Au summum de l’imposture

Le mensonge nucléaire

Par Mis en ligne le 19 mars 2011

Face à un séisme sans pré­cé­dent, suivi d’un tsu­nami dévas­ta­teur, le Japon est confronté à ses pires sou­ve­nirs et renoue bien malgré lui avec ses cau­che­mars nucléaires d’antan : après les explo­sions nucléaires de Hiroshima et Nagasaki, celles de Fukushima…

Au-delà du drame japo­nais dont per­sonne ne peut ima­gi­ner les consé­quences à terme, et loin de « pro­fi­ter » de cette catas­trophe – comme cer­tains tentent de le dénon­cer afin d’éviter le débat – qui met à mal la troi­sième éco­no­mie de la pla­nète et ses 125 mil­lions d’habitants, tout citoyen res­pon­sable est amené à s’interroger sur l’ampleur de ce drame pour essayer d’en tirer les leçons, au pre­mier rang des­quelles, le choix funeste d’une poi­gnée d’individus vou­lant contraindre envers et contre tout la majo­rité des autres, à se sou­mettre à un modèle de société que ces der­niers ne veulent pas.

Devant une telle folie sui­ci­daire, ci-après, un extrait du livre que je publiais en 2008, sous le titre « La Démocratie Mensonge » paru aux Ed. M. Pietteur, où il est ques­tion de cer­tains de ces choix :

« (…) Les aéro­sols par­fu­més et leurs gaz CFC (chlo­ro­fluo­ro­car­bures) nocifs pour la couche d’ozone ont été rem­pla­cés par des dif­fu­seurs de par­fums élec­triques. Tout comme les pro­duits anti-mous­tiques qui répandent leur poison silen­cieux pen­dant votre som­meil. Débarrasser une table de ses miettes à l’aide d’une ser­viette, ou en en secouant la nappe à l’extérieur tient lieu d’archaïsme et la chose n’est envi­sa­gée que par l’intermédiaire d’un ramasse-miettes à piles élec­triques. A l’efficacité éprou­vée de l’ancienne brosse à dents, l’on nous convainc que seul un modèle élec­trique est effi­cient. Découper une pièce de viande au cou­te­las est révolu et ne s’envisage qu’à l’aide d’un cou­teau élec­trique. La cuis­son au gaz relève presque d’une cou­tume moyen­âgeuse et seules les taques élec­triques – et encore, pas n’importe les­quelles – sont de mise… sans comp­ter la bat­te­rie de cas­se­roles et de poêles qu’il convient d’adapter. De la même manière, le chauf­fage élec­trique est pré­senté comme propre, moins pol­luant, par­ti­ci­pant à la dimi­nu­tion des gaz à effets de serre… quand il est prouvé depuis long­temps que pour pro­duire une calo­rie (unité de mesure de quan­tité de cha­leur), l’électricité est le moyen le plus dis­pen­dieux qui soit ! [1] Mais le ren­de­ment est d’un tel profit pour quelques groupes indus­triels et pour les Etats, que l’on nous cer­ti­fie que l’avenir proche passe irré­mé­dia­ble­ment par nos cen­trales nucléaires, deve­nues par la cherté des éner­gies fos­siles, plus que jamais indis­pen­sables. Omettant soi­gneu­se­ment au pas­sage, d’y inclure les coûts que repré­sente le trai­te­ment des tonnes de déchets radio­ac­tifs qu’il faut se résoudre à trai­ter d’une façon ou d’une autre… Sans parler de l’aspect moral de leur envoi dans les pays du tiers-monde dont nous fai­sons nos pou­belles sans sour­ciller – et sans bruit… Ni d’évoquer l’échéance pro­chaine du manque d’uranium pour les ali­men­ter, esti­mée à moins de 50 ans, et du même coup, l’augmentation ver­ti­gi­neuse de son prix… Ni de men­tion­ner le fac­teur risque (du type Tchernobyl) que ces cen­trales repré­sentent dans un envi­ron­ne­ment géo­lo­gique par­fois instable (comme au Japon), et inter­na­tio­nal, de plus en plus tendu. Et sans comp­ter les bou­cliers de béton dont les sites sont recou­verts après quelques décen­nies d’usage… pen­dant les mil­lé­naires indis­pen­sables à leur lente décon­ta­mi­na­tion. Autre domaine où cer­tains ingé­nus étu­dient la fai­sa­bi­lité de tout envoyer dans l’espace, après avoir constaté qu’une immer­sion en eau pro­fonde se révèle être un échec pour cause de fis­sures des contai­neurs… Non contents d’avoir rendu notre fabu­leuse pla­nète invi­vable, nous envi­sa­geons dès à pré­sent de répandre nos déchets radio­ac­tifs dans l’univers. Dont dan­gers ? Et dont coûts ? Il s’agit-là de ques­tions que l’on ne pose pas à des « experts ». Etant entendu que ces mes­sieurs ont tou­jours tout prévu, ou quand ce n’est pas le cas… réponse à tout, quitte à per­pé­tuer des men­songes, aussi gros que les cen­trales (et les pro­fits) qu’ils défendent. Pour cet héri­tage pré­cieux, merci pour les géné­ra­tions futures ! Alors que si les mêmes colos­saux bud­gets avaient été inves­tis dans la recherche et la tech­no­lo­gie des éner­gies renou­ve­lables depuis le pre­mier choc pétro­lier du début des années ‘70, l’on aurait pu len­te­ment (mais en 35 ans quand même !) rem­pla­cer les éner­gies fos­siles par celles qui per­met­taient aux indi­vi­dus d’accéder à des éner­gies moins pol­luantes et moins chères, les ren­dant par ailleurs ainsi que la plu­part des pays, indé­pen­dants en la matière. Le soleil, la lumière, le vent, la cha­leur de la terre, le mou­ve­ment des marées, l’hydroélectricité, etc… Bref, tout ce qui est à portée de mains de la plu­part des Etats et de leurs citoyens. Sans comp­ter les innom­brables emplois qu’auraient créées ces nou­velles tech­no­lo­gies… avec la pré­ser­va­tion de la nature en prime !

Devant les ter­ribles constats que l’on peut éta­blir aujourd’hui de l’état de dévas­ta­tion de la pla­nète, nombre de déci­sions prises en haut lieu, gra­ve­ment irres­pon­sables au regard de l’environnement pour les géné­ra­tions futures, devraient être réper­to­riées en tant que « crimes contre l’humanité » et jugés pour tels.

L’actuelle orien­ta­tion vers les bio­car­bu­rants ou plus jus­te­ment, les agro­car­bu­rants, s’inscrit dans la même mau­vaise veine. Consacrer des mil­lions d’hectares pul­vé­ri­sés aux pes­ti­cides et engrais – des habi­tuelles mul­ti­na­tio­nales – pour en obte­nir un maxi­mum de ren­de­ment, à pro­duire du car­bu­rant vert pour rem­pla­cer l’essence des bagnoles est tout aussi irres­pon­sable et cri­mi­nel quand l’on sait que cette furieuse demande entraî­nera des hausses de prix de ces pro­duits de base, les ren­dant ainsi moins acces­sibles pour les pay­sans mêmes qui les cultivent et pour l’ensemble des pays pauvres en pre­mier lieu. Sans comp­ter les mil­lions de m³ d’eau néces­saires à leur déve­lop­pe­ment. Cet or bap­tisé « bleu » que tentent de mono­po­li­ser quelques mul­ti­na­tio­nales éga­le­ment, avant que sa raré­fac­tion ne déclenche des ten­sions pour son contrôle. Ni que ces mêmes hec­tares pour­raient en outre pour­voir à la nour­ri­ture de quan­tité d’indigents. Quelle men­ta­lité retorse faut-il donc avoir pour trans­for­mer de la nour­ri­ture en car­bu­rant !? La même pro­ba­ble­ment que celle qui vous assène la désor­mais célèbre for­mule du tra­vailler plus pour gagner plus ! Cet autre mythe, érigé en vérité, quand il est assu­ré­ment un nou­veau piège à cons !

Ces mul­tiples inci­ta­tions à pro­duire et consom­mer tou­jours plus mal sont légion, et l’on sait main­te­nant leurs effets sur l’environnement : catas­tro­phiques ! Qui se lèvera pour inter­pel­ler les res­pon­sables de ces cri­mi­nelles déci­sions et les traî­ner devant la Justice ? Quand la seule urgence qui nous occu­pera bien­tôt sera celle de trou­ver les solu­tions pour sauver ce qui pourra l’être encore, d’une pla­nète que nous per­sis­tons à anéan­tir. (…) »

[1]« N’oubliez jamais cette loi de la phy­sique élé­men­taire, que les poly­tech­ni­ciens qui règnent sur notre éner­gie s’abstiennent de vous rap­pe­ler : le prin­cipe de Carnot qui veut que moins de 30% des calo­ries mises en jeu soient trans­for­mées en élec­tri­cité, cepen­dant que 70% sont per­dues dans les eaux et les tours de refroi­dis­se­ment des cen­trales. » Haroun Tazieff – Ouvrez donc les yeux – Ed. Robert Laffont – 1980

Sans parler des dépla­ce­ments mas­sifs de popu­la­tions, ni des condi­tions de vie qu’un tel cau­che­mar leur impose, com­ment nos ins­tances poli­tiques vont-elles réagir, face au désastre que subit le Japon ? L’on per­çoit bien ici-et-là quelque gou­ver­ne­ment dans l’hésitation, pro­ba­ble­ment le temps qu’une nou­velle infor­ma­tion en pro­ve­nance du monde ne chasse celle-ci. Et les évè­ne­ments qui s’annoncent en Libye s’y emploie­ront sans doute. Mais ne soyons pas dupes, passé l’effet d’annonce, la plu­part de nos gou­ver­ne­ments res­tent déter­mi­nés à ne pas remettre fon­da­men­ta­le­ment le choix nucléaire en cause. Ils se bor­ne­ront à pré­co­ni­ser comme à l’habitude, quelques solu­tions cos­mé­tiques pour soi-disant amé­lio­rer la sécu­rité des cen­trales. Pas plus les repor­tages sur la catas­trophe ukrai­nienne de Tchernobyl – où d’éhontés men­songes tinrent lieu de véri­tés ! – que les images de villes entières dévas­tées dans le Japon d’aujourd’hui où des indi­vi­dus hagards et ne trou­vant pas les mots pour expri­mer leur désar­roi errent au milieu de ruines, ainsi que les aver­tis­se­ments d’un pro­chain séisme majeur dans l’archipel, ne les émeut plus que le temps d’une banale minute de silence qui ne les engage à rien, en mémoire de morts qui leur res­te­ront à jamais ano­nymes… Les dégâts incom­men­su­rables d’un tel cata­clysme et de ses vic­times trau­ma­ti­sées à vie, les sur­vi­vants et les familles brisés, les des­tins effon­drés, un pays mutilé ne pro­voquent que l’hypocrisie odieuse et cou­tu­mière d’une poi­gnée de nantis à tra­vers une mise en scène lamen­table… juste le temps d’une minute. Pour penser à quoi ? A leur ina­nité, peut-être… ou plus pro­ba­ble­ment aux oppor­tu­ni­tés ines­pé­rées qui se pré­sentent dans la recons­truc­tion après un tel déluge, pour des éco­no­mies en panne…

Ces der­niers soirs, après avoir suivi quan­tité de débats télé­vi­sés sur cette bles­sure majeure qui frappe le Japon, je me suis aperçu que pra­ti­que­ment aucun inter­ve­nant ne sou­le­vait la ques­tion essen­tielle liée au nucléaire et ses déchets : celle de l’armement. Les jour­na­listes évitent-ils la ques­tion qui fâche ? Toujours est-il que les « experts » évitent cette part essen­tielle du dos­sier, pré­fé­rant nous convaincre que l’environnement géo­lo­gique du Japon n’est pas le même que le nôtre – merci de cette pers­pi­cace obser­va­tion qui nous avait échappé, flan­quée de son obsé­quieux sous-entendu que chez nous il n’y a aucun risque de ce genre – ainsi que de l’impossibilité de se priver du nucléaire… quand dans le monde actuel­le­ment, moins de 5% de l’énergie pro­duite est d’origine nucléaire. Voyez l’énormité du men­songe ! C’est dire qu’une fois encore si la volonté poli­tique le déci­dait, on pour­rait s’en passer rapi­de­ment – et avant l’irrémédiable – et la rem­pla­cer par des éner­gies propres. Mais non, des choix erro­nés en termes envi­ron­ne­men­taux ont été faits, les pro­fits sont gigan­tesques et l’exploitation de l’atome permet l’accumulation d’armes redou­tables. Certains construisent ainsi scru­pu­leu­se­ment et de manière achar­née, réso­lue, entê­tée et cri­mi­nelle les condi­tions de notre propre fin pro­bable.

Nous assé­ner que le nucléaire est indis­pen­sable au déve­lop­pe­ment de nos socié­tés pro­cède du même men­songe que l’imposture quo­ti­dienne à laquelle nos gou­ver­ne­ments nous ont habi­tués, à la dif­fé­rence que les consé­quences de celui-ci pré­sagent sans doute de la dis­pa­ri­tion pro­chaine de pans entiers de l’espèce humaine…

Daniel Vanhove Observateur civil
Auteur
19.03.11

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