Le mouvement étudiant et la question de la justice sociale

Par Mis en ligne le 04 avril 2012

L’idée de cet échange entre Jocelyn Maclure et moi-même résulte d’un constat. Le débat intel­lec­tuel au sujet des grands chan­tiers poli­tiques du gou­ver­ne­ment Charest et, plus pré­ci­sé­ment, au sujet de la hausse des droits, souffre d’une pola­ri­sa­tion qui a pour résul­tat de gommer les nuances du dis­cours de chaque camp. J’ai moi-même tenu des propos qui ont paru à plu­sieurs comme étant trop tran­chés pour invi­ter à l’échange. Même si ce n’est pas ce que je recherche, je ne peux pas refu­ser leur per­cep­tion des choses à cer­tains de mes inter­lo­cu­teurs.

Ce texte me donne l’occasion d’expliciter mes idées sur ce sujet. Quelques pré­cau­tions métho­do­lo­giques s’imposent d’abord. Ni Jocelyn ni moi-même n’avons voulu écrire un texte savant, et encore moins un exposé com­plet des thèses phi­lo­so­phiques sous-jacentes au débat sur la hausse des droits de sco­la­rité ou un relevé des infor­ma­tions fac­tuelles per­ti­nentes. Dans mon cas, mon inter­ven­tion se limite à tenter d’éclairer les prin­cipes et les valeurs qui nous per­mettent d’évaluer telle ou telle poli­tique publique, ou encore de les pro­po­ser ou de les réfu­ter. On peut dis­cou­rir sur les chiffres long­temps – et cela est à la fois juste et néces­saire – mais il faut nous mon­trer le plus clair pos­sible sur les normes en fonc­tion des­quelles nous jugeons les choix publics faits ou à faire.

1. Une prise de posi­tion néces­saire

Dans ma com­pré­hen­sion des enjeux liés à la hausse des droits de sco­la­rité, mon point de départ est que toutes les per­sonnes liées au domaine de l’éducation devrait prendre posi­tion, ou au moins être en mesure d’expliquer pour­quoi elles ne le peuvent pas. Je crois qu’idéalement, tout citoyen devrait se faire une idée fondée sur des argu­ments à ce sujet, mais le milieu de l’éducation est le pre­mier concerné. Bon nombre de mes col­lègues pro­fes­seurs ont pré­féré une oppo­si­tion molle, ou un appui très pru­dent jusqu’à l’absurde, ou pire encore l’indifférence totale, face à un mou­ve­ment social qu’ils ont voulu voir comme étant l’affaire des seuls étu­diants.

Cette prise de position—car même l’indifférence est un geste poli­tique dans un contexte comme celui que nous connais­sons actuellement—est selon moi inte­nable. Limiter le débat sur la hausse des droits à un combat mené par et pour les seuls étu­diants revient à s’aveugler volon­tai­re­ment. On ne peut pas cir­cons­crire de manière arti­fi­cielle la ques­tion de la hausse des droits de sco­la­rité en en fai­sant une ques­tion cor­po­ra­tiste.

Ceci étant dit, cela ne signi­fie pas pour autant que tous les pro­fes­seurs devraient être contre la hausse. J’ai invité les pro­fes­seurs à l’être, mais sur la base d’arguments que l’on peut ou non adop­ter. Mais quelle est la nature de ces argu­ments ? J’ai pré­senté les miens dans la pers­pec­tive de la jus­tice sociale.
2. Une ques­tion morale ?


Avant même d’exposer ces argu­ments, il est tout à fait légi­time de se deman­der s’il est per­ti­nent de situer ce débat dans une pers­pec­tive morale. S’agit-il bien d’une ques­tion morale ? Si oui, en quel sens ? Je pense qu’il s’agit en effet d’une ques­tion morale dans la mesure où elle indique un conflit de valeur, dont émer­ge­ront des choix sociaux qui ne sont pas réduc­tibles à des contin­gences éco­no­miques, démo­gra­phiques ou plus géné­ra­le­ment socio­lo­giques.

La pro­blé­ma­tique de la hausse des droits de sco­la­rité, comme celle des autres grands enjeux sociaux au Québec en ce moment, pen­sons à la ques­tion de l’environnement, à l’aide appor­tée aux agri­cul­teurs, au pro­blème du loge­ment, et plu­sieurs autres dont il est impos­sible de rendre compte ici, on ne sau­rait répondre à toutes ces inter­ro­ga­tions sans une com­pré­hen­sion des prin­cipes et des valeurs en pré­sence. Ces débats sociaux ne se bornent pas à de simples rap­ports de force entre poli­ti­ciens, ni ne se réduisent non plus à de simples faits qu’il est impos­sible de modi­fier.

La hausse des droits de sco­la­rité est un choix poli­tique et social, même s’il est tout à fait vrai que ce choix n’a pas été fait sur la seule base d’une simple idéo­lo­gie ou d’une vision morale, mais qu’il repose aussi sur une ana­lyse de ce que nous pou­vons nous per­mettre comme modèle d’accessibilité aux études. Mais rien ne nous permet d’affirmer que le gou­ver­ne­ment actuel n’avait pas d’autres choix et que toute autre option était impos­sible. Il est uto­pique par exemple de vou­loir que la rareté des biens n’existe plus et qu’ils soient en quan­tité infi­nie par­tout sur la Terre. Mais la rareté des res­sources et des biens est tou­jours éva­luée à l’aune de plu­sieurs cri­tères qu’il faut inter­ro­ger, sur­tout lorsque nous en dédui­sons des poli­tiques publiques qui affectent l’ensemble de la popu­la­tion. Tout ce que je peux faire comme cher­cheur en phi­lo­so­phie morale et poli­tique est de m’attarder sur les cri­tères moraux qui guident ou jus­ti­fient ces choix publics.

3. L’égalité pour et par l’éducation

Cette seule ques­tion méri­te­rait à elle seule un livre entier. Je me bor­ne­rai seule­ment à dire qu’il faut penser l’égalité en amont et en aval de l’éducation. L’éducation est un vec­teur d’égalité sociale, mais une telle chose est impos­sible sans une éga­lité des chances, et donc à une réelle acces­si­bi­lité aux études. Je pense que la majo­rité des inter­ve­nants du débat sur la hausse des droits serait d’accord sur ce point. Mais nous ne sommes pas d’accord sur les exi­gences et les condi­tions du prin­cipe d’égalité.

4. La juste part

L’argument de la « juste part», pré­senté par le gou­ver­ne­ment Charest, est l’un des cri­tères moraux employés pour jus­ti­fier la hausse des droits de sco­la­rité. Certes, il n’est peut-être pas aussi déve­loppé concep­tuel­le­ment que nous pour­rions l’espérer. Mais si nous sommes d’accord pour mettre de côté l’idée selon laquelle ce genre de voca­bu­laire est pure rhé­to­rique et qu’il n’y a rien d’autre, en der­nière ins­tance, que des rap­ports de force sur un ter­rain miné par les contin­gences, si nous refu­sons cette réduc­tion à l’absurde du dis­cours poli­tique, alors nous devons essayer de donner un sens à de telles notions, et un sens que pour­raient accep­ter les auteurs de ces for­mules. Ils n’accepteront pas les conclu­sions que nous tirons de leur propos, mais ils devraient au moins pou­voir accep­ter la manière dont nous les recons­trui­sons, sans quoi nous affron­tons des hommes de paille. Encore une fois, on ne doit pas réduire tout dis­cours poli­tique aux idées. Mais s’il est un sec­teur où les idées ne sont pas des enti­tés pla­to­ni­ciennes, c’est bien celui de la poli­tique.

Je crois sin­cè­re­ment que malgré ses défaillances et sa logique clau­di­cante, l’argumentaire de la « juste part » n’est pas seule­ment un slogan ou une pro­pa­gande d’un Jean Charest ou d’un Raymond Bachand. En pre­mier lieu, il me semble tout à fait cohé­rent avec les autres phases du gou­ver­ne­ment. L’idée de juste part implique une accen­tua­tion des inves­tis­se­ments indi­vi­duels ou du sec­teur privé. Ce prin­cipe a déjà été uti­lisé lors de la mise en avant de nom­breux par­te­na­riats public-privé. Il s’agissait alors de penser une réforme fon­da­men­tale des ser­vices publics. En réa­lité, Bachand espère réa­li­ser sur le tard ce que Monique Jérôme-Forget a tenté de faire dès les pre­mières années qui ont suivi la prise du pou­voir par le Parti libé­ral.

L’idée de juste part repose sur la cri­tique de l’État pro­vi­dence et sur une volonté de mettre de l’avant les ini­tia­tives et les res­sources du sec­teur privé. Si le but affi­ché est la pros­pé­rité du plus grand nombre, les résul­tats escomp­tés ne peuvent pré­su­mer aucune garan­tie. L’initiative privée, celle des indi­vi­dus ou celle des entre­prises, repose sur des déci­sions indé­pen­dantes de toute contrainte publique. Si un indi­vidu cesse de faire des efforts, c’est son droit. Il devra assu­mer son choix. Il en va de même pour une entre­prise. Fonder une poli­tique publique sur une telle logique nous conduit tout droit vers l’arbitraire le plus com­plet. Nous quit­tons le domaine de l’administration publique pour celui du mana­ge­ment de bas étage.

Si nous ne nous dotons pas de règles struc­tu­relles et col­lec­tives, tout ce que nous bâtis­sons est à la merci des aléas du marché et des allé­geances poli­tiques et éco­no­miques, les­quelles fluc­tuent selon les cir­cons­tances.

5. L’argent et l’université

Nous pou­vons être en d’accord ou non sur le manque de finan­ce­ment de l’université. J’ai per­son­nel­le­ment des doutes sur la ges­tion des uni­ver­si­tés, d’autant plus qu’elles sont de plus en plus sou­mises à des conseils d’administration com­po­sés pour l’essentiel de per­sonnes issues du monde des affaires. Ces ins­tances de sur­veillance me semblent jouer de plus en plus un rôle déci­sion­nel, ce qui ne va pas sans entrai­ner beau­coup de pro­blèmes de gou­ver­nance.

La nou­velle manière de conce­voir l’administration des uni­ver­si­tés est cohé­rente avec l’ensemble des poli­tiques publiques du gou­ver­ne­ment actuel, mais elle est cri­ti­quable pré­ci­sé­ment parce qu’elle repose sur des bases très fra­giles. Je ne peux pas déve­lop­per cette idée ici.

Quittons main­te­nant le domaine de la ges­tion pour nous pen­cher sur celui du finan­ce­ment. À mon avis, si le finan­ce­ment des uni­ver­si­tés est d’abord et avant tout une ques­tion de jus­tice sociale, le seul moyen équi­table est l’impôt pro­gres­sif sur le revenu. Moduler les droits de sco­la­rité en fonc­tion des sec­teurs revien­drait à réser­ver cer­tains domaines d’études, par exemple celui de la méde­cine, aux mieux nantis, car plus les droits seront élevés, plus ces domaines seront perçus comme des options trop ris­quées pour les étu­diants les plus dému­nis.

En outre, en pen­sant que cer­tains sec­teurs devraient couter plus cher aux étu­diants, nous envoyons aussi un mes­sage très clair sur le sens à donner à des domaines d’études comme la méde­cine ou le droit. En gros, nous leur envoyons le mes­sage qu’ils ont choisi ces dis­ci­plines pour s’enrichir per­son­nel­le­ment et non servir l’intérêt commun. Devenir avocat pour une orga­ni­sa­tion cari­ta­tive ou choi­sir la méde­cine géné­rale et fami­liale plutôt que des sec­teurs lucra­tifs, comme celui de la chi­rur­gie esthé­tique, serait décou­ragé de facto. Bien entendu, tout n’est pas aussi simple, mais ces craintes me semblent légi­times.

6. La hausse com­pen­sée par des prêts ?

À l’heure où j’écris ce texte, la Ministre Beauchamp semble vou­loir tendre la main aux étu­diants, pro­ba­ble­ment pres­sée par les dépu­tés de son propre parti qui espèrent ne pas tout perdre lors des pro­chaines élec­tions. Il est vrai qu’une très modeste pro­po­si­tion du gou­ver­ne­ment pour­rait entrai­ner la fin de la grève. La divi­sion au sein du mou­ve­ment étu­diant accé­lè­re­rait le pro­ces­sus et les cours pour­raient reprendre rapi­de­ment. Les étu­diants ont raison de se méfier des pro­po­si­tions tièdes, voire oppor­tu­nistes, de la Ministre Beauchamp. En outre, l’idée selon laquelle la hausse pour­rait être main­te­nue en échange de meilleures condi­tions d’accès au pro­gramme des prêts et bourses ne règle pas du tout le pro­blème, à moins de ne plus parler de prêts, mais bien de bourses sub­stan­tielles, ce qui a très peu de chances de se pro­duire, pour le dire dans ces termes.

7. Qu’est-ce que l’université ?

Je ter­mi­ne­rai par un sou­hait. Nous devons tous ensemble réflé­chir à ce que nous atten­dons de nos uni­ver­si­tés. Je reviens un ins­tant à l’idée d’égalité. Si nous pen­sons l’université comme un vec­teur d’égalité sociale, c’est en grande partie parce que l’université est un labo­ra­toire démo­cra­tique où se par­tage le savoir. Le par­tage ici est syno­nyme de distribution—chacun reçoit quelque chose du savoir—et de participation—chacun boni­fie le savoir, de l’étudiant de pre­mière année aux ensei­gnants. Il n’y a pas de dicho­to­mie entre la recherche et l’enseignement, car celui-ci est un lieu de recherche comme cette der­nière est le moteur de l’enseignement. L’université est un projet social, mais elle est aussi un projet de vie, comme l’ont dit nos étu­diants dans un texte récent. Selon eux, « nous tra­vaillons pour apprendre, bien avant d’apprendre pour tra­vailler » (Le Devoir, 23 février 2012). Les étu­diants nous offrent non seule­ment un for­mi­dable mes­sage de jus­tice, mais aussi, pour qui veut l’entendre, une très belle leçon sur la vie. •

Christian Nadeau est pro­fes­seur au dépar­te­ment de phi­lo­so­phie de l’Université de Montréal depuis 2002. Il tra­vaille en his­toire des idées poli­tiques et en phi­lo­so­phie contem­po­raine. Il est l’auteur de Contre Harper, paru en 2010 au Boréal.

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