La crise du logement frappe durement les personnes immigrées

Damaris Rose.[1]
S’installer dans un logement décent et abordable, dans un voisinage accueillant et sécuritaire, constitue une étape primordiale dans l’établissement des nouveaux arrivants au pays. Plus qu’un simple toit, accéder au premier logement permanent permet d’organiser la vie quotidienne et d’accéder aux services visant l’insertion linguistique et économique. Souvent ce premier logement répond aux exigences de base mais pas plus, à cause du contexte migratoire, des ressources financières très restreintes, ou des faibles connaissances du marché de la part des personnes immigrées qui, à moyen terme, aspirent à améliorer leur qualité de vie résidentielle. Dans notre système d’habitation, cette deuxième étape passe essentiellement par le passage de locataire à propriétaire, qui revêt une importance tant symbolique que matérielle comme gage de réussite de l’insertion dans la société nord-américaine.
À Montréal, les immigrant(e)s des années 1960 et 1970, issu(e)s principalement des pays d’Europe du Sud, accédaient à la propriété en plus grande proportion que les ménages natifs, en cumulant les revenus de plusieurs membres de la famille pour l’achat et la remise en état des « plex » dans les quartiers centraux alors disponible à très bon marché. Or, de nos jours les ménages qui immigrent au Québec dépendent plus souvent et plus longtemps du marché locatif. Dans le Grand Montréal les immigrés arrivés il y a 15-20 ans affichent un taux de propriétaires plus faible (52%) que les non-immigrants (59%)[2]. Cela s’expliquerait par la plus grande précarité économique des cohortes récentes d’immigrés à Montréal en plus du resserrement du secteur abordable du marché locatif qui frappe presque tous les secteurs du Grand Montréal ces dernières années. Ainsi l’accès au logement constitue un enjeu important et croissant pour les personnes immigrées, surtout celles arrivées depuis moins de 10 ans[3].

Abordabilité du logement : la population immigrante durement touchée

Le secteur du logement social ne rejoint qu’une petite proportion des ménages québécois, la capacité de se loger convenablement sans se priver d’autres nécessités de la vie dépend de l’accessibilité du logement sur le marché privé (le niveau du loyer par rapport au revenu). Or les personnes immigrées, surtout celles établies depuis moins de 10 ans, sont plus susceptibles de vivre une grande précarité financière, comparée à la population en général. En général, un résident du Québec sur neuf touche un revenu en deçà du seuil de faible revenu après impôt. Or cette proportion s’élève à un sur sept chez les personnes s’étant établies au Canada entre 2001 et 2010 et atteint 22,6% chez celles arrivées il y a moins de cinq ans (chiffres de 2016). La vaste majorité des immigrants au Québec sont admis dans la catégorie économique. Si pour bon nombre de ceux-ci, l’insertion économique va bon train, plusieurs se trouvent au rang des travailleurs pauvres en raison de la non-reconnaissance de leurs titres de compétences et leur expérience de travail à l’étranger. Comme on peut s’y attendre, le faible revenu est encore plus fréquent chez les personnes admises comme réfugiées alors qu’il est moins fréquent chez celles de la catégorie de réunification familiale pouvant compter sur le soutien de leurs proches[4].
La mesure de besoins en logement la plus souvent déployée à des fins de politiques publiques est l’index des « besoins impérieux en logement » qui tient compte de l’accessibilité financière (seuil de 30%), de la taille convenable ou non du logement tenant compte de la taille et de la composition du ménage, et de la qualité du logement par rapport à l’indicateur de besoin de réparations majeures.
En 2016, chez l’ensemble des locataires résidant dans le Grand Montréal, plus d’un ménage sur cinq était en situation de besoins impérieux. Ce taux s’élevait à 26,4% chez les ménages dont le soutien est une personne ayant immigré au Canada il y a moins de 5 ans. Or le taux des besoins impérieux des immigrants récents à Montréal varie beaucoup selon la catégorie d’admission au pays, s’élevant à 35% chez les ménages admis en tant que réfugiés et à 45% chez les réfugiés pris en charge par le gouvernement ou par un groupe de parrainage privé[5].

L’entassement : un réel défi

À Montréal comme dans les autres grandes villes, le critère de l’abordabilité est le principal facteur contribuant aux besoins impérieux de logement des personnes immigrantes et non immigrants. Toutefois, comparés aux autres Montréalais éprouvant aussi des besoins impérieux, les immigrants récents sont un peu plus susceptibles de vivre dans un logement nécessitant des réparations majeures. Selon une enquête récente confirmant les expériences de terrain, les organismes communautaires œuvrant dans les quartiers d’accueil des nouveaux arrivants constatent que le logement insalubre est un problème plus fréquent chez les Néo-Montréalais que chez les personnes non immigrantes[6].
En outre, l’entassement dû à l’exiguïté du logement par rapport à la taille et la composition du ménage est une source plus importante de besoins impérieux chez les immigrants récents et particulièrement chez les personnes réfugiées dont les cohortes récentes. Parmi ces derniers on trouve notamment la vague des Syriens admis en 2015-2016 qui comprennent un taux important – et inattendu – de familles nombreuses et multigénérationnelles. Selon les données canadiennes de 2016, 31% des ménages de réfugiés récents ont 6 membres et plus, versus 16% pour les immigrants récents admis dans les programmes d’immigration économique ou de réunification familiale. La pénurie de logements abordables de taille convenable jumelée à la faiblesse de la prestation mensuelle octroyée aux familles réfugiées a créé un défi herculéen pour les organismes communautaires et groupes de parrainage chargés de leur trouver un premier logement où ces familles ont d’ailleurs tendance à demeurer plusieurs années. Les personnes réfugiées (demandeurs d’asile ou réfugiés rétablis) arrivées seules ont des contraintes financières encore plus importantes, n’étant pas admissible à l’allocation pour enfants, ce qui mène très souvent au partage d’un petit logement avec d’autres personnes seules. Si ceci peut apporter du soutien social, il peut aussi générer un sentiment d’insécurité[7].
Il importe aussi de signaler que les personnes immigrantes vivent plus souvent dans des familles multigénérationnelles (en 2016, 3,3% des Montréalais non immigrants, 6,6% des immigrants et presque 9% des immigrants arrivés entre 1980 et 2000). Elles vivent également plus souvent dans des familles nucléaires avec des personnes additionnelles apparentées ou non (en 2016, 3,7% des Montréalais non immigrants, 5,5% des immigrants et 6,7% des immigrants récents). Ce sont des expressions de solidarités familiales, culturelles et économiques, comme pour le cas des cohortes antérieures d’immigrants des pays méditerranéens. Or, en raison de plus grandes difficultés d’insertion économique et la flambée des prix immobiliers, ces familles sont plus à risque de vivre une situation d’entassement[8].

L’impact de la pandémie

Enfin, la pandémie de la covid-19 a mis en exergue l’importance des conditions d’habitation pour la santé des résidents. Le risque de transmission au sein du ménage s’accroît lorsque la taille de celui-ci est insuffisante pour permettre l’auto-isolement d’un membre atteint du virus. L’entassement résidentiel s’est ainsi avéré un facteur de risque additionnel, surtout pour les ménages ayant des membres travaillant dans les services essentiels, ce qui est souvent le cas chez les personnes immigrantes et réfugiées. Et si le ménage est multigénérationnel, le risque est encore plus grand pour les aînés qui y vivent. Du côté de la santé mentale, le stress associé aux cycles de confinements prolongés et répétés serait aggravé pour les individus et familles vivant dans des logements exigus et sans accès aux espaces extérieurs privés pour se détendre ou jouer. Ainsi, les inégalités dans la qualité de l’habitat contribuent aux inégalités sociospatiales de la pandémie qui, à Montréal comme dans d’autres grandes villes, a frappé plus durement les quartiers à forte densité d’immigrants récents et de minorités racisées.[9]

Des obstacles particuliers, des barrières discriminatoires

Qu’il s’agisse de la recherche du premier logement permanent, ou des démarches pour déménager dans un logement plus convenable, de nombreuses études scientifiques dont des enquêtes menées à Montréal démontrent que les immigrants récents font très souvent face à des obstacles qui vont au-delà de leur capacité financière ou de la pénurie de logements abordables convenant à la taille de leur famille. L’absence de références ou cote de crédit émises au Canada est une barrière fréquente. Alors que la Société canadienne d’hypothèques et de logement a instauré un programme pour aider les nouveaux arrivants qui veulent devenir propriétaires sans antécédents de crédit, rien n’existe pour aider les locataires à cet égard. Ainsi les bailleurs exigent souvent un dépôt élevé ou un contresignataire de bail comme garant, ce qui pose un défi majeur pour les personnes sans parenté ou amis déjà établis au pays. De surcroît, un nombre préoccupant de nouveaux arrivants vivent de problèmes de logement dus à la discrimination fondée sur le statut d’immigration, notamment les demandeurs d’asile, ou sur l’origine ethnique. De telles pratiques de la part des bailleurs résidentiels, illégales selon la Charte des droits de la personne, ont pour effet de restreindre encore plus les choix résidentiels et d’accroître le risque de se trouver dans un immeuble mal entretenu ou dans un logement insalubre[10].

Les organisations communautaires à la rescousse

Au Québec un important réseau d’organismes communautaires expérimentés dans la recherche de logement pour les nouveaux arrivants leur offre des services pour pallier les obstacles d’accès à un logement décent et abordable. Pour ce faire, ils reçoivent des financements de l’État, des organismes caritatifs, religieux et autres, et ils sont appuyés par le travail des bénévoles. Entre autres, ces organismes collaborent avec des propriétaires plus accueillants; tiennent des inventaires de logements disponibles; expliquent aux clients le fonctionnement, qui peut paraître opaque, de notre système de logement et prodiguent des conseils aux personnes qui se présentent avec un problème de logement. Un sous-ensemble d’organismes est financé pour un soutien intensif des réfugiés pris en charge par le gouvernement afin d’assurer leur installation dans un premier logement permanent et décent, ce qui fait partie des obligations humanitaires de l’État. Malgré leur dévouement, les organismes communautaires n’arrivent pas à rejoindre toute la clientèle potentielle. Ainsi, les immigrants économiques et les demandeurs d’asile recourent plus souvent aux réseaux informels de leur groupe ethnoculturel pour l’aide ou des conseils en matière de logement; or l’information qui y circule tend à être moins fiable ou complète.

Que faire?

En quoi pourraient alors consister des réponses progressistes aux enjeux et défis soulevés? Esquissons en conclusion quelques éléments de politiques qui tiennent compte des points de vue des intervenants clés du milieu de l’établissement des nouveaux arrivants consultés lors des recherches antérieures.
  • Dans les politiques d’habitation à tous les paliers de l’État, il importe de prioriser la remise en état des immeubles locatifs en état de détérioration. Il s’agit notamment des immeubles modestes de 3-4 étages sans ascenseur construits dans les années 1950 à 1970. Les personnes immigrées et à revenus faibles et modestes sont de plus en plus concentrées dans ce segment du parc locatif localisé dans les premières banlieues de l’après-guerre. Le transfert de ces immeubles aux bailleurs sociaux ou à but non lucratif (OBNL) est à privilégier afin d’éviter les « rénovictions » dans les quartiers où s’amorce la gentrification ou la « studentification ».
  • Tant dans la réhabilitation des immeubles que dans la construction neuve de maisons, la planification des nouveaux besoins en logement devrait tenir compte de la diversité croissante des modèles familiaux amenée par l’immigration : des familles comportant plusieurs enfants ou plusieurs adultes, dont des familles multigénérationnelles.
  • -Pour certains nouveaux arrivants à statut très précaire – dont une part des réfugiés sélectionnés à l’étranger – l’octroi d’un logement social de type HLM serait la solution la plus durable de logement abordable et convenable. Or au-delà de l’insuffisance globale des logements subventionnés en fonction du revenu, le Québec impose une barrière supplémentaire aux immigrants récents en exigeant un délai d’un an de résidence au Québec avant de pouvoir s’inscrire sur la liste d’attente pour un HLM. Pourquoi ne pas diminuer ce délai, à l’instar de l’allocation pour enfants auquel les familles immigrantes sont admissibles après trois mois?
  • Les vagues récentes d’arrivée de nombres importants de réfugiés et de demandeurs d’asile dans de courts laps de temps et dans un contexte de forte pénurie de logements abordables et convenant à la taille des familles ont créé des défis majeurs pour les organismes communautaires qui viennent à leur secours. Cela a fait ressortir le besoin de créer un parc de résidences semi-temporaires, auquel les nouveaux arrivants seront admissibles pendant environ deux ans. Gérées par des OBNL associés aux organismes communautaires d’aide à l’établissement des personnes réfugiées et immigrantes, ces résidences offriraient aussi des services sur place favorisant divers aspects de l’insertion résidentielle, sociale et économique des résidents. Ce modèle a déjà été bien rodé dans la ville de Winnipeg[11].

[1] Professeure associée (retraitée), Centre Urbanisation Culture et Société, Institut national de la recherche scientifique.
[2] Un tel écart n’existe pas dans les autres métropoles de l’immigration canadienne, Toronto et Vancouver.
[3] Michael Haan, « Do I buy with a little help from my friends? homeownership-relevant group characteristics and homeownership disparities among Canadian immigrant groups, 1971-2001 », Housing Studies 22, no. 6 (2007), https://doi.org/10.1080/02673030701608142 ; Société canadienne d’hypothèques et de logement, « Caractéristiques, ménages avec besoins impérieux de logement, Canada, PT, RMR (indicateurs et données sur le logement fondés sur les résultats du recensement 2016, format Excel) », SCHL (Ottawa, 2020), https://www.cmhc-schl.gc.ca/fr/professionals/housing-markets-data-and-research/housing-data/data-tables/household-characteristics/characteristics-households-core-housing-need-canada-pt-cmas.
[4] Xavier Leloup, Florence Desrochers et Damaris Rose, Les travailleurs pauvres dans la RMR de Montréal : profil statistique et distribution spatiale. INRS-Centre Urbanisation Culture Société et Centraide du Grand Montréal (Montréal, 2016), http://espace.inrs.ca/id/eprint/4834 ; Statistique Canada, « Catégorie d’admission et type de demandeur (47), certaines caractéristiques du revenu (92), statut d’immigrant et période d’immigration (10A), âge (10B) et sexe (3) pour la population dans les ménages privés du Canada, provinces et territoires et régions métropolitaines de recensement, Recensement de 2016 – Données-échantillon (25 %). Tableau 98-400-X2016367 », (Ottawa, 2020), https://www150.statcan.gc.ca/n1/fr/catalogue/98-400-X2016367.
[5] Société canadienne d’hypothèques et de logement, « Caractéristiques, ménages avec besoins impérieux de logement, Canada, PT, RMR (indicateurs et données sur le logement fondés sur les résultats du recensement 2016, format Excel)  » ; Rachel Shan, Conditions de logement des nouveaux réfugiés au Canada, Société canadienne d’hypothèques et du logement (Ottawa, 2019), https://assets.cmhc-schl.gc.ca/sf/project/cmhc/pubsandreports/socio-economic-analysis/2019/socio-economic-analysis-recent-refugee-housing-conditions-canada-69524-fr.pdf.
[6] Thomas Gulian et al., Baromètre Écho 2020 de la Ville de Montréal sur l’inclusion des personnes immigrantes. Regard intersectionnel (ADS+) des priorités et des besoins liés aux compétences municipales. Rapport de recherche réalisé dans le cadre du Contrat de Recherche pour le Bureau d’intégration des nouveaux arrivants à Montréal (BINAM), Ville de Montréal, Institut de recherche sur l’intégration professionnelle des immigrants (Montréal, 2021).
[7] Shan, Conditions de logement des nouveaux réfugiés au Canada; Damaris Rose and Alexandra Charette, « Accommodating government assisted Syrian refugee newcomers: the experiences of Resettlement Assistance Program providers », in A National Project: Canada’s Syrian Refugee Resettlement Experience, dir. Leah Hamilton, Luisa Veronis et Margaret Walton-Roberts (Montréal: McGill-Queens, 2020).
[8] Statistique Canada, « Catégorie d’admission et type de demandeur (47), statut d’immigrant et période d’immigration (11B), âge (7A), sexe (3) et certaines caractéristiques démographiques, culturelles, de la population active et de la scolarité (825) pour la population dans les ménages privés du Canada, provinces et territoires et régions métropolitaines de recensement, Recensement de 2016 – Données-échantillon (25 %). Tableau 98-400-X2016203 », (Ottawa, 2018). https://www150.statcan.gc.ca/n1/fr/catalogue/98-400-X2016203.
[9] Janet Cleveland et al., Impacts de la crise de la COVID-19 sur les « communautés culturelles » montréalaises. Enquête sur les facteurs socioculturels et structurels affectant les groupes vulnérables, Institut universitaire SHERPA (Montréal, 2020), https://www.sherpa-recherche.com ; Organisation de coopération et de développement économiques, What is the impact of the COVID-19 pandemic on immigrants and their children? Éditions OCDE, OECD Policy Responses to Coronavirus (COVID-19) (Paris, 2020), https://doi.org/10.1787/e7cbb7de-en.
[10] Gulian et al., Baromètre Écho 2020 de la Ville de Montréal sur l’inclusion des personnes immigrantes. Regard intersectionnel (ADS+) des priorités et des besoins liés aux compétences municipales. Rapport de recherche réalisé dans le cadre du Contrat de Recherche pour le Bureau d’intégration des nouveaux arrivants à Montréal (BINAM), Ville de Montréal; Damaris Rose et Alexandra Charette, « Housing experiences of users of settlement services for newcomers in Montréal: does immigration status matter?  », in Immigrant Integration: Research implications for Public Policy, dir. Kenise Kilbride (Toronto: Canadian Scholars’ Press, 2014).
[11] Jill Hanley et al., S’installer : Comprendre les enjeux du parcours et de l’intégration des demandeurs d’asile au Québec. Rapport final de recherche soumis au FRQSC – Actions concertées, Université McGill et SHERPA (Montréal, 2021) ; Jill Bucklaschuk, ‘They Can Live a Life Here’. Current and Past Tenants’ Experiences with IRCOM’s Model of Housing and Wrap-Around Supports (Winnipeg: Canadian Centre for Policy Alternatives Manitoba Office, 2019). https://www.policyalternatives.ca/publications/reports/they-can-live-life-here; Écobâtiment, Bâtiments résilients, logements sains et accueillants. Feuille de route (Montréal., 2021), https://www.unlogementsain.org/uploads/1/1/1/5/111590267/feuille_de_route.pdf ; Rose et Charette, « Accommodating government assisted Syrian refugee newcomers: the experiences of Resettlement Assistance Program providers ».