En Égypte et en Tunisie

La volonté du peuple n’est pas un mot creux

Par Mis en ligne le 09 février 2011
Un jour après que la pres­sion popu­laire a forcé le pré­sident auto­crate tuni­sien, Zine al-Abidine Ben Ali, à quit­ter le pou­voir le 14 jan­vier der­nier, le gou­ver­ne­ment égyp­tien a déclaré qu’il « respect[ait] la volonté du peuple tuni­sien. » Tout comme les gou­ver­ne­ments yémé­nites et ira­niens, ou encore comme la Ligue arabe. Le gou­ver­ne­ment jor­da­nien a fait de même le jour sui­vant. Dans son dis­cours sur l’état de l’Union, adressé le 25 jan­vier, Obama a éga­le­ment célé­bré la Tunisie comme le lieu « où la volonté du peuple s’est avérée plus puis­sante que la dis­po­si­tion d’un dic­ta­teur », avant de rap­pe­ler que « les États-Unis sou­tiennent les aspi­ra­tions démo­cra­tiques de tout peuple. »

La tra­di­tion­nelle réfé­rence à « la volonté du peuple » est depuis long­temps l’une des tour­nures de phrase les plus conven­tion­nelles du lexique poli­tique moderne. La mobi­li­sa­tion effec­tive d’une telle volonté est, tou­te­fois, moins facile à congé­dier. Les révoltes en cours en Egypte — mais aussi en Algérie, au Yémen, en Jordanie et, en fait, dans tout le Moyen-Orient — pour­raient bien, inces­sam­ment sous peu, obli­ger leurs gou­ver­ne­ments à déci­der s’ils croient bien à ce qu’ils disent. C’est ce que pour­rait bien accom­plir aussi le renou­veau des mobi­li­sa­tions, en Grande-Bretagne et dans toute l’Europe, contre la der­nière phase de la longue attaque néo­li­bé­rale contre le sec­teur public et l’État providence.

Inutile de dire que les États-Unis et leurs loin­tains par­te­naires n’ont jamais hésité — au Guatemala, au Vietnam, au Chili, en Palestine, en Haïti, en Turquie — à saper ou à écra­ser tous ceux et celles dont la volonté n’a pas concordé avec la leur. Mais aussi faciles que ces invo­ca­tions diplo­ma­tiques puissent paraître, la « volonté du peuple » reste, dans la théo­rie comme dans la pra­tique, une notion pro­fon­dé­ment trans­for­ma­trice, et un simple examen, même super­fi­ciel, de son his­toire devrait suf­fire à nous rap­pe­ler toute son inflexion révolutionnaire.

Au 18e siècle, pas moins qu’aujourd’hui, consi­dé­rer la volonté ration­nelle du peuple comme le fon­de­ment du pou­voir sou­ve­rain impli­quait un rejet des concep­tions de la poli­tique pré­ju­geant d’une exclu­sion mutuelle entre société et volonté (où la poli­tique se déter­mine par une « néces­sité » natu­relle, his­to­rique ou éco­no­mique) ou du primat d’une autre espèce de volonté (monar­chique, clé­ri­cale ou éli­taire). En lui don­nant les traits d’une ins­tance inclu­sive et pres­crip­tive, Rousseau et les Jacobins ont fait de l’idée d’une volonté popu­laire ou « géné­rale » le point cli­vant de la poli­tique moderne. La réfé­rence à la volonté du peuple* sous-tend la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de Révolution fran­çaise (1789) et la Constitution de Robespierre (1793).

Jefferson a quant à lui gran­de­ment anti­cipé l’histoire à venir de sa jeune nation indé­pen­dante lorsqu’il a mis l’accent sur la lutte entre « ceux qui ont peur et se méfient du peuple, et qui sou­haitent leur arra­cher tout pou­voir pour le mettre dans les mains des classes supé­rieures » et « ceux qui s’identifient au peuple, lui font confiance » et le consi­dèrent comme « le meilleur dépo­si­taire de ses droits ».

La cla­ri­fi­ca­tion et la cen­tra­li­sa­tion de la volonté du peuple allait être le fil conduc­teur de la stra­té­gie des Bolchéviques dans la pers­pec­tive de 1917, et la pre­mière pré­oc­cu­pa­tion de Lénine, pré­coce et tar­dive, était d’atteindre une tenace et par­ti­sane « una­ni­mité de la volonté », suf­fi­sam­ment puis­sante pour vaincre les résis­tances d’un statu quo indé­fen­dable. De même pour Mao, l’objectif consis­tait à uni­fier et à inten­si­fier « la volonté de se battre » d’un peuple contre ses oppres­seurs, avant d’établir une forme de gou­ver­ne­ment mieux à même de « plei­ne­ment expri­mer la volonté de tout peuple révo­lu­tion­naire. » Les révo­lu­tion­naires contem­po­rains de Mao (Giap, Castro, Che Guevara, Mandela) ont adopté de simi­laires prio­ri­tés, par­ti­sanes et « uni­ver­sa­li­sables ». C’est ainsi que, dans un tout autre contexte, les par­ti­sans les plus radi­caux du mou­ve­ment amé­ri­cain pour les droits civiques ont pareille­ment agi. L’ANC syn­thé­ti­sait com­plè­te­ment cette ligne de pensée en affir­mant, dans sa Charte des liber­tés de 1955, que « nul gou­ver­ne­ment ne peut, à juste titre, reven­di­quer la moindre auto­rité autre­ment que sur la base de la volonté du peuple » et en posant pour pre­mière reven­di­ca­tion : « Le pou­voir au peuple ! »

À peu près au même moment, l’un des plus influents écri­vains et mili­tants en Afrique du nord, Frantz Fanon, conce­vait une pra­tique poli­tique dans le même sillage. L’entière contri­bu­tion de Fanon à la lutte de libé­ra­tion algé­rienne (1954-1962) est guidée par une « volonté d’indépendance » popu­laire, la « volonté natio­nale des peuples oppri­més », leur « volonté d’en finir avec l’exploitation et le mépris ». L’avènement de la révo­lu­tion algé­rienne se jouait, pour lui, au prix de « la volonté de 12 mil­lions de per­sonnes ; ce qui consti­tue la seule réalité ».

Rejetant toute diver­sion, qu’elle soit sous forme de « négo­cia­tion » ou de « déve­lop­pe­ment », Fanon sou­te­nait l’idée d’action déci­sive, ici et main­te­nant — il ne s’agissait pas de réfor­mer une into­lé­rable situa­tion colo­niale par un inter­mi­nable pas-à-pas, mais de l’abolir. Fanon obser­vait que le « carac­tère fon­da­men­tal de la lutte du peuple algé­rien » s’entendait par leur « refus de toute solu­tion pro­gres­sive, par leur mépris pour toutes les « étapes » qui vien­draient endi­guer le tor­rent révo­lu­tion­naire, et les conduire à aban­don­ner la volonté inébran­lable de prendre les choses en main, une bonne fois pour toutes ». Le destin de leur révo­lu­tion dépend de la par­ti­ci­pa­tion « coor­don­née et consciente » du peuple dans son pro­ces­sus d’auto-émancipation.

Aujourd’hui en Tunisie et en Égypte, comme dans l’Algérie des années 1950, en appe­ler à la volonté du peuple ne s’invoque pas comme un vain mot. Volonté et peuple : reje­tant les toutes « for­melles » concep­tions de démo­cra­tie qui camouflent le statu quo qui nous échoit, une poli­tique sérieu­se­ment démo­cra­tique devra penser simul­ta­né­ment les deux termes. D’une part, une volonté du peuple devra impli­quer la libre asso­cia­tion et l’action col­lec­tive, et dépen­dra de sa capa­cité à inven­ter et à pré­ser­ver des formes ouvertes de ras­sem­ble­ment (mani­fes­ta­tions, réunions publiques, syn­di­cats, partis, sites inter­net, réseaux). D’autre part, si une action est pres­crite par la volonté popu­laire, dès lors, ce qui se met en jeu, c’est une démarche libre et volon­taire, conduite sur la base d’une déli­bé­ra­tion infor­mée et raisonnée.
La déter­mi­na­tion de la volonté du peuple est ques­tion de par­ti­ci­pa­tion popu­laire et de puis­sance d’agir avant d’être une ques­tion de repré­sen­ta­tion, d’autorité sanc­tion­née ou d’équilibre. Contrairement au simple « vœu », si elle est faite pour per­sis­ter et pour prendre le dessus, alors la volonté popu­laire doit se mon­trer unie face à ses adver­saires, et trou­ver les moyens de vaincre leur résistance.

Que l’on soit à Tunis ou au Caire, à Caracas ou Port-au-Prince, à Athènes ou à Londres, si l’on veut ancrer l’action poli­tique dans la volonté popu­laire, il s’agit de réaf­fir­mer une capa­cité col­lec­tive de trans­for­ma­tion déli­bé­rée et révo­lu­tion­naire. Comme les peuples qui défient leurs gou­ver­ne­ments en Afrique du nord en font la démons­tra­tion, il y a des cir­cons­tances pour les­quelles le cou­rage col­lec­tif et l’enthousiasme peuvent être plus qu’une étin­celle face au pou­voir coer­ci­tif d’un État. Le cliché reste creux, jusqu’à ce qu’il soit appli­qué dans la pra­tique : « Là où il y a la volonté, il y a un chemin. »

Peter Hallward enseigne au Centre for Research in Modern European Philosophy
à l’Université de Kingston. Son livre sur la volonté du peuple est à paraître en 2012.

tra­duit par Stella Magliani-Belkacem
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