du code du tra­vail, etc.). C’est contre ce projet que se sont liguées toutes les élites cana­diennes avec leurs lar­bins de ser­vice pour vaincre les deux réfé­ren­dums de 1980 et de 1995.

Mais depuis, la machine est en panne. Il n’y a plus d’idées à part évo­quer de manière vague un troi­sième réfé­ren­dum. Pauline Marois, d’abord et avant tout, mise sur un retour au pou­voir pour pra­ti­quer une « bonne gou­ver­nance ». Sur des enjeux aussi fon­da­men­taux que l’environnement (les gaz de schiste), le PQ dit à la fois oui et non. On se dit pro­gres­sistes, mais en même temps tota­le­ment contents d’être subor­don­nés aux États-Unis dans le cadre de l’ALENA. Le Bloc est contre la mili­ta­ri­sa­tion, dit-il, mais il veut que les nou­veaux gad­gets meur­triers de Harper soient construits au Québec. On est pour l’éducation, mais on entend au sein des natio­na­listes à la fois le chant de sirènes lucides (aug­men­ta­tion des frais de sco­la­rité) et son contraire. Si le PQ a de la dif­fi­culté à prendre les devants en dépit du fait que le gou­ver­ne­ment Charest est le plus impo­pu­laire de l’histoire, c’est qu’il y a un sérieux pro­blème. Dans une cer­taine mesure, c’est le même pro­blème qui confronte le Bloc. Les « experts » parlent d’une « fatigue natio­na­liste », je par­le­rais plutôt d’une fatigue du projet péquiste qui res­semble, sans être iden­tique, à l’enlisement de partis de centre-gauche ailleurs dans le monde (le PS en France, les tra­vaillistes en Angleterre, les Démocrates aux USA, etc.). On dit ni oui ni non, on ne veut pas appe­ler un chat un chat, et cela passe de moins en moins. En 2011, si on est inca­pable de pro­po­ser de vrais chan­ge­ments sur des ques­tions aussi fon­da­men­tales que la « glo­ba­li­sa­tion » néo­li­bé­rale, on ne peut être sur­pris que les gens nous écoutent peu.

Pour revenir au 2 mai

Il est impru­dent de pré­voir les résul­tats d’une élec­tion, même à quatre jours d’avis ! Le vote pro-NPD pour­rait être moins impor­tant qu’il ne le paraît, compte tenu du fac­teur abs­ten­tion­niste. Les appels au ral­lie­ment des élec­teurs natio­na­listes lancé par l’ancien Premier Ministre Parizeau pour­raient avoir un effet. L’affaissement des appuis à Stephen Harper pour­rait avoir des consé­quences inat­ten­dues, notam­ment dans la région de Québec-Appalaches. Au-delà de ces incon­nues tou­te­fois, on observe des ten­dances. Les inten­tions de vote pour le NPD affectent d’abord et avant tout le Bloc : cela vient d’électeurs se défi­nis­sant comme pro­gres­sistes, dont la majo­rité ne vote­rait pas dans tous les cas ni pour les Conservateurs ni les Libéraux. Or on s’en sou­vient, lors des der­nières élec­tions de 2008, plu­sieurs dépu­tés du Bloc ont été élus avec de faibles marges contre des Libéraux et des Conservateurs. On com­prend alors qu’un glis­se­ment des votes pour le NPD pour­rait avoir un effet impor­tant. Selon les rumeurs, les chefs du Bloc concèdent déjà une dizaine de comtés qui pour­raient aller au PC, au PLQ et dans quelques cas, au NPD. Le recul du Bloc pour­rait être encore plus pro­noncé et on pour­rait se retrou­ver avec une dépu­ta­tion qué­bé­coise à Ottawa assez fragmentée.

Par ailleurs, il n’est pas cer­tain que Harper ne réus­sisse pas son pari. En Ontario, dans l’ouest et dans l’est, la montée du NPD frappe le PLC, ce qui favo­rise les Conservateurs. Il faut se sou­ve­nir que dans le sys­tème élec­to­ral cana­dien pourri (je pèse mes mots), un parti peut prendre le pou­voir avec à peine plus de 30% du vote ! On peut donc consta­ter qu’il y a un danger qui ne peut être sous-estimé. Est-ce qu’on peut dire sérieu­se­ment que cela n’aura aucun impact sur les mou­ve­ments sociaux et la gauche ?

Le mot S

Entre alors en jeu un concept déli­cat, glis­sant, qui est celui de la stra­té­gie. Pour plu­sieurs mili­tantEs, c’est un mot qui a une mau­vaise conno­ta­tion. Qui veut dire magouilles, alliances dés­in­car­nées, coop­ta­tion. Et on ne peut pas dire que ces craintes soient non fon­dées, à consta­ter les impasses dans les­quelles ont abouti cer­tains mou­ve­ments de gauche qui ont mal cal­culé leurs affaires. Une fois dit cela, faire de la poli­tique, ce n’est pas comme faire autre chose. Le chemin n’est pas droit, mais sinueux, très sinueux même. Isoler l’adversaire, ral­lier le maxi­mum de forces, en un mot, vaincre, implique tou­jours des alliances, des com­pro­mis, dans le cadre d’une longue et épui­sante « guerre de posi­tion » (c’est une méta­phore) où on avance pas à pas.

Parfois, empê­cher la vic­toire d’un ennemi « fon­da­men­tal » (la droite « dure » ou « extrême » par exemple) est néces­saire, et c’est ce qui nous semble le cas avec Harper. Une défaite d’Harper a peu et beau­coup à voir avec l’avancée de la gauche. Elle a peu à voir parce qu’il n’y a pas d’alternative de gauche au niveau fédé­ral. C’est une illu­sion, je le crois sin­cè­re­ment, de penser que le NPD ou le Bloc offrent des alter­na­tives de gauche même si, et c’est impor­tant !, ces deux partis peu­veant mettre des grains de sable dans l’engrenage du pou­voir. Mais une défaite de Harper pour­rait chan­ger le rap­port de forces, donner plus d’espace aux mou­ve­ments, et pré­ci­pi­ter le chaos chez nos adversaires.

Dans ce sens, le prin­cipe de base de battre Harper reste la meilleure ligne de conduite, ce qui veut en dire en pra­tique, appuyer les can­di­datEs du Bloc ou du NPD qui sont les mieux placés pour faire cela, et éviter une dis­per­sion du vote qui per­met­tra à Harper de se fau­fi­ler. Cela me semble être le sens en tout cas que les orga­ni­sa­tions syn­di­cales donnent à leurs consignes de vote en ce moment.

Penser en gagnants et voir loin

Quelque soit le résul­tat du 2 mai, nous devons conti­nuer sur les lan­cées amor­cées par les conver­gences des mou­ve­ments sociaux et l’essor de Québec Solidaire. Le projet de trans­for­ma­tion, comme le dit Amir Khadir, dépend de nous, et de per­sonne d’autres. Ce « nous » est large et inclu­sif, il dépasse (et de loin) les fron­tières de QS et même des mou­ve­ments orga­ni­sés. On le voit dans les mobi­li­sa­tions citoyennes de plus en plus orga­ni­sées, pleines d’intelligence poli­tique et de créa­ti­vité, comme celle des citoyenES de la Rive-sud contre les pro­jets de pillage des res­sources. Par ailleurs, ce « nous » est auto­nome, ce vou­lant dire, il refuse l’instrumentalisation aux mains du lea­der­ship natio­na­liste en perte de vitesse ou d’autres pro­jets dans le sillon du « social-libé­ra­lisme » qui a mal­heu­reu­se­ment rem­placé l’ancienne social-démo­cra­tie et qui se contente de vou­loir « huma­ni­ser le « néo­li­bé­ra­lisme ». Ce projet, appa­renté au NPD et au PQ-Bloc (ou encore aux for­ma­tions poli­tiques dites de la « troi­sième voie » en Europe), ce n’est pas le nôtre !

Nous devons donc nous pré­ve­nir du pes­si­misme qui frise la panique qu’on entend du côté du PQ et du Bloc. La sen­si­bi­lité pro­gres­siste qui s’exprime en faveur du NPD est un signe de vita­lité, en tout cas, c’est 1000 fois mieux que lorsque l’électorat qué­bé­cois s’est tourné du côté de l’ADQ (par défaut et rejet du PLQ et du PQ) lors de l’élection pro­vin­ciale de 2007 ! Il faut com­prendre cela cepen­dant sans naï­veté ni roman­tisme, sans avoir beau­coup d’attentes envers Jack Layton qui fera ce qu’il pourra, dans les contraintes que l’on connaît. Quant au Bloc il faut le dire, il a encore sa place pour empê­cher les élites cana­diennes de mar­gi­na­li­ser encore plus le Québec, ce que celles-ci ont entre­pris d’accélérer sous Harper et qu’elles espèrent relan­cer avec un gou­ver­ne­ment conser­va­teur majo­ri­taire. En tout cas chez moi dans Ahuntsic, je n’hésiterai pas une seconde avant de voter pour la dépu­tée sor­tante du Bloc Maria Mourani, une femme pro­gres­siste et cou­ra­geuse qui n’a pas peur de confron­ter la voyou­cra­tie qui domine à Ottawa.

Une réponse à “Les enjeux du 2 mai”

  1. Normand Lalonde dit :

    L’appui tacite de Québec soli­daire au NPD fédé­ra­liste et le repli du Bloc au PQ n’a rien pour réjouir les socia­listes indé­pen­dan­tistes. QS a trahi son pro­gramme sou­ve­rai­niste en refu­sant de dénon­cer les attaques fédé­ra­listes conte­nues dans les pro­messes de Layton, n’a pas repris les ques­tions du Conseil de la sou­ve­rai­neté dont il est membre. L’appel de Duceppe à voter Pauline me rend autant mal à l’aise. La divi­sion des sou­ve­rai­nistes est plus impor­tante encore que la défaite du Bloc. QS et PQ s’annoncent dos à dos sur une pro­po­si­tion de plan d’accession à la sou­ve­rai­neté, dont le pre­mier jalon est un affron­te­ment électoral.