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La lutte contre l’islamophobie à Québec

LE DÉFI DE L’IMMIGRATION AU QUÉBEC : DIGNITÉ, SOLIDARITÉ ET RÉSISTANCE, Résistances. NCS numéro 27 hiver 2022

Un peu de contexte

Bien qu’observée au Québec dès le XIXe siècle, c’est à la fin du XXe siècle que la province compte une plus grande présence de personnes de confession musulmane, quoiqu’elle n’atteigne pas 1 % de la population dans la région de la Capitale-Nationale. Les politiques d’immigration ont en effet favorisé la venue de populations immigrantes francophones hautement scolarisées, africaines et notamment maghrébines, résidant surtout dans la métropole.

Sur le plan sociopolitique, les personnes d’origine arabe ou de confession musulmane ont cependant participé en grand nombre aux mobilisations massives organisées à Québec en solidarité avec la Palestine et en opposition à la guerre en Irak. D’autres mobilisations, particulièrement pour la défense des droits humains ou lors du « printemps arabe », ont aussi permis une certaine jonction avec la gauche et les mouvements sociaux de la région.

À la montée du sentiment islamophobe en Occident, exacerbé par le 11 septembre 2001 et la présidence de Trump, s’est ajoutée la croissance d’un nationalisme ethnique québécois alimenté par l’Action démocratique du Québec (ADQ) avec la crise des accommodements raisonnables, le Parti québécois (PQ) avec la « charte des valeurs » et enfin la Coalition avenir Québec (CAQ) avec les « valeurs québécoises » et la loi 21[2], sans oublier le rôle joué par l’empire médiatique Québecor. Plus spécifiquement, dans la région de Québec, la présence importante de la radio-poubelle contribue à l’essor du racisme et de l’islamophobie[3]. Enfin, la présence de groupes nationalistes anti-immigration et d’une extrême droite organisée, visible et active dans des groupes comme La Meute et Atalante, ajoute de l’huile sur le feu.

L’attentat du 29 janvier 2017

C’est l’attentat au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) qui a conduit à une prise de conscience massive de la présence et des dangers de l’islamophobie dans la région. Rappelons que l’assassin a, de façon préméditée, abattu six personnes, blessé plusieurs autres et marqué à vie une quarantaine de personnes présentes sur place. L’assassin a été considéré comme apte à subir son procès[4] et a été reconnu coupable de six meurtres au premier degré et de six autres tentatives de meurtre. Le procès a aussi mis en relief son intérêt marqué pour des sites Web d’extrême droite américains et des vidéos d’autres attentats.

Ce fut l’évènement québécois le plus médiatisé de l’année 2017 au niveau international. Sur les ondes de TVA Nouvelles, Pierre Bruneau a présenté cet attentat islamophobe comme du « terrorisme inversé », le discours médiatique préexistant ayant clairement postulé que le terrorisme devait venir de la part des communautés musulmanes[5] !

Les suites

Quelques heures après l’attentat, les premiers rassemblements se sont tenus, dont une vigile organisée par quelques militantes et militants de la région, qui a réuni le lendemain de l’attentat entre 10 000 et 15 000 personnes sous un froid glacial.

Par la suite, les initiatives se sont multipliées. Le CCIQ a organisé une marche et des personnes à l’origine de la vigile ont rassemblé des centaines de lettres de solidarité rédigées par des citoyennes et des citoyens et adressées aux familles des victimes. Dans les semaines suivantes, une coordination des actions contre le racisme a pu réunir une vingtaine de groupes issus des communautés culturelles et des mouvements sociaux, dont le Regroupement d’éducation populaire en action communautaire (REPAC) et la Ligue des droits et libertés, ce qui a permis, entre autres, l’organisation d’une manifestation contre l’islamophobie le 18 février.

La Coordination des actions contre le racisme à Québec est restée par la suite un lieu de concertation pour organiser des conférences, des marches et autres activités antiracistes. C’est aussi devenu, via les médias sociaux, un outil de diffusion des idées et des actions contre le racisme dans la région. Un comité pour l’organisation de commémorations du 29 janvier y a été créé. Depuis, le Comité citoyen 29 janvier je me souviens a exercé un leadership important en organisant les commémorations annuelles de l’attentat.

Les commémorations

Les commémorations organisées à Québec tous les 29 janvier par le Comité citoyen, en collaboration avec le CCIQ et avec le soutien de la Ville de Québec, sont des évènements majeurs dans la lutte contre l’islamophobie, et ont un rayonnement pancanadien important. La première commémoration, un an après l’attentat, a réuni près de 5000 personnes par grand froid, en présence des premiers ministres, de la mairesse de Montréal et du maire de Québec. En janvier 2019, le rassemblement a eu lieu à l’Université Laval, en 2020, à l’Église Notre-Dame-de-Foy et en 2021, pandémie oblige, à l’extérieur du Centre culturel islamique avec diffusion en direct.

D’initiative citoyenne et militante, ces évènements ont eu droit à une visibilité médiatique importante où l’expression de la solidarité envers les proches des victimes s’est conjuguée avec des prises de position claire contre le racisme et l’islamophobie par le comité organisateur et ses alliés. On cherchait à atteindre autant les communautés musulmanes que l’ensemble de la population, et des liens ont été établis avec les victimes du féminicide de la Polytechnique ainsi qu’avec les victimes québécoises d’un attentat commis à Ouagadougou en 2016. Les commémorations ont aussi permis des prises de position, entre autres contre le refus de François Legault de reconnaitre qu’il y a du racisme systémique au Québec.

La lutte continue

La lutte contre l’islamophobie a pris d’autres formes dans la région. On peut penser aux batailles menées contre les radios-poubelles et contre l’extrême droite, entre autres par la campagne Liberté d’oppression et le travail de vigie du groupe Sortons les poubelles. Des mobilisations contre la loi 21 de la CAQ ont eu lieu à Québec, sous le leadership de jeunes femmes musulmanes. Ces dernières se sont d’ailleurs impliquées par solidarité dans les mobilisations de Black Lives Matter, de même qu’en appui aux Autochtones et à la cause palestinienne.

Notons que d’autres enjeux et d’autres solidarités ont émergé, comme l’implication du CCIQ par son porte-parole, Boufeldja Benabdallah, ainsi que des survivants de l’attentat dans la campagne pour le contrôle des armes à feu menée par Poly se souvient. Des liens ont aussi été créés au niveau international, notamment avec le groupe One World Strong fondé à la suite de l’attentat de Boston.

Bilan et perspective

Les importantes mobilisations contre l’islamophobie ont permis de tisser une toile de solidarité antiraciste à Québec. Un front large incluant la Mairie de Québec, les mosquées, des militantes et militants antiracistes, des député·e·s et plusieurs organisations religieuses et sociales de la ville a permis, non seulement, une unité de parole autour de l’attentat du 29 janvier 2017 et de ses suites, mais aussi en réaction à des évènements comme l’attentat antisémite de Pittsburgh en 2018 et celui, islamophobe, de Christchurch en 2020. Par ailleurs, une solidarité interconfessionnelle unique s’est tissée dans la région. Sur le plan politique, les élections municipales ont favorisé l’émergence de plusieurs candidatures importantes issues de la diversité, dont des personnes impliquées dans la lutte contre l’islamophobie.

La lutte pour la construction d’un Québec inclusif implique de maintenir et de développer cette solidarité. Mettre fin au racisme et à l’islamophobie est un travail de longue haleine qui exige de consolider la jonction politique entre la gauche et les membres des différentes communautés, permettant de construire un mouvement indépendantiste québécois antiraciste et de démanteler les éléments de racisme systémique dans l’État.

Sébastien Bouchard[1] Militant social, syndical et politique


  1. Texte écrit en collaboration avec Maryam Bessiri et Iris Hermon.
  2. Loi sur la laïcité de l’État, communément désignée par loi 21.
  3. Sébastien Bouchard, « La radio-poubelle : le populisme de droite en action », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 11, 2014. Une version plus longue de ce texte a été publiée sur le site des NCS en 2015, <cahiersdusocialisme.org/la-radio-poubelle-le-populisme-de-droite-en-action1/>. Voir aussi : Dominique Payette, Les brutes et la punaise, Montréal, Lux, 2019.
  4. Les nombreux examens effectués en prévision de son procès n’ont pas décelé de maladie mentale, mais des traits narcissiques et une volonté de mentir pour fausser son évaluation psychiatrique. Isabelle Mathieu, « Bissonnette a feint avoir des hallucinations », Le Soleil, 24 avril 2018.
  5. « Un acte qui se fait contre une communauté musulmane chez nous, c’est quelque chose qu’on n’avait pas vu venir. On aurait pu imaginer le contraire : qu’une communauté musulmane ou qu’un groupe extrémiste musulman commette un geste, mais que nous…que quelqu’un de la communauté, d’une autre communauté, attaque les musulmans, c’est un terrorisme à l’envers, si vous me permettez l’expression », a déclaré M. Bruneau le 29 janvier 2017, <https://conseildepresse.qc.ca/decisions/d2017-01-011/>.