Le capitalisme canadien soluble dans l’impérialisme

Pierre Beaulne interviendra à l’université populaire des NCS les 20-23 août prochain

Par Mis en ligne le 06 mai 2015

De prime abord, le Canada ne semble guère se qua­li­fier comme pays impé­ria­liste. Il ne domine aucun autre pays poli­ti­que­ment ou éco­no­mi­que­ment. Il n’a pas la capa­cité mili­taire et diplo­ma­tique pour pro­té­ger les inté­rêts des mul­ti­na­tio­nales cana­diennes à l’étranger. Son éco­no­mie est struc­tu­rel­le­ment liée à celle des États-Unis, tant par les débou­chés pour ses pro­duits que par l’interconnexion des conseils d’administration d’entreprises, dont bon nombre sont des filiales. Tout au long de son his­toire, le Canada a plutôt subi les pres­sions des impé­ria­lismes bri­tan­nique et état­su­nien.

Malgré cela, une classe capi­ta­liste autoch­tone dési­reuse de pour­suivre ses propres inté­rêts est par­ve­nue à se consti­tuer. Assez rapi­de­ment, ses acti­vi­tés ont débordé les fron­tières natio­nales, appli­quant les modèles d’affaires uti­li­sés par les autres puis­sances éco­no­miques. L’expansion à l’étranger de ces capi­taux s’est sur­tout orien­tée dans les finances, avec l’implication des banques cana­diennes dans les Caraïbes, mais aussi dans les uti­li­tés publiques, paral­lè­le­ment à leur déve­lop­pe­ment à domi­cile. Le cas de Brascan, une entre­prise cana­dienne implan­tée pen­dant plu­sieurs années au Brésil, vient à l’esprit. Ce conglo­mé­rat, sur­nommé « la pieuvre cana­dienne » par les Brésiliens, contrô­lait la pro­duc­tion d’électricité et de gaz, les trans­ports urbains, les télé­phones. Il avait un pied dans la plu­part des branches indus­trielles avant son désen­ga­ge­ment et ne se gênait pas pour col­la­bo­rer avec la dic­ta­ture mili­taire alors en place au Brésil.

Plus récem­ment, les trans­for­ma­tions affec­tant l’environnement éco­no­mique, un pro­ces­sus qu’on peut conden­ser sous le vocable de mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, ont fourni au capi­tal cana­dien un trem­plin pour une expan­sion exté­rieure sans pré­cé­dent. Cette expan­sion se fait dans des domaines aussi variés que les télé­com­mu­ni­ca­tions, le com­merce de détail, mais aussi les ate­liers de misère en Amérique cen­trale. Pour l’essentiel, ces inves­tis­se­ments directs cana­diens se concentrent dans trois domaines : les finances et assu­rances, les indus­tries extrac­tives et la ges­tion des socié­tés. En termes de valeur mar­chande, ces inves­tis­se­ments directs tota­lisent plus de 1 258 mil­liards de dol­lars, aux­quels il faut ajou­ter les inves­tis­se­ments de por­te­feuille (1 273 mil­liards). Tant et si bien que le Canada com­mence à affi­cher depuis la fin de 2013 une posi­tion d’actif net dans son bilan des inves­tis­se­ments inter­na­tio­naux. Dit autre­ment, le Canada est en passe de deve­nir un pays ren­tier.

Les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs à Ottawa, libé­raux ou conser­va­teurs, ont mis l’épaule à la roue pour appuyer ce mou­ve­ment. Outre les mesures de déré­gle­men­ta­tion, ils ont aboli les res­tric­tions sur les pla­ce­ments à l’étranger des fonds de pen­sion au début des années 2000, mul­ti­plié les accords bila­té­raux de libre cir­cu­la­tion des biens et des capi­taux, encou­ragé « l’inversion fis­cale » à l’avantage des mul­ti­na­tio­nales amé­ri­caines en abais­sant à 15 % le taux d’imposition des pro­fits, faci­lité l’évasion fis­cale en signant plu­sieurs conven­tions avec des îles antillaises recon­nues comme para­dis fis­caux. Est-il normal que trois de ces loca­li­tés (la Barbade, les îles Caïmans et les Bermudes) absorbent plus de 100 mil­liards de pla­ce­ments cana­diens ? Doit-on s’interroger sur le fait que le Luxembourg, avec 30 mil­liards d’investissements, se classe au second rang der­rière la Grande-Bretagne comme prin­ci­pale des­ti­na­tion euro­péenne des inves­tis­se­ments directs cana­diens ? Au moment où le gou­ver­ne­ment se dit péna­lisé par la perte de reve­nus, com­ment se fait-il qu’on per­mette ce détour­ne­ment de fonds sur une aussi grande échelle ?

Parallèlement, le Canada s’est consti­tué comme un relais pri­vi­lé­gié pour les capi­taux d’un peu par­tout en offrant aux socié­tés minières une légis­la­tion de com­plai­sance, comme le Panama pour l’enregistrement des navires. En effet, en raison du laxisme dans la déter­mi­na­tion du statut de com­pa­gnie cana­dienne et de la défaillance du gou­ver­ne­ment cana­dien concer­nant des acti­vi­tés à l’étranger de ses citoyens cor­po­ra­tifs, les capi­taux miniers du monde entier tran­sitent par le Canada. En effet, 60 % de la capi­ta­li­sa­tion bour­sière mon­diale de l’industrie passe par les places finan­cières cana­diennes. Les trois quarts des socié­tés d’exploration et d’exploitation minière de la pla­nète tran­si­gées en bourse ont leur siège social au Canada. Sans doute cela fait mous­ser les indices bour­siers, mais cela débouche aussi, dans de nom­breux cas, sur des com­por­te­ments délin­quants qui sont condam­nés et condam­nables : des­truc­tion de l’environnement et de terres agri­coles, déra­ci­ne­ment de popu­la­tions, mépris des popu­la­tions locales, com­pli­cité dans des acti­vi­tés qui violent les droits humains, uti­li­sa­tion de milices para­mi­li­taires pour pro­té­ger les sites miniers, exac­tions de tout genre, etc.

De nos jours, l’impérialisme s’apparente davan­tage à un sys­tème mon­dial de rap­ports de domi­na­tion et d’exploitation. Les capi­ta­listes cana­diens, tout en pour­sui­vant leurs inté­rêts propres, pro­fitent de ce sys­tème, tout en contri­buant à sa conso­li­da­tion, au point de tendre à s’y dis­soudre.

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