Du Bahreïn à la Libye, la contre-révolution ?

Par Mis en ligne le 19 mars 2011

L’entrée de troupes saou­diennes et émi­ra­ties au Bahreïn, sous l’égide du Conseil de coopé­ra­tion du Golfe et à l’appel du roi, la pro­cla­ma­tion de l’état d’urgence, l’arrestation de nombre d’opposants, marquent une étape dans la crise qui secoue la petite île depuis plu­sieurs semaines.

D’autre part, l’offensive des troupes fidèles au colo­nel Mouammar Kadhafi se pour­suit. Même si la pro­pa­gande du régime ne peut être prise au pied de la lettre (plu­sieurs villes dont Kadhafi a annoncé la chute res­tent aux mains des rebelles), il est évident que le pou­voir a recon­quis cer­taines villes. Cette double offen­sive marque-t-elle un tour­nant dans les révoltes arabes nées depuis la chute de la dic­ta­ture tuni­sienne ?

Il faut rap­pe­ler les ingré­dients de cette révolte arabe, simi­laires dans chaque pays : des pou­voirs auto­ri­taires pour les­quels les citoyens ne sont rien que des pions ; de pseudo-réformes éco­no­miques libé­rales qui ont aggravé la pau­vreté et les inéga­li­tés, permis la consti­tu­tion d’immenses for­tunes et le pillage du pays ; l’arrivée des classes d’âge les plus nom­breuses à l’âge adulte, ces jeunes étant sou­vent mieux formés que leurs aînés mais ne trou­vant pas de tra­vail à la hau­teur de leurs espé­rances.

A partir du moment où le peuple tuni­sien a fait la démons­tra­tion que l’on pou­vait ren­ver­ser un dic­ta­teur, le mou­ve­ment s’est étendu et a touché tous les pays, sans excep­tion. Les mesures habi­tuelles prises pour calmer la popu­la­tion (conces­sions éco­no­miques, pro­messes de réforme ou répres­sion) n’en sont pas venues à bout – au contraire. D’autant que la chaîne de télé­vi­sion Al-Jazira a créé une scène média­tique arabe uni­fiée et qu’Internet a ren­forcé la soli­da­rité entre les dif­fé­rents groupes, notam­ment ceux des jeunes, qui se sont mobi­li­sés.

Ce qui a dis­paru dans le monde arabe, c’est la peur. Et, quels que soient les aléas du mou­ve­ment – et il est évident qu’il y aura des avan­cées et des reculs -, ce qui s’est passé est main­te­nant irré­ver­sible.

Néanmoins, la situa­tion de chaque pays est dif­fé­rente, son his­toire et son sys­tème poli­tique aussi. Il existe par­fois une dimen­sion confes­sion­nelle (et éven­tuel­le­ment natio­nale), avec les divi­sions, plus ou moins ins­tru­men­ta­li­sées, entre chiites et sun­nites, entre Arabes et Kurdes, etc., qui peuvent peser sur l’avenir.

C’est le cas notam­ment à Bahreïn, dont la majo­rité de la popu­la­tion est chiite, mais où la dynas­tie régnante sun­nite s’appuie sur une frac­tion non négli­geable de la popu­la­tion (30%). Le roi a réussi à faire des­cendre dans la rue des dizaines de mil­liers de ses par­ti­sans, ce que n’ont pu faire les pou­voirs tuni­sien et égyp­tien.

Une autre dimen­sion tient à la rela­tion entre Bahreïn et l’Iran. A plu­sieurs reprises, Téhéran a pu reven­di­quer ce ter­ri­toire et il existe la peur dans les monar­chies arabes du Golfe qu’un chan­ge­ment au Bahreïn se fasse au béné­fice de la République isla­mique. Cela explique la déci­sion avant tout saou­dienne d’envoyer des troupes dans l’émirat, ce qui n’est pas sans rap­pe­ler des exemples his­to­riques, comme le note Olivier Da Lage sur son blog le 14 mars, sous le titre « Sous les réformes annon­cées, la répres­sion est à l’œuvre et c’est l’Arabie saou­dite qui est à la manœuvre » : « Telles les armées du Pacte de Varsovie enva­his­sant en août 1968 la Tchécoslovaquie pour mettre fin au Printemps de Prague au nom de la fra­ter­nelle soli­da­rité du camp socia­liste face aux menées contre-révo­lu­tion­naires encou­ra­gées par les impé­ria­listes, on voit aujourd’hui les forces d’Arabie Saoudite, des Emirats arabes unis – à l’heure où j’écris ces lignes, il n’est pas ques­tion du Koweït ni du Qatar – tra­ver­ser les 25 kilo­mètres de bras de mer sépa­rant Bahreïn de la terre ferme pour mettre en œuvre la “doc­trine Abdallah de sou­ve­rai­neté limi­tée” au sein des monar­chies du Golfe. »

Cette déci­sion a été prise par une famille royale dont les membres influents ont plus de 75 ans et qui s’inquiète aussi de l’évolution au Yémen. Elle n’arrive pas à com­prendre les chan­ge­ments qui se pro­duisent dans le monde arabe, y com­pris en Arabie. Cette inva­sion a nom­breuses dimen­sions inquié­tantes.

D’abord, l’arrivée de sol­dats saou­diens, pour l’essentiel sun­nites, et qui pro­fessent un pro­fond mépris pour les chiites, va aviver les divi­sions chiites/​sunnites (une partie des sun­nites bah­reï­nis s’étaient ral­liés au mou­ve­ment deman­dant des réformes démo­cra­tiques), et pas seule­ment au Bahreïn. La pro­vince est de l’Arabie, prin­ci­pale zone de pro­duc­tion pétro­lière, reliée au Bahreïn par un pont, risque de connaître des troubles, d’autant que la popu­la­tion y est sou­mise à nombre de dis­cri­mi­na­tions.

Plus lar­ge­ment, les cli­vages entre sun­nites et chiites, déjà pro­fonds au Liban et en Irak, risquent de s’approfondir et de détour­ner les révoltes arabes de leur but : ins­tau­rer des régimes démo­cra­tiques et repré­sen­ta­tifs.

L’ampleur de la répres­sion et l’usage de la force contre des mani­fes­tants paci­fiques à Bahreïn appa­raissent dans un rap­port que publie Amnesty International le 17 mars, « Evidence of Bahraini Security Forces’ Brutality Revealed »). Un texte en fran­çais, plus court, a été publié le 15 mars : « Condamnation de la vio­lente répres­sion à Bahreïn ».

Cette répres­sion s’est évi­dem­ment ren­for­cée durant les der­nières heures, notam­ment avec l’arrestation de plu­sieurs membres de l’opposition. La prise de contrôle d’hôpitaux par les forces de l’ordre a sus­cité une pro­tes­ta­tion de Navi Pillay, haut-com­mis­saire des Nations unies pour les droits humains (« U.N. rights boss urges Bahrain to rein in forces », Reuters, 17 mars).

D’autre part, un cer­tain nombre de res­pon­sables chiites (ministres, juges, etc.) ont démis­sionné.

Face à ces évé­ne­ments, il faut noter la « pru­dence » des médias occi­den­taux (mais aussi d’Al-Jazira) et de tous ceux qui appellent par ailleurs à une inter­ven­tion mili­taire en Libye. Si l’Iran a fer­me­ment condamné et rap­pelé son ambas­sa­deur à Doha, la secré­taire d’Etat Hillary Clinton a déclaré (« Remarks to the Traveling Press », Le Caire, 16 mars) : « Ce qui se passe à Bahreïn est inquié­tant et détourne mal­heu­reu­se­ment l’attention et les efforts des pro­blèmes poli­tiques et éco­no­miques, dont la réso­lu­tion est la seule manière d’avancer pour résoudre les dif­fé­rences des Bahreïnis. Nous avons expli­qué cela de manière claire et à plu­sieurs reprises. Nous avons déploré l’usage de la force. Nous avons dit non seule­ment aux Bahreïnis, mais aussi à nos par­te­naires du Golfe que la sécu­rité n’était pas réponse à ce qui se pas­sait. » Malgré ces réserves, Washington n’est pas dis­posé à trop se fâcher avec ses alliés (Craig Whitlock, « White House appears reluc­tant to take hard line with Arab monar­chies », The Washington Post, 17 mars 2011.)

En Libye, la situa­tion n’arrête pas de se dété­rio­rer alors que, depuis la réso­lu­tion prise par le Conseil de sécu­rité impo­sant un cer­tain nombre de sanc­tions contre le colo­nel Kadhafi, le 26 février, les divi­sions au sein des Nations unies, de la Ligue arabe et de l’Union afri­caine per­sistent.

Pour com­prendre la pru­dence de l’Afrique, il faut lire l’article publié par le New York Times du 15 mars, « Libyan Oil Buys Allies for Qaddafi ». Il démontre que le colo­nel, par son aide à de nom­breux pro­jets, par sa vision d’une union afri­caine, jouit d’un cer­tain pres­tige, y com­pris dans les popu­la­tions et que cer­tains sont prêts à s’engager pour lui, non pas pour de l’argent, mais par convic­tion ! On peut certes le regret­ter, mais c’est ainsi…

En revanche, les gou­ver­ne­ments arabes ont sus­pendu la Libye de la Ligue arabe : une pre­mière. Ils ont même appelé – à l’exception de l’Algérie et de la Syrie – à l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne. Le Conseil de sécu­rité dis­cute ce 17 mars de ce projet, la France et le Royaume-Uni y étant les plus favo­rables.

Faut-il inter­ve­nir en Libye ? Si l’on met à part les pitre­ries de Bernard-Henri Lévy tou­jours prompt à prôner des expé­di­tions mili­taires (sur­tout quand il se retrouve sur la tou­relle d’un char israé­lien pour regar­der l’écrasement de Gaza), la ques­tion est légi­time. Les exemples récents dans l’histoire peuvent éclai­rer les dif­fi­cul­tés.

Ainsi, en 1979, le Vietnam est inter­venu au Cambodge pour ren­ver­ser le régime des Khmers rouges. Cette action mili­taire n’a pas obtenu l’aval de l’ONU (qui a conservé pen­dant des années le siège du Cambodge aux Khmers rouges !). Elle a pour­tant mis un terme au géno­cide per­pé­tré par le pou­voir et on ne peut que s’en réjouir.

En 2003, les Etats-Unis sont inter­ve­nus en Irak contre l’un des plus bru­taux dic­ta­teurs du Proche-Orient. Les rai­sons évo­quées (armes de des­truc­tion mas­sive) étaient fausses, mais le régime était tombé, ce qui ne pou­vait que satis­faire la majo­rité de la popu­la­tion. Pourtant, huit ans plus tard, qui peut sou­te­nir qu’une telle inva­sion, qui n’avait pas été accep­tée par les Nations unies, a été béné­fique au peuple ira­kien ?

Il ne fait aucun doute que le régime libyen est pro­fon­dé­ment impo­pu­laire et ne dis­pose d’aucune base de masse. Bien sûr, c’est une appré­cia­tion en partie sub­jec­tive, mais elle résulte d’une lec­ture atten­tive de ce qui s’écrit, y com­pris à partir de Tripoli, et d’un suivi des trans­mis­sions par les télé­vi­sions des images du ter­rain.

Si une inter­ven­tion occi­den­tale est hors de propos et serait contre-pro­duc­tive, ne fau­drait-il pas que la Ligue arabe, et en pre­mier lieu l’Egypte, ouvre ses fron­tières à des arme­ments qui per­met­traient aux rebelles de com­battre ? D’autant plus que leur résis­tance avec des armes légères se pour­suit, malgré les décla­ra­tions triom­phantes du régime libyen.

Il est paral­lè­le­ment néces­saire de condam­ner avec force l’intervention des pays du Golfe, et en pre­mier lieu de l’Arabie saou­dite, au Bahreïn : l’arrestation d’opposants, la vio­lente répres­sion, le déploie­ment de troupes étran­gères, ne peuvent que com­pro­mettre toute solu­tion poli­tique. Et ces recours à la vio­lence sont un encou­ra­ge­ment aux autres diri­geants du monde arabe (Yémen notam­ment) à suivre ce chemin.

Comme exemple de double lan­gage de la France, il faut citer les décla­ra­tions du porte-parole du Quai d’Orsay, le 17 mars (PDF) sur la Syrie et sur le Bahreïn :

Sur le pre­mier pays, il déclare :

« La France condamne les vio­lences contre les mani­fes­tants et les arres­ta­tions qui ont suivi cette mani­fes­ta­tion. La France appelle les auto­ri­tés syriennes à libé­rer toutes les per­sonnes déte­nues pour avoir par­ti­cipé à des mani­fes­ta­tions, ou en raison de leurs opi­nions ou de leurs actions en faveur de la défense des droits de l’Homme. La France appelle la Syrie à mettre en œuvre les enga­ge­ments inter­na­tio­naux aux­quels elle a sous­crit en matière de droits de l’Homme notam­ment s’agissant de la liberté d’opinion et d’expression. La liberté d’expression et d’opinion et le droit à la liberté de réunion paci­fique sont notam­ment consa­crés par la Déclaration Universelle des droits de l’Homme. »

Sur le Bahreïn :

« Nous rap­pe­lons l’importance de res­pec­ter la liberté de mani­fes­ter paci­fi­que­ment et la néces­sité de ne pas recou­rir à un usage exces­sif de la force. Plus que jamais, le dia­logue nous parait néces­saire pour res­tau­rer dura­ble­ment la confiance et répondre aux attentes qui se sont expri­mées. Nous sou­hai­tons que ce dia­logue puisse rapi­de­ment s’engager et que toutes les par­ties y contri­buent de manière res­pon­sable et construc­tive. »

Aucune évo­ca­tion des arres­ta­tions de res­pon­sables poli­tiques, des morts, ni, bien sûr, de l’intervention saou­dienne.

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