Pour un printemps québécois !

Par , , , Mis en ligne le 03 avril 2012

Un prin­temps qué­bé­cois prend forme. Amorcé par la mobi­li­sa­tion his­to­rique des étu­diants contre la hausse des droits de sco­la­rité, il se pour­suit en ame­nant avec lui la colère, le sen­ti­ment d’impuissance et de dépos­ses­sion d’une majo­rité de citoyens face à leur élite poli­tique et éco­no­mique, jugée non-repré­sen­ta­tive de leurs inté­rêts et pré­oc­cu­pa­tions.

Les étu­diants, dans leur lutte, sont ins­pi­rants. Ils donnent envie à des citoyens de tous les milieux de prendre la parole, de se faire entendre. Ils nous ont rap­pelé que, lorsque nous pen­sons qu’il n’existe plus d’espace pour faire entendre notre voix, il y a encore la rue pour amener les débats dans l’espace public et poli­tique. Les étu­diants nous ont donné un élan, une envie, celle de se réap­pro­prier le bien commun. Parce que la ques­tion que pose la jeu­nesse dépasse lar­ge­ment celle des droits de sco­la­rité. La ques­tion fon­da­men­tale der­rière ce débat, c’est : « Dans quel genre de société vou­lons-nous vivre ? ». Nous les remer­cions de nous avoir sortis de notre hiver.

Le prin­temps qué­bé­cois tel que nous l’entendons se tra­duit par une volonté de reprise en main de notre destin col­lec­tif. Il est l’expression, en somme, d’un désir de reprendre le contrôle démo­cra­tique dans un cer­tain nombre de domaines, soit l’éducation, les res­sources natu­relles, l’environnement, l’économie, et enfin, l’espace poli­tique.

Le bien commun, c’est d’abord l’accès à l’éducation pour tous. Le savoir doit être par­tagé, et il doit être si bien par­tagé qu’il doit per­mettre la mobi­lité sociale. Par exemple, c’est au Québec que nous retrou­vons le plus grand nombre de méde­cins issus de milieux modestes, et le fait que l’accès à l’éducation supé­rieure est plus abor­dable que dans le reste du Canada y est très cer­tai­ne­ment pour quelque chose. La concep­tion de l’éducation et du savoir, telle que pro­po­sée par le gou­ver­ne­ment actuel, nous pré­sente l’éducation supé­rieure comme un simple inves­tis­se­ment éco­no­mique indi­vi­duel. L’éducation rem­plit pour­tant d’autres fonc­tions, tout aussi impor­tantes pour une société qui se veut intel­li­gente, créa­trice et dyna­mique. Des citoyens édu­qués par­ta­geant une culture com­mune forte consti­tuent les fon­de­ments d’une société juste et démo­cra­tique qui aspire à durer dans la paix et la cohé­sion.

Le bien commun, c’est aussi nos res­sources natu­relles et notre ter­ri­toire. Ces res­sources nous appar­tiennent. Nous devrions être adé­qua­te­ment infor­més, avoir notre mot à dire rela­ti­ve­ment à leur exploi­ta­tion ainsi qu’à leur éven­tuelle natio­na­li­sa­tion. Les richesses natu­relles issues de notre ter­ri­toire devraient pro­fi­ter à tous. Ce n’est tou­te­fois pas ce que l’on constate dans la réa­lité. Au cours des der­nières années, nous avons été les témoins impuis­sants de la com­plai­sance du gou­ver­ne­ment envers des inté­rêts privés qui exploitent nos res­sources, avec des rede­vances qui frisent le ridi­cule. Pendant ce temps, ce sont tous les contri­buables qui paient pour les routes et les infra­struc­tures per­met­tant à ces entre­prises d’accumuler les pro­fits.

Le bien commun, c’est éga­le­ment reprendre le contrôle de notre envi­ron­ne­ment. Quand le Canada se retire du pro­to­cole de Kyoto, il ne parle pas en notre nom. Dans la vallée du Saint-Laurent, l’industrie des gaz de schiste se pré­pare à forer avec la béné­dic­tion du gou­ver­ne­ment du Québec, sans que nous soyons sérieu­se­ment consul­tés. Nous vou­lons plutôt d’un déve­lop­pe­ment qui ne serait pas axé sur le pétrole et le gaz, mais qui ferait une large part aux éner­gies renou­ve­lables et aux éco­no­mies d’énergie. Nous vou­lons un déve­lop­pe­ment qui res­pecte notre eau, l’air que nous res­pi­rons et les espèces vivantes qui nous entourent. Nous vou­lons léguer aux géné­ra­tions à venir un envi­ron­ne­ment et un climat habi­tables.

Le bien commun, c’est une éco­no­mie au ser­vice de tous. Nous contri­buons tous à l’économie, et pour­tant elle nous échappe. Au fil des ans, nous avons vu l’écart entre les riches et les pauvres se creu­ser. La classe moyenne s’effrite, s’endette, s’épuise. L’économie s’est pro­gres­si­ve­ment détour­née de la créa­tion d’emplois de qua­lité fai­sant vivre des familles, pour mettre l’accent sur la quête de profit et une créa­tion de richesse axée sur la spé­cu­la­tion finan­cière. Cette situa­tion est brillam­ment illus­trée par le slogan « Nous sommes le 99% » des indi­gnés de la mou­vance Occupy Wall Street.

Le bien commun, c’est enfin reprendre le contrôle de nos ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques. Une grande partie de la popu­la­tion est dés­illu­sion­née de la poli­tique. Les divers scan­dales mis à jour dans l’industrie de la construc­tion et, plus lar­ge­ment, la ges­tion de pro­jets d’infrastructures ont miné la confiance de la popu­la­tion face à ses repré­sen­tants. Nous avons de plus en plus l’impression que la classe poli­tique au pou­voir sert ses propres inté­rêts, plutôt que d’être au ser­vice du peuple qui l’a élue. Cette crise de confiance est notam­ment ali­men­tée par un mode de scru­tin qui péna­lise les petits partis en leur don­nant un pour­cen­tage de sièges net­te­ment en deçà de leur appui popu­laire réel. À titre d’exemple de dis­tor­sion, on peut penser à notre gou­ver­ne­ment fédé­ral majo­ri­taire qui n’a en réa­lité récolté que 39,6% des votes aux der­nières élec­tions.

Tous ces com­bats et tant d’autres sont reliés à cette idée que le Québec est notre milieu de vie et celui de nos enfants. La crois­sance pour la crois­sance, c’est de la pure folie. Ce que nous vou­lons, c’est bien vivre, c’est vivre bien. C’est le bien commun. Un grand « ménage du prin­temps » qué­bé­cois est main­te­nant à l’ordre du jour et il com­mence par le fait de s’indigner en masse, de prendre la rue dans le cadre de vastes alliances rejoi­gnant toutes les sphères de la société. Le mou­ve­ment lancé par les étu­diants doit être conta­gieux, s’étendre à d’autres mou­ve­ments sociaux, et nous amener à nous réap­pro­prier notre destin col­lec­tif.

Voici donc un appel à donner vie à ce prin­temps qué­bé­cois (voir les actions pos­sibles sur la page http://​face​book​.com/​p​r​i​n​t​e​m​p​s​q​u​e​b​ecois). C’est de notre société qu’il s’agit. Faisons-nous entendre !

  • Philippe Boudreau, pro­fes­seur de science poli­tique, Collège Ahuntsic ; 
  • Jean-Félix Chénier, pro­fes­seur de science poli­tique, Collège de Maisonneuve ; 
  • Julie Cloutier, pro­fes­seure de phi­lo­so­phie, Collège Ahuntsic ; 
  • Simon Labelle, pro­fes­seur de phy­sique, Collège de Valleyfield.

Les signa­taires font partie du col­lec­tif « Profs contre la hausse »

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