Le capitalisme canadien soluble dans l’impérialisme

De prime abord, le Canada ne semble guère se qualifier comme pays impérialiste. Il ne domine aucun autre pays politiquement ou économiquement. Il n’a pas la capacité militaire et diplomatique pour protéger les intérêts des multinationales canadiennes à l’étranger. Son économie est structurellement liée à celle des États-Unis, tant par les débouchés pour ses produits que par l’interconnexion des conseils d’administration d’entreprises, dont bon nombre sont des filiales. Tout au long de son histoire, le Canada a plutôt subi les pressions des impérialismes britannique et étatsunien.

Malgré cela, une classe capitaliste autochtone désireuse de poursuivre ses propres intérêts est parvenue à se constituer. Assez rapidement, ses activités ont débordé les frontières nationales, appliquant les modèles d’affaires utilisés par les autres puissances économiques. L’expansion à l’étranger de ces capitaux s’est surtout orientée dans les finances, avec l’implication des banques canadiennes dans les Caraïbes, mais aussi dans les utilités publiques, parallèlement à leur développement à domicile. Le cas de Brascan, une entreprise canadienne implantée pendant plusieurs années au Brésil, vient à l’esprit. Ce conglomérat, surnommé « la pieuvre canadienne » par les Brésiliens, contrôlait la production d’électricité et de gaz, les transports urbains, les téléphones. Il avait un pied dans la plupart des branches industrielles avant son désengagement et ne se gênait pas pour collaborer avec la dictature militaire alors en place au Brésil.

Plus récemment, les transformations affectant l’environnement économique, un processus qu’on peut condenser sous le vocable de mondialisation néolibérale, ont fourni au capital canadien un tremplin pour une expansion extérieure sans précédent. Cette expansion se fait dans des domaines aussi variés que les télécommunications, le commerce de détail, mais aussi les ateliers de misère en Amérique centrale. Pour l’essentiel, ces investissements directs canadiens se concentrent dans trois domaines : les finances et assurances, les industries extractives et la gestion des sociétés. En termes de valeur marchande, ces investissements directs totalisent plus de 1 258 milliards de dollars, auxquels il faut ajouter les investissements de portefeuille (1 273 milliards). Tant et si bien que le Canada commence à afficher depuis la fin de 2013 une position d’actif net dans son bilan des investissements internationaux. Dit autrement, le Canada est en passe de devenir un pays rentier.

Les gouvernements successifs à Ottawa, libéraux ou conservateurs, ont mis l’épaule à la roue pour appuyer ce mouvement. Outre les mesures de déréglementation, ils ont aboli les restrictions sur les placements à l’étranger des fonds de pension au début des années 2000, multiplié les accords bilatéraux de libre circulation des biens et des capitaux, encouragé « l’inversion fiscale » à l’avantage des multinationales américaines en abaissant à 15 % le taux d’imposition des profits, facilité l’évasion fiscale en signant plusieurs conventions avec des îles antillaises reconnues comme paradis fiscaux. Est-il normal que trois de ces localités (la Barbade, les îles Caïmans et les Bermudes) absorbent plus de 100 milliards de placements canadiens? Doit-on s’interroger sur le fait que le Luxembourg, avec 30 milliards d’investissements, se classe au second rang derrière la Grande-Bretagne comme principale destination européenne des investissements directs canadiens? Au moment où le gouvernement se dit pénalisé par la perte de revenus, comment se fait-il qu’on permette ce détournement de fonds sur une aussi grande échelle?

Parallèlement, le Canada s’est constitué comme un relais privilégié pour les capitaux d’un peu partout en offrant aux sociétés minières une législation de complaisance, comme le Panama pour l’enregistrement des navires. En effet, en raison du laxisme dans la détermination du statut de compagnie canadienne et de la défaillance du gouvernement canadien concernant des activités à l’étranger de ses citoyens corporatifs, les capitaux miniers du monde entier transitent par le Canada. En effet, 60 % de la capitalisation boursière mondiale de l’industrie passe par les places financières canadiennes. Les trois quarts des sociétés d’exploration et d’exploitation minière de la planète transigées en bourse ont leur siège social au Canada. Sans doute cela fait mousser les indices boursiers, mais cela débouche aussi, dans de nombreux cas, sur des comportements délinquants qui sont condamnés et condamnables : destruction de l’environnement et de terres agricoles, déracinement de populations, mépris des populations locales, complicité dans des activités qui violent les droits humains, utilisation de milices paramilitaires pour protéger les sites miniers, exactions de tout genre, etc.

De nos jours, l’impérialisme s’apparente davantage à un système mondial de rapports de domination et d’exploitation. Les capitalistes canadiens, tout en poursuivant leurs intérêts propres, profitent de ce système, tout en contribuant à sa consolidation, au point de tendre à s’y dissoudre.