La centralité du statut autogestionnaire contre tout rapport de domination salarial

Par Mis en ligne le 30 novembre 2009

Le statut auto­ges­tion­naire, recon­nais­sant à chaque être humain des droits et reve­nus de base asso­ciés à une appro­pria­tion col­lec­tive des grands moyens de pro­duc­tion est au coeur d’une remise en cause du rap­port sala­rial. Celui-ci doit être aboli en tant que rap­port de domi­na­tion, qu’il se situe dans le cadre du capi­ta­lisme ou d’un Etat se pro­cla­mant socia­liste. Mais cela ne signi­fie ni la fin des reve­nus moné­taires, ni la rigi­dité des emplois ; encore moins la remise en cause d’une mutua­li­sa­tion des risques et des droits que le sala­riat a conquis, de façon pré­caire, contre le capi­ta­lisme et que le socia­lisme peut garan­tir.

La pro­priété privée des grands moyens de pro­duc­tion et ses cri­tères de profit révèlent chaque jour davan­tage leur logique, à la fois injuste et inef­fi­cace contrai­re­ment aux pré­ten­tions véhi­cu­lées par l’idéologie de la mon­dia­li­sa­tion mal nommée ? libé­rale ? : la dic­ta­ture des mar­chés finan­ciers et des firmes mul­ti­na­tio­nales, appuyée sur les pou­voirs éco­no­miques et mili­taires des grandes ins­ti­tu­tions et Etats domi­nant cette mon­dia­li­sa­tion, font que les besoins de base sont de moins en moins satis­faits pour le plus grand nombre ; la démo­cra­tie et les liber­tés sont pro­fon­dé­ment cen­si­taires (liés au pou­voir de l’argent) ; les crises mul­ti­formes se mul­ti­plient et s’entrecroisent à l’échelle pla­né­taire en même temps que les logiques de guerre.

Il ne s’agit pas seule­ment de redis­tri­buer les richesses, mais de les pro­duire autre­ment.

Une autre logique existe déjà, en poin­tillé, du local au pla­né­taire qui subor­donne l’économie à la satis­fac­tion de droits uni­ver­sels et de la pro­tec­tion de l’environnement, un ? socia­lisme du XXIe siècle ?. Mais der­rière les mots qui font pro­blème, il faut se dis­so­cier des variantes de parti unique ou du social-libé­ra­lisme et autres partis ? socia­listes ? qui ont mené les poli­tiques de des­truc­tion de l’Etat social et des ser­vices publics.

Il importe donc de reve­nir au sens pro­fond du projet socia­liste au-delà d’un féti­chisme des cli­vages sur le voca­bu­laire et de tout « modèle » pré-établi – mais en incor­po­rant les leçons des expé­riences et échecs passés.

« L’émancipation de chacun, sera la condi­tion de l’émancipation de tous », affir­mait leManifeste com­mu­niste. Aujourd’hui, on pren­drait soin d’exprimer cette for­mule en fémi­ni­sant le « chacun-e » et en sou­li­gnant la diver­sité des facettes, par­fois conflic­tuelles, de l’individu. Et ce n’est pas un détail, tant il est vrai que l’individu s’inscrit dans une mul­ti­pli­cité de « com­mu­nau­tés » dont il se sent soli­daire pour des enjeux dif­fé­rents : rap­ports hommes/​femmes, diver­sité eth­nico-natio­nale, cultu­relle, reli­gieuse, posi­tion sociale, rela­tions parents/​enfants… La hié­rar­chie des soli­da­ri­tés dépend du moment et des enjeux.

Mais il faut sou­li­gner l’essentiel : le projet socia­liste affirme l’actualité d’une société où la res­pon­sa­bi­lité de l’être humain, sans exclu­sion aucune, est à la fois fina­lité et moyen… Finalité, car le but est, de façon non condi­tion­née par des objec­tifs de profit, de satis­faire les besoins humains au sens évo­lu­tif et riche du terme, y inclus l’exigence de dignité, d’égalité, de jus­tice sociale, de pro­tec­tion de l’environnement où il vit. Mais l’être humain est aussi moyen d’atteindre ces objec­tifs, car c’est lui/​elle, en toute res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle et col­lec­tive, qui déter­mine ce que sont ces besoins et les moyens de les satis­faire. Une telle société remet en cause tout rap­port d’exploitation et de domi­na­tion, mais non pas la diver­sité des indi­vi­dus et de leurs choix. Elle subor­donne l’économie à ces choix éta­blis démo­cra­ti­que­ment. Ces mots là sont com­pré­hen­sibles par tout le monde et de telles aspi­ra­tions sont très par­ta­gées…

Cela ne dit pas com­ment doit et peut s’organiser la société. Marx se refu­sait à le pré­voir à la place des popu­la­tions concer­nées, dans le contexte où ces ques­tions se posent et doivent se résoudre. Il faut conti­nuer à refu­ser des modèles éla­bo­rés en chambre, rester ouvert et atten­tifs à l’imprévu et à ce qui s’invente dans les luttes col­lec­tives et leur démo­cra­tie. Mais cela n’autorise pas une négli­gence et fer­me­ture envers les débats sur le passé pour en “faire table rase” alors qu’un des enjeux est de rendre intel­li­gibles les résis­tances et les échecs de ce passé, d’en tirer des leçons pour ouvrir d’autres pos­sibles.

Reprendre les débats sur le socialisme

Dans l’ultime cha­pitre de son ouvrage Démocratie contre capi­ta­lisme [1] dont la réflexion enri­chis­sante s’enracine dans les luttes alter­mon­dia­listes, Thomas Coutrot syn­thé­tise et dis­cute un grand nombre de débats et modèles de socia­lisme anti-éta­tistes. Il les regroupe en “trois grandes familles” : “le ’socia­lisme de marché’, le ’socia­lisme élec­tro­nique’ et le ’socia­lisme auto­ges­tion­naire’”. Dans le pre­mier ensemble, le marché est un régu­la­teur qui oriente les choix éco­no­miques décen­tra­li­sés, mais la concen­tra­tion du capi­tal est inter­dite de façon à pro­té­ger les cri­tères éga­li­taires fondés sur un sys­tème de petites entre­prises pri­vées ou coopé­ra­tives en concur­rence. Le deuxième ensemble est au contraire sans marché, fondé sur la démo­cra­tie directe et appuyé sur les tech­no­lo­gies modernes faci­li­tant la coor­di­na­tion des choix. Le troi­sième est régulé par une démo­cra­tie éco­no­mique sur la base d’une pro­priété sociale auto­ges­tion­naire qui “poli­tise” les choix éco­no­miques et se subor­donne donc les formes mar­chandes autant que la pla­ni­fi­ca­tion.

Je m’inscris ici, comme Thomas Coutrot, dans le cadre de cette troi­sième famille. Mais il ne devrait pas avoir de fron­tière nette avec ses cou­sins de la seconde (socia­lisme sans marché) avec les­quels des dia­logues fruc­tueux sont néces­saires. D’une part, parce que, dans les deux ensemble de réflexions, le centre de gra­vité porte en fait sur une démo­cra­tie éco­no­mique et poli­tique radi­cale, basée sur un statut des êtres humains qui leur donne un pou­voir de déci­sion sur ce qui les concerne. Cela impose évi­dem­ment la remise en cause de la pro­priété privée capi­ta­liste des moyens de pro­duc­tion et de la logique de concur­rence mar­chande qui l’accompagne, sources cen­trales d’inégalités de pou­voirs et de droits. Les deux der­nières familles citées de modèles socia­listes recherchent les moyens adé­quats à la démo­cra­tie éco­no­mique et contestent au/​x marché/​s (marché du capi­tal, du tra­vail, des biens et ser­vices) le pou­voir de régu­ler (orien­ter) effi­ca­ce­ment les choix, inves­tis­se­ments, allo­ca­tions des richesses pro­duites.

Il faut en effet clai­re­ment dis­tin­guer uti­li­sa­tion par­tielle du marché et domi­na­tion d’un régu­la­teur mar­chand. Dans la diver­sité des socié­tés que recouvre l’analyse cri­tique et donc remise en cause du marché comme régu­la­teur, il y a les deux variantes débat­tues : soit le rejet de toute mon­naie (et marché), soit l’utilisation par­tielle de la mon­naie comme inter­mé­diaire aux échanges et d’un marché (à déli­mi­ter et régu­ler) comme ins­tru­ment par­tiel d’enregistrement des coûts et besoins. Le “socia­lisme auto­ges­tion­naire” évoqué par Thomas Coutrot comme troi­sième famille de modèles, consi­dère néces­saires et maî­tri­sables ces usages par­tiels, alors que la seconde les rejette. Mais le débat sur (entre) ces deux concep­tions est néces­saire, à partir d’un rejet expli­cite de l’aliénation (qui revient, pour les êtres humains, à une perte de maî­trise de leur être, de leur tra­vail, de son affec­ta­tion) par le marché et par l’Etat – d’où l’accent sur l’auto-organisation et la démo­cra­tie éco­no­mique qui met en évi­dence le carac­tère “poli­tique” des grands choix éco­no­miques, incor­po­rant une mul­ti­pli­cité de cri­tères.

On peut mener ce débat en com­bat­tant toute naï­veté envers la “neu­tra­lité” des moyens (la mon­naie ou autres ins­ti­tu­tions uti­li­sées, qui peuvent avoir des effets per­vers, non prévus) ; mais on peut tout autant contes­ter l’insuffisance, voire les impasses d’une option qui évacue les ins­ti­tu­tions, en les reje­tant de façon indif­fé­ren­ciée, sans prendre en compte les contextes, droits de pro­priété, rap­ports humains qui peuvent modi­fier radi­ca­le­ment ce qu’elles peuvent deve­nir et ce qui peut s’inventer – au ser­vice de la démo­cra­tie éco­no­mique – et l’utilité durable de l’argent, même s’il faut reje­ter les “rap­ports d’argent” entre êtres humains et la domi­na­tion des rap­ports mar­chands. Autrement dit, des inter­dits sont néces­saires, en cohé­rence avec une éthique qui devrait expli­ci­te­ment reje­ter les usages de l’argent comme moyen d’enrichissement sur le dos du tra­vail d’autrui, ou d’accumulation source d’inégalités de pou­voir, ou encore de spé­cu­la­tion. Il s’agit d’autant de fonc­tions de l’argent comme “capi­tal” recou­vrant aussi des rap­ports sociaux à reje­ter : la remise en cause du marché du capi­tal et du tra­vail devraient être des objec­tifs essen­tiels où des rup­tures de sys­tème inter­viennent – même si des tran­si­tions peuvent se jus­ti­fier. Autre chose est l’analyse d’une autre fonc­tion de la mon­naie, qui exis­tait bien avant le capi­ta­lisme et peut durer après lui : celle d’intermédiaire aux échanges. Aristote avait su dis­tin­guer l’argent comme moyen d’accumulation et comme inter­mé­diaire aux échange, reje­tant le pre­mier, mais pas le second…

Ceci étant, même l’acceptation de cette deuxième fonc­tion de l’argent et d’un marché des biens et ser­vices, pour faci­li­ter les choix décen­tra­li­sés, laisse ouverts bien des débats sur les prix donc les régu­la­tions sur un tel marché (tant du côté des condi­tions de pro­duc­tion que de dis­tri­bu­tion des biens : le fait d’utiliser la mon­naie et d’exprimer des coûts en mon­naie, ne dit pas quels coûts sont accep­tables (le tra­vail des enfants, le temps et l’intensité du tra­vail, les tech­no­lo­gies pol­luantes, les rap­ports d’esclavage et de domi­na­tion dans le tra­vail, sont autant d’exemples d’éléments qui pour­raient être camou­flés der­rière des prix à la baisse… et qu’il fau­drait pour­tant reje­ter). Et aucune “loi éco­no­mique” ne dit qui doit payer (donc com­ment dis­tri­buer) les biens consi­dé­rés afin de satis­faire les besoins : les livres comme l’alcool ou les bijoux, ou encore l’eau, les médi­ca­ments et les trans­ports publics et privés ont des coûts de pro­duc­tion. Mais on peut esti­mer que l’eau, les trans­ports publics, les médi­ca­ments de base et les livres, devraient obéir à des cri­tères de dis­tri­bu­tion dif­fé­rents des bijoux ou de l’alcool et des voi­tures indi­vi­duelles… Les prix sont des coûts pour les uns, éven­tuel­le­ment des reve­nus pour d’autres.

Tout cela implique à l’échelle de la société des éva­lua­tions (quan­ti­ta­tives mais aussi qua­li­ta­tives, éco­lo­giques et sociales) des coûts et des besoins, de façon dyna­mique, et sur les échelles adé­quates, du local au pla­né­taire avec des débats por­tant sur les condi­tions de tra­vail, les cri­tères de reve­nus et de dis­tri­bu­tion, les effets sur la santé et l’environnement de tels ou tels choix der­rière les “prix” des biens et ser­vices. Dans tous les domaines, sans excep­tion, le marché est opaque et n’enregistre que des choix limi­tés et de court terme, bien insa­tis­fai­sants. La mesure des richesses pas plus que celle du bien-être ne peut être sim­ple­ment moné­taire. Et les mul­tiples réflexions exis­tantes sur les indi­ca­teurs alter­na­tifs de déve­lop­pe­ment [2], pre­nant en compte des effets sociaux et éco­lo­giques, per­mettent d’illustrer la pos­si­bi­lité de ne pas se sou­mettre au marché et à des mesures moné­taires et mar­chandes sans pour autant sup­pri­mer l’utilisation par­tielle de mon­naie et de mar­chés régu­lés.

Toutes ces dis­cus­sions sur les modèles uti­li­sant par­tiel­le­ment la mon­naie sont à dis­tin­guer radi­ca­le­ment des modèles et socié­tés où le marché domine et oriente les choix, comme régu­la­teur de base. La “grande trans­for­ma­tion” capi­ta­liste ana­ly­sée par Karl Polanyi a trans­formé en mar­chan­dises la force de tra­vail, l’eau comme la mon­naie deve­nue “capi­tal”. En géné­ra­li­sant la moné­ti­sa­tion de l’économie et les rap­ports mar­chands, elle a désen­cas­tré pour la pre­mière fois dans l’histoire des socié­tés, “l’économie” du social, des choix col­lec­tifs et poli­tiques expli­cites.

Mais cer­tains modèles se reven­di­quant de l’autogestion, peuvent se rat­ta­cher en fait à un “socia­lisme de marché” (au sens d’un marché régu­la­teur). C’est pour­quoi la typo­lo­gie pro­po­sée par Thomas Coutrot n’est pas for­cé­ment claire. Je rejoins ses cri­tiques contre le “socia­lisme de marché” ; mais il a tord de réduire celui-ci aux modèles basée sur la petite pro­priété privée ou coopé­ra­tive. J’évoquerai plus loin, à propos d’une phase spé­ci­fique de l’expérience you­go­slave, une concep­tion de la pro­priété sociale et de l’autogestion qui est cer­tai­ne­ment tou­jours une ten­ta­tion ini­tiale dans le rejet d u bureau­cra­tisme, c’est de rem­pla­cer l’Etat par le marché, approche de type anar­cho-syn­di­ca­liste où l’autogestion est conçue comme droit de pro­priété et de ges­tion entre­prise par entre­prise, dans de petits unités.

Dans tous ces modèles et débats, l’enjeu prin­ci­pal est celui du statut de la force de tra­vail. Il faut ensuite ouvrir les yeux sur les conflits de logique surgis dans l’expérience réelle, loin des modèles sur papier. Et c’est pour­quoi je vou­drais reve­nir sur l’expérience you­go­slave.

Mais on retrouve ce même enjeu, face à l’échec géné­ra­lisé des pays dits socia­listes, dans un débat majeur qui a été mené en Grande-Bretagne dans les années 1980, sur plu­sieurs numé­ros de la New Left Review (NLR). Face à la crise d’ensemble des pays dits socia­listes, Alec Nove se posait les ques­tions d’un “socia­lisme réa­li­sable” [3]. Mais il reje­tait a priori ce qu’il consi­dé­rait comme une utopie (au sens d’irréalisable) chez Marx : le rôle du juge­ment direct, de l’association des pro­duc­teurs – donc d’un statut auto­ges­tion­naire des tra­vailleurs.

Or, toutes les crises et grands conflits de l’histoire des socié­tés d’Europe de l’Est ont au contraire montré la très riche explo­sion des aspi­ra­tions auto­ges­tion­naires réa­li­sant une démo­cra­tie radi­cale, dans les grandes bifur­ca­tions que furent les années 1956 et 1968, sti­mu­lées en vérité par l’écart entre les droits et sta­tuts recon­nus dans les idéo­lo­gies offi­cielles (asso­ciés à la sup­pres­sion des formes capi­ta­listes de domi­na­tion) et la réa­lité du sys­tème de parti/​Etat régnant au nom des tra­vailleurs sur leur dos – de la Pologne à la Hongrie, en pas­sant par la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie.

L’arrogance et l’ignorance du passé des socié­tés dites socia­listes, de leurs luttes et résis­tances se ren­contre, para­doxa­le­ment aujourd’hui (pour des rai­sons dif­fé­rentes, bien sûr) de deux côtés oppo­sés : à la fois celui des domi­nants de l’ordre mon­dial néo-libé­ral qui veulent réduire les révo­lu­tions du XXè siècle à une aber­rante paren­thèse sur le chemin de la “moder­nité” occi­den­tale, effa­cer donc de l’analyse tous les rap­ports de domi­na­tion entre pays du centre et péri­phé­ries du sys­tème monde capi­ta­liste du 19è siècle, et nier toute ratio­na­lité aux ten­ta­tives de rup­ture anti-capi­ta­listes ; mais cette occul­ta­tion se retrouve aussi au sein de cou­rants anti-capi­ta­listes qui croient que le rejet du passé sta­li­nien et des pays dits socia­listes est d’autant plus radi­cale (non sus­pect de “com­plai­sance” et de “tra­hi­son”) qu’il réduit l’histoire de ces socié­tés au goulag et ne veut rien apprendre de leurs conflits et ten­ta­tives de réformes…

Connaître et apprendre de l’expérience yougoslave…

Parce qu’il s’est agi de la pre­mière grande rup­ture (en 1948) au sein de la domi­na­tion sta­li­nienne du monde com­mu­niste, et de plu­sieurs décen­nies d’expériences de com­bi­nai­sons dif­fé­rentes de plan, de marché et d’autogestion, il faut reprendre le débat sur les échecs you­go­slaves [4]. Il faut le faire sur la base des résis­tances appa­rues à chaque étape au cœur de cette société, avec la logique d’une exten­sion des droits démo­cra­tiques auto­ges­tion­naires. Une telle démarche de connais­sance cri­tique permet à la fois de prendre en compte la “you­go­nos­tal­gie” que l’on ren­contre aujourd’hui si sou­vent, mais de la com­battre dans ses dimen­sions pas­séistes occul­tant les causes internes de l’échec passé ; il faut se tour­ner donc vers d’autres pos­sibles, en cri­tique d’un passé trop vite rosi à la lumière des désastres de l’après-titisme (du nom de Josip Broz dit Tito, diri­geant com­mu­niste his­to­rique de la Yougoslavie d’après la Seconde guerre mon­diale).

Les causes externes d’échecs (les menaces et pres­sions du Kremlin, et celles des puis­sances impé­ria­listes) furent réelles et ne peuvent être sous-esti­mées – elles sou­lignent d’ailleurs l’impossibilité d’alternative durable pure­ment natio­nale . Mais les causes endo­gènes de l’échec nous importent, en der­nier res­sort, bien davan­tage que les autres. Parce qu’il n’y a pas de fata­lisme de l’échec d’un petit pays face à des agres­sions exté­rieures, sur­tout s’il est en mesure d’être attrac­tif à l’échelle inter­na­tio­nale par sa résis­tance, comme la résis­tance des com­bat­tants viet­na­miens contre l’impérialisme en avait témoi­gné et, avant elle, pen­dant la Seconde guerre mon­diale la lutte des Partisans diri­gés par le PC you­go­slave, résis­tant à l’ordre de Yalta. Mais la vic­toire ne garan­tit pas l’invention d’autres rap­ports humains et d’un sys­tème cohé­rent.

Pourtant, dans l’isolement imposé par le Kremlin en 1948, la meilleure défense fut l’introduction des droits d’autogestion dans les entre­prises you­go­slaves à partir des années 1950, se récla­mant de la Commune de Paris contre l’étatisme sovié­tique, et de Marx contre Staline. Ces réformes intro­dui­sant diverses exten­sions des droits auto­ges­tion­naires jusqu’au début des années 1980, don­nèrent des “ marges ” de démo­cra­tie sans com­mune mesure avec ce que tolé­rait la pla­ni­fi­ca­tion sovié­tique hyper­cen­tra­li­sée, ou ce que n’importe quel sys­tème capi­ta­liste aurait pu tolé­rer. Mais, malgré leur évo­lu­tion dans le temps, on peut déga­ger une constante limite de ce que furent ces marges sous le régime titiste : le sys­tème n’a jamais accordé aux auto­ges­tion­naires les moyens d’une cohé­rence d’ensemble, arti­cu­lant des droits de ges­tion au plan de l’entreprise, de l’économie et de la société toute entière.

La pre­mière phase (1953-1965) connut les plus forts taux de crois­sance, appuyés sur l’introduction des conseils ouvriers. Leur ges­tion locale se confron­tait à une pla­ni­fi­ca­tion dont les cri­tères et choix leur échap­paient. Le plan était pour­tant assou­pli, concen­tré sur les grandes prio­ri­tés, et basé sur des fonds d’investissement sor­tant du budget de l’Etat.

Lors du pre­mier congrès de l’autogestion orga­nisé en 1957 pour résis­ter au nouvel inter­ven­tion­nisme sovié­tique mani­festé en Hongrie (en 1956), sur quelque 1700 délé­gués, plus de 60% étaient des ouvriers en poste – et 80% étaient peu qua­li­fiés. Et dans les années 1960, l’autogestion pro­cla­mée ? voie uni­ver­selle au socia­lisme ? (et pas seule­ment you­go­slave) était désor­mais perçue comme un droit et un idéal à atteindre pour réa­li­ser la pleine res­pon­sa­bi­lité des indi­vi­dus dans toutes les sphères de la société. Mais le main­tien d’une pla­ni­fi­ca­tion, même assou­plie, sous contrôle d’instances fédé­rales du parti/​Etat était source de conflits à la fois avec les organes d’autogestion et entre les répu­bliques. On pou­vait alors socia­li­ser, par des formes auto­ges­tion­naires de repré­sen­ta­tion, à la fois le plan et l’Etat en démo­cra­ti­sant les pro­cé­dures de choix et de ges­tion des fonds publics – ce qui sup­po­sait aussi renon­cer au mono­pole poli­tique du parti unique. Mais tel ne fut pas l’orientation des diri­geants titistes, Leur pri­vi­lège de pou­voir poli­tique fut pré­servé, en élar­gis­sant les marges du marché…

La deuxième phase (1965-1971) est la seule qui puisse être qua­li­fiée de “socia­lisme de marché”. Elle fut donc très courte, à cause des ten­sions pro­duites par les réformes.

Celles-ci déman­te­lèrent les fonds d’investissement et toute pla­ni­fi­ca­tion, élar­gis­sant donc les méca­nismes de for­ma­tion des prix par le marché, y com­pris le marché inter­na­tio­nal par l’abaissement des pro­tec­tions sur le com­merce exté­rieur. Le sys­tème ban­caire lui-même fut trans­formé en le tour­nant vers des cri­tères d’allocation des res­sources sur des bases de ren­ta­bi­lité.

Mais il faut com­prendre les enjeux sous-jacents, non réduc­tible à ceux du parti unique, et qui peuvent se repro­duire ailleurs : ces réformes, dans un contexte de forte crois­sance et popu­la­rité du régime, répon­daient d’une part aux pres­sions des répu­bliques riches vou­lant aug­men­ter au plan ins­ti­tu­tion­nel la confé­dé­ra­li­sa­tion du sys­tème (avec des droits accrus des répu­bliques sur le centre fédé­ral), mais sur­tout, du côté slo­vène et croate (les répu­bliques les plus riches) remet­tant en cause les poli­tiques de redis­tri­bu­tion des régions riches vers les autres. D’autre part, la décen­tra­li­sa­tion mar­chande répon­dait aussi aux demandes d’augmentation des droits d’autogestion recon­nus aux tra­vailleurs (droits d’embauche et de licen­cie­ment, droit de ges­tion de divers fonds) au sein des entre­prises, ce qui était perçu comme une remise en cause de tout plan au profit d’une ges­tion entre­prise par entre­prise, reliée par le marché, sup­posé “neutre” et effi­cace – les banques assu­rant l’allocation des res­sources en fonc­tion de la ren­ta­bi­lité.

Cette deuxième phase se tra­dui­sit rapi­de­ment par le creu­se­ment des écarts de reve­nus entre entre­prises et régions, le déve­lop­pe­ment du chô­mage et la montée de l’inflation. Il se pro­dui­sit une mul­ti­pli­ca­tion de grèves ouvrières et uni­ver­si­taires entre 1968 et 1971 contre ces inéga­li­tés, contre “ la bour­geoi­sie rouge ”, pour une “ auto­ges­tion de bas en haut ” (c’est-à-dire sub­stan­tiel­le­ment pour une pla­ni­fi­ca­tion auto­ges­tion­naire enca­drant et limi­tant les rap­ports mar­chands). Parallèlement, la désa­gré­ga­tion des soli­da­ri­tés entre régions s’exprimait par les reven­di­ca­tions éma­nant des direc­tions des répu­bliques les plus riches (Slovénie et Croatie) visant à rendre plus sys­té­ma­tique encore la décen­tra­li­sa­tion : il s’agissait pour elles d’une part de conser­ver l’intégralité des res­sources en devises pro­ve­nant de leurs échanges ; et d’autre part de remettre en cause les fonds d’aide aux régions les moins déve­lop­pées qui sub­sis­taient encore – notam­ment en faveur du Kosovo, la région la plus pauvre de Serbie.

La gauche mar­xiste dénonça le “socia­lisme de marché” comme une réponse, illu­soire et piégée, à l’étouffement réel de l’autogestion par le sys­tème de pla­ni­fi­ca­tion en vigueur aupa­ra­vant, au lieu d’œuvrer à sa démo­cra­ti­sa­tion réelle. Elle cri­ti­quait la perte de sub­stance des droits d’autogestion dans l’horizon étroit des entre­prises mises en concur­rence par le marché, la pres­sion de cri­tères de ren­ta­bi­lité contraires au prin­cipe de reve­nus selon le tra­vail, ainsi que l’autonomisation ram­pante des direc­tions d’entreprises et des banques depuis la dis­so­lu­tion des fonds pla­ni­fiés. La montée des grèves illus­trait ces pro­ces­sus qui se tra­dui­saient aussi, comme dans la Tchécoslovaquie de 1968-1969 par la radi­ca­li­sa­tion des syn­di­cats offi­ciels. La légi­ti­ma­tion idéo­lo­gique et légale des réformes avait été la pro­priété sociale auto­gé­rée, inter­pré­tée de fait comme pro­priété des col­lec­tifs d’entreprises coor­don­nées par les banques. Et cela-même allait en faci­li­ter la contes­ta­tion au nom de l’autogestion et d’un appro­fon­dis­se­ment de la réflexion sur la pro­priété sociale, cri­ti­quant à la fois l’étatisme et le cor­po­ra­tisme d’entreprise…

C’est donc sous l’influence des résis­tances sociales et ana­lyses for­mu­lées par la gauche mar­xiste que le mou­ve­ment étu­diant reven­di­qua en 1968 l’“autogestion de bas en haut” !, une pla­ni­fi­ca­tion auto­ges­tion­naire et la repré­sen­ta­tion poli­tique des organes d’autogestion à l’échelle fédé­rale dans des chambres ad hoc élar­gis­sant l’horizon de la ges­tion à la société tout entière et poli­ti­sant ses enjeux. Les ? pri­va­ti­sa­tions frau­du­leuses ? étaient dénon­cées, der­rière les ? entre­prises de groupes de citoyens ?, l’accroissement des inéga­li­tés et l’autonomisation des ins­tances de ges­tion tech­no­cra­tiques et finan­cière.

Le bureau­cra­tisme et le parti unique, y inclus le culte de Tito, sus­ci­taient des réac­tions cri­tiques et caus­tiques chez les jeunes – dont témoi­gnaient les jour­naux, notam­ment en Slovénie. Mais les idéaux socia­listes n’étaient pas dis­cré­di­tés et la soli­da­rité avec les peuples en lutte contre l’impérialisme était réelle, notam­ment dans la jeu­nesse.

Parallèlement, au Kosovo, pro­vince de Serbie, les Albanais qui repré­sen­taient 80% de sa popu­la­tion, s’emparaient des pre­mières marges de décen­tra­li­sa­tion éco­no­mique et ins­ti­tu­tion­nelle du sys­tème intro­duites en 1965 pour reven­di­quer en 1968 l’égalité en droit avec les peuples slaves consti­tuant la fédé­ra­tion, assor­tie d’un statut de répu­blique pour la pro­vince.

Ces mou­ve­ments trou­vèrent peu de relais inter­na­tio­naux car ils expri­maient une contes­ta­tion au sein d’un régime titiste “à part” dans le monde com­mu­niste : beau­coup de ceux qui cri­ti­quaient l’URSS tout en se disant socia­listes se tour­naient vers le régime you­go­slave idéa­lisé, se défiant de ses contes­ta­taires…

Le Printemps de Prague en 1968 avait au contraire un impact mon­dial parce qu’il sur­gis­sait en plein cœur du “camp sovié­tique”, d’une part ; mais aussi parce que, cata­lysé par les réformes impul­sées par une aile réfor­ma­trice du parti diri­geant, le mou­ve­ment avait une tout autre ampleur au plan natio­nal et inter­na­tio­nale…

L’intervention sovié­tique en Tchécoslovaquie occulta ce qui se pas­sait en Yougoslavie, de par son impor­tance ; mais aussi parce que, dans un pays qui avait déjà subi les agres­sions sta­li­niennes, le régime titiste s’en empara pour opérer, à sa façon, une dis­crète reprise en main.

La der­nière phase (1971-1980), avant la crise des années 1980-1990 fut typique des réponses titistes face aux conflits : une com­bi­nai­son de répres­sion sélec­tive et de droits accrus… des chan­ge­ments consti­tu­tion­nels sub­stan­tiels concé­dèrent en grande partie des droits reven­di­qués, tout en ayant réprimé les mou­ve­ments qui les avaient expri­més.

Tito fit l’éloge des aspi­ra­tions socia­listes expri­mées par les jeunes… Mais les lea­ders furent empri­son­nés. Les ensei­gnants de Praxis, tenus pour res­pon­sables des débor­de­ments jeunes furent inter­dits de tout ensei­gne­ment (après une résis­tance des struc­tures d’autogestion uni­ver­si­taires pen­dant plu­sieurs années). Ils conser­vèrent leurs emplois de cher­cheurs, mais la revue Praxis et ses confé­rences inter­na­tio­nales furent inter­dites… Comme la gauche mar­xiste l’avait pro­posé, le sys­tème ban­caire fut reso­cia­lisé, subor­donné aux entre­prises auto­gé­rées. Contre les pou­voirs tech­no­cra­tiques, les grandes entre­prises furent divi­sées en unités de base (“organes de base du tra­vail asso­cié”) aux pou­voirs conso­li­dés et dotés du droit de s’associer dans une “pla­ni­fi­ca­tion auto­ges­tion­naire”, contrac­tuelle. Celle-ci, ainsi que les trans­for­ma­tion des fonds ban­caires subor­don­nés à l’autogestion des entre­prises, mar­quait un coup d’arrêt au socia­lisme de marché. Un sys­tème de délé­ga­tions dans des Chambres de l’autogestion fut ins­ti­tué au seul plan des répu­bliques et pro­vinces (mais pas à celui de la fédé­ra­tion). Des “Communautés d’intérêt auto­ges­tion­naires” asso­cièrent les usa­gers et tra­vailleurs des ser­vices…

La nou­velle Constitution de 1974 enté­rina tous ces chan­ge­ments, désar­mant dou­ble­ment la gauche mar­xiste : par la répres­sion sélec­tive et par l’institutionnalisation d’une partie de ses cri­tiques confor­tant l’image inter­na­tio­nale inno­va­trice du régime.

De façon simi­laire, mais sur des bases inco­hé­rentes, la Constitution incor­po­rait une réponse au mou­ve­ment croate qui en 1971 reven­di­quait contre la gauche mar­xiste plus de décen­tra­li­sa­tion mar­chande du com­merce exté­rieur et le droit de garder les devises du com­merce exté­rieur… Ces droits furent ins­ti­tu­tion­na­li­sés après avoir réprimé les diri­geants du “prin­temps croate”.

Parallèlement, le régime titiste s’empara de la dénon­cia­tion de l’intervention sovié­tique faite par éga­le­ment par l’Albanie d’Enver Hodja pour éta­blir des liens cultu­rels avec ce voisin et tenter de clamer le jeu avec les Albanais du Kosovo. La nou­velle Constitution accen­tua l’aspect confé­dé­ra­tif du sys­tème et donna au Kosovo un statut de quasi-répu­blique se rap­pro­chant de ce que récla­maient les mani­fes­ta­tions alba­naises… répri­mées en 1968 : le Kosovo était repré­senté comme les répu­bliques et avec les mêmes droits dans les ins­tances fédé­rales. La clé eth­nique ins­ti­tuant une rota­tion annuelle de la pré­si­dence à chaque nation fut éten­due aux Albanais. Mais ceux-ci ne deve­naient pas pour autant un “peuple consti­tuant” doté du droit d’autodétermination. Et le Kosovo res­tait for­mel­le­ment pro­vince de Serbie, bien que Belgrade n’ait pas droit de regard sur sa ges­tion.

Slobodan Milosevic “tran­chera” ces ambi­gui­tés en 1989 en réin­tro­dui­sant la subor­di­na­tion de la pro­vince à Belgrade, avec le sou­tien des ins­tances fédé­rales…

Mais dans l’immédiat des années 1970, l’albanisation de la pro­vince se ren­força et le taux de sco­la­ri­sa­tion uni­ver­si­taire des jeunes alba­nais fut un des plus élevés, pré­pa­rant en fait un chô­mage jeune, de masse…

Pour tenter de maî­tri­ser l’aspect émi­nem­ment conflic­tuel et fra­gile de la Constitution, il y fut incor­poré le “rôle diri­geant” du parti… Celui-ci s’était vidé de sa sub­stance la plus mili­tante et cri­tique ; et il perdit au tour­nant des années 1980 les cadres issus de la révo­lu­tion qui avaient joué des rôles d’arbitres des conflits, notam­ment le théo­ri­cien du régime, Edouard Kardelj et Tito. Rongé par la cor­rup­tion, le parti se dif­fé­ren­cia de plus en plus sur des bases natio­na­listes puisque la confé­dé­ra­li­sa­tion du sys­tème élar­gis­sait les pri­vi­lèges de pou­voir et de ges­tion éco­no­mique de chaque répu­blique et pro­vince… Il n’y avait pas non plus de cadre fédé­ral don­nant du poids à ce qui rap­pro­chait les tra­vailleurs auto­ges­tion­naires – puisque les Chambres ad hoc n’existaient qu’au plan com­mu­nal et républicain/​provincial – pas natio­nal. La com­bi­nai­son de droits décen­tra­li­sés accrus (y com­pris la subor­di­na­tion des banques aux organes d’autogestion des entre­prises) et de répres­sion favo­risa donc la montée du chacun pour soi et un endet­te­ment géné­ra­lisé d’une ultime phase de crois­sance.

Les chocs pétro­liers puis, au tour­nant de 1980, la montée des taux d’intérêt sur les cré­dits externes, ajou­tèrent des fac­teurs exté­rieurs d’augmentation de l’endettement aux causes internes. L’ensemble s’accompagna d’une hyper­in­fla­tion à trois chiffres, les pres­sions crois­santes des cri­tères du Fond moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) et une para­ly­sie ins­ti­tu­tion­nelle (poli­tique) avec envol du chô­mage notam­ment dans les régions à forte démo­gra­phie (comme au Kosovo). La poli­tique d’austérité cher­cha à mettre fin aux droits auto­ges­tion­naires, c’est-à-dire à la pro­priété sociale, non éta­tiste. La logique des pri­va­ti­sa­tions ne pou­vait pas se réa­li­ser direc­te­ment, elle est passée par… l’étatisation et la conquête ter­ri­to­riale, eth­ni­ci­sant à la fois les conflits, les droits natio­naux et les droits sociaux…

Le titisme ne fut donc pas le seul res­pon­sable de l’échec : les pres­sions sovié­tiques récur­rentes puis celles du FMI et du nouvel ordre mon­dial et euro­péen dans les années 1980 ont pesé lour­de­ment. Mais en 1956 comme à la fin des années 1960, une résis­tance réelle du régime you­go­slave à l’interventionnisme et au “modèle” sovié­tiques, sou­te­nant et cher­chant à étendre de façon inter­na­tio­na­liste les aspi­ra­tions socia­listes auto­ges­tion­naires, aurait été popu­laire chez les pays frères et ailleurs dans le monde [5]. Les diri­geants you­go­slaves n’ont pas fait ce choix-là. La répres­sion a signi­fié la montée de la cor­rup­tion et du dis­cré­dit du régime, ainsi que son inca­pa­cité à offrir une sortie de crise sur des bases socia­listes.

L’enjeu essen­tiel ne porte pas d’abord sur les mesures concrètes mais sur les pro­cé­dures : il n’y a jamais eu de débats publics, poli­tiques au sens riche, sur ce que pour­raient être les cri­tères d’efficacité (les buts, donc) adé­quats à la société you­go­slave auto­ges­tion­naire. Il n’y a donc jamais eu non plus de débats sur les moyens pour y par­ve­nir et de mobi­li­sa­tion des inté­res­sés pour mettre en œuvre les déci­sions com­munes.

Le tour­nant vers le libé­ra­lisme et le natio­na­lisme dans les années 1980-1990 ont été le prix ter­ri­fiant à payer pour cette absence de démo­cra­tie : les “ valeurs ” natio­na­listes devinrent les point d’appui des diverses bureau­cra­ties se trans­for­mant en nou­velle bour­geoi­sie cher­chant à contrô­ler l’appropriation des richesses par la for­ma­tion d’Etats-nation sur des bases eth­niques…

De cet échec il y a beau­coup à apprendre. A la condi­tion de s’ouvrir à ses apports…

Quelques leçons de l’expérience : quel statut du travailleur/​citoyen ?

Une remise en cause poli­tique du sala­riat : auto­ges­tion et pro­priété sociale

Le régime you­go­slave eut l’audace d’une remise en cause du sala­riat, qu’il s’agisse du rap­port capital/​travail ou de la subor­di­na­tion à “l’Etat socia­liste” comme employeur. Cela signi­fiait le rejet d’un statut de “ mar­chan­dise ” (ache­table ou “ jetable ”) pour la force de tra­vail, donc le rejet du “ marché du tra­vail ”. Cela ne sup­pri­mait pas la forme moné­taire de ce qui était désor­mais appelé “revenu per­son­nel” dans la comp­ta­bi­lité es entre­prises (avec évo­lu­tion sur les barèmes et cri­tères) ; et cela ne sup­pri­mait pas la dif­fi­culté d’assurer une cer­taine mobi­lité et restruc­tu­ra­tion de l’emploi : l’interdiction des licen­cie­ments, signi­fie alors l’obligation sta­tu­taire d’une pro­cé­dure de recon­ver­sion de l’emploi, main­te­nant les droits auto­ges­tion­naires.

L’abolition du sala­riat fut donc une déci­sion poli­tique assor­tie, au plan consti­tu­tion­nel de la domi­na­tion de la pro­priété sociale des moyens de pro­duc­tion et des droits d’autogestion. Mais, on l’a vu, le niveau ter­ri­to­rial et la façon dont ces droits pou­vaient se réa­li­ser, ont changé dans le temps – et l’expérience you­go­slave n’épuise pas les pos­sibles.

L’abolition du marché du tra­vail (au sens du droit de licen­cie­ment, ou encore du trai­te­ment de la force de tra­vail comme une mar­chan­dise “jetable”, selon des cri­tères mar­chands ) ne signi­fie pas qu’il n’y a pas offres et demandes d’emplois avec agences de régu­la­tion ; de même l’abolition de la caté­go­rie du “salaire” comme rap­port social de domi­na­tion des sala­riés par le capi­tal ou par l’Etat, ne signi­fie pas la fin de reve­nus moné­taires. Ceux-ci peuvent être asso­ciés au type d’emploi assumé, selon des barèmes à débattre ; mais peuvent incor­po­rer une part majeure assu­rée, quelque soit l’emploi…

De mul­tiples pro­po­si­tions vont actuel­le­ment dans le même sens dans les débats fran­çais, autour de l’idée de “ contrat d’activité”, de “ droits de tirage sociaux ” ou de “ sécu­rité d’emploi-formation ” : un revenu uni­ver­sel d’activité serait assuré en fonc­tion d’activités de for­ma­tion, d’un emploi sous diverses formes pos­sibles et de prise en charge d’activités sociales (notam­ment le soin à appor­ter aux enfants, aux retrai­tés et han­di­ca­pés) tout au long de son cycle de vie. Il faut, dans une société socia­liste, pou­voir remettre en cause l’emploi dans les usines d’armement ou le nucléaire, sans que le statut des tra­vailleurs et leurs droits ne soient affec­tés…

Les sti­mu­lants doivent inci­ter à amé­lio­rer la qua­lité phy­sique des ser­vices et pro­duits four­nis et d’organisation du tra­vail (ils doivent per­mettre donc la confron­ta­tion du point de vue des pro­duc­teur et des usa­gers). Les gains de pro­duc­ti­vité, les baisses de coûts cohé­rents avec une logique auto­ges­tion­naire, doivent être mesu­rés en fonc­tion de toute la chaîne de “ tra­vail asso­cié ” qui les pro­duit ; ils doivent per­mettre des éco­no­mies d’énergie, dimi­nuer les nui­sances et le tra­vail pénible, amé­lio­rer des condi­tions de l’emploi (au sens souple indi­qué pus haut, per­met­tant recon­ver­sions et inno­va­tions).

Tous ces exemples sou­lignent que l’autogestion doit être un droit mis en œuvre dans le temps et l’espace et non au seul plan de l’entreprise ou l’atelier et du court terme d’un emploi par­ti­cu­lier.

Les liens (et non la concur­rence) entre tra­vailleurs au niveau des branches ou au plan ter­ri­to­rial (muni­ci­pal, régio­nal, en asso­cia­tion à ces méca­nismes les usa­gers et pou­voirs locaux) doivent per­mettre le juge­ment direct à droit égal des intéressé/​es tra­vailleurs et usa­gers. La res­pon­sa­bi­lité, le gain de loisir et de for­ma­tion, l’amélioration des infras­tru­tures dis­po­nibles sur le lieu de tra­vail, l’augmentation col­lec­tive des reve­nus moné­taires en fonc­tion des gains col­lec­tifs de pro­duc­ti­vité, sont autant de moyens pos­sibles de sti­mu­ler l’innovation selon des moda­li­tés à dis­cu­ter.

De même, le droit de ges­tion des moyens de pro­duc­tion ne doit pas dépendre de la dis­po­si­tion d’un capi­tal-argent (sauf dans le cas d’une entre­prise indi­vi­duelle, évi­dem­ment). L’autogestion socia­liste (en tant que droit uni­ver­sel des citoyens/​travailleurs) est contra­dic­toire avec la logique d’actionnariat popu­laire.

Globalement, il n’y a aucune raison de limi­ter la pro­priété sociale à l’entreprise où se trouve, par hasard, un tra­vailleur donné : cela le condam­ne­rait à un conser­va­tisme de l’emploi dans cette seule entre­prise et à ne pas avoir de droit de regard sur d’autres pro­duc­tions de biens ou ser­vices… De même, on ne voit pas pour­quoi les tra­vailleurs des postes déter­mi­ne­raient le prix des timbres (ou les tra­vailleurs des mines de char­bon déter­mi­ne­raient la place et le prix du char­bon) dans l’ensemble des choix pos­sibles. La lutte pour le main­tien de l’emploi dans une entre­prise donnée est une logique défen­sive néces­saire quand les règles du jeu (de l’investissement) échappent aux tra­vailleurs. Mais elle est une impasse tout autant que se trouve piégé le tra­vailleur auto­ges­tion­naire si son hori­zon de ges­tion reste celui de “ son ” ate­lier.

La pro­priété “ sociale ” ne peut se gérer effi­ca­ce­ment qu’à divers niveaux com­bi­nés : l’atelier, l’entreprise (avec rota­tion pos­sible des tâches et évo­lu­tion des for­ma­tions pour que les tra­vailleurs soient de plus en plus capables d’en maî­tri­ser l’organisation) ; mais aussi la branche (où les meilleurs pro­cé­dés de pro­duc­tion peuvent être géné­ra­li­sés) ; la com­mune (où divers points de vue usagers/​travailleurs et les pro­blèmes du déve­lop­pe­ment local d’ensemble peuvent s’exprimer) ; le pays tout entier (où se décident les prio­ri­tés – et moyens de les finan­cer, sur la base de variantes alter­na­tives) ; la région (infra­struc­tures, déve­lop­pe­ment équi­li­bré), la pla­nète (ques­tions éco­lo­giques …). Le prin­cipe de “ sub­si­dia­rité ” devrait être appli­qué (toute déci­sion qui peut le plus effi­ca­ce­ment être prise à l’échelon le plus bas lui revient).

Les travailleurs/​citoyens “ existent ” comme auto­ges­tion­naires sous diverses cas­quettes : asso­cia­tions de consom­ma­teurs, d’écologistes, de pro­duc­teurs, de femmes… Ils/​elles doivent avoir (conqué­rir) un droit de regard sur la pro­duc­tion quel que soit le statut juri­dique des firmes. La ges­tion (privée comme publique) est sou­mise à des droits ins­crits dans la consti­tu­tion (res­pec­tueux d’objectifs sociaux, éco­lo­gistes, fémi­nistes) qui légi­ti­ment les diverses moda­li­tés de contrôle des entre­prises pri­vées, coopé­ra­tives, publiques, le devoir de trans­pa­rence des comptes… Les bilans seront là pour modi­fier, pré­ci­sé­ment les droits de pro­priété privés non res­pec­tueux des besoins et des biens col­lec­tifs.

Une pla­ni­fi­ca­tion auto­ges­tion­naire

Le socia­lisme n’a nul besoin (heu­reu­se­ment) de tout pla­ni­fier – et il ne pour­rait le faire. Mais si l’on décide de pla­ni­fier la pro­duc­tion d’un cer­tain nombre de biens et ser­vices, c’est en pre­mier lieu lorsqu’on juge qu’ils cor­res­pondent à des besoins prio­ri­taires – il a manqué au sys­tème you­go­slave cette déter­mi­na­tion publique, appuyée ensuite sur des Chambres de l’autogestion qui auraient pu être éten­dues non seule­ment au plan com­mu­nal et régio­nal, mais fédé­ral.

Diverses formes de pla­ni­fi­ca­tion locale, régio­nale, natio­nale d’objectifs à satis­faire pou­vaient inclure de façon contrac­tuelle des entre­prises indi­vi­duelles, coopé­ra­tives, publiques – voire pri­vées avec ou sans capi­tal étran­ger. La “ socia­li­sa­tion de la pla­ni­fi­ca­tion ” met l’accent sur ces dimen­sions contrac­tuelles, sur les moda­li­tés de la prise de déci­sion (publique, après débat plu­ra­liste et pré­sen­ta­tion des choix pos­sibles) et du contrôle.

Les Fonds sociaux d’investissements ter­ri­to­riaux de la pre­mière période you­go­slave, aurait pu être com­plé­tés par les “com­mu­nau­tés d’intérêt auto­ges­tion­naires” gérant les ser­vices publics spé­ci­fiques (santé, trans­ports, loge­ments, culture…), intro­duits dans les années 1970. Alimentés par des “ taxes ” ou contri­bu­tions spé­ci­fiées, ils pou­vaient être gérés selon des cri­tères publics, par les orga­nismes assu­rant la repré­sen­ta­tion des usa­gers, des pro­duc­teurs, des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales. Distincts du budget, ces fonds peuvent incar­ner une forme de dés­éta­ti­sa­tion et être partie pre­nante de la pro­priété sociale et des droits des citoyens/​travailleurs à une pla­ni­fi­ca­tion auto­ges­tion­naire, et pas seule­ment à la ges­tion de leur entre­prise.

Enfin, l’informatique ouvre des pos­si­bi­li­tés jusque là impen­sables de com­bi­ner une très grande décen­tra­li­sa­tion des méca­nismes de ges­tion, sans mon­naie – et leur coor­di­na­tion, à l’échelon où le finan­ce­ment et l’évaluation des res­sources est adé­quat… Elle faci­lite les débats à dis­tance et la prise de déci­sion démo­cra­tique pre­nant en compte l’interaction des choix.

Divers sphères de la pro­duc­tion de biens et ser­vices peuvent échap­per aux rap­ports moné­taires et être encou­ra­gés : échanges directs de ser­vices, auto­con­som­ma­tion. L’expérience you­go­slave encou­ra­geait aussi l’échange direct de tra­vail ana­logue à des expé­riences “ d’économie soli­daire ” exis­tantes.

Mais la gra­tuité comme mode de dis­tri­bu­tion ne signi­fie pas que la pro­duc­tion n’a pas de coût et que l’on peut faire l’économie du calcul moné­taires de ce coût… Mais on peut envi­sa­ger de bais­ser le prix des biens cultu­rels en aug­men­tant celui de l’alcool… Ou finan­cer les trans­ports publics par des taxes sur les auto­mo­biles… Bien des variantes sont pos­sibles et dis­cu­tables, comme on l’a dit plus haut.

Les cri­tères de dis­tri­bu­tion et les grandes prio­ri­tés sont des enjeux poli­tiques qui doivent être débat­tus et pério­di­que­ment revus en fonc­tion de l’évolution des capa­ci­tés pro­duc­tives et des effets impré­vus des choix éta­blis.

Quelles ins­ti­tu­tions élar­gis­sant l’horizon et l’efficacité des choix auto­ges­tion­naires ?

Nul “ parti d’avant garde ” n’est por­teur de “ réponses scien­ti­fiques ” au-dessus des intéressé/​e/​s. Un parti bureau­cra­tique et répres­sif – ou un marché dic­ta­to­rial, encore moins. L’avantage his­to­rique d’une société socia­liste reste de remettre en cause l’horizon de court terme, local et borné du marché et des rap­ports mar­chands et d’ouvrir une plu­ra­lité de choix. Il faut pou­voir prendre en compte des besoins non expri­més et non expri­mable par des rela­tions moné­taires, ouvrir une mul­ti­pli­cité de choix incor­po­rant des cri­tères qua­li­ta­tifs (rela­tions humaines reje­tant tout rap­port d’oppression et d’exploitation ; pro­tec­tions sociales avec droit impres­crip­tible à un emploi ; choix sur les rythmes de tra­vail, pro­tec­tions de l’environnement, déve­lop­pe­ment du temps de loisir, de for­ma­tion et de démo­cra­tie…). En réa­lité, dans le cadre d’une démo­cra­tie éco­no­mique qui péné­tre­rait toutes les sphères de la vie quo­ti­dienne, des choix se pose­raient dans tous les domaines : des loi­sirs à la for­ma­tion en pas­sant par le tra­vail ; de la consom­ma­tion à la pro­duc­tion depuis l’atelier et la com­mune jusqu’aux rela­tions inter­na­tio­nales en pas­sant par les régions et les branches…

Tout cela relève aussi d’une nou­velle ? citoyen­neté uni­ver­selle ? en for­ma­tion dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, du local au pla­né­taire en pas­sant par les niveaux natio­naux et régio­naux…

Les travailleurs/​citoyens auto­ges­tion­naires ont besoin pour être effi­caces, pour for­mu­ler les choix, éva­luer leurs coûts et béné­fices, d’un ensemble d’institutions capables cha­cune d’exprimer ce que des ins­ti­tu­tions exis­tantes étouffent, de prendre en compte les oppres­sions per­sis­tantes, bref d’élargir les hori­zons et de faire appa­raître les enjeux :

• contre l’idée que d’elle-même, la démo­cra­tie directe pour­rait tout résoudre sans aucun savoir, il faut évi­dem­ment faire appel, à chaque éche­lon où cela est néces­saire, aux experts (éco­no­mistes, scien­ti­fiques, socio­logues… qui rendent compte devant les popu­la­tions concer­nées des pos­si­bi­li­tés alter­na­tives et des consé­quences de chaque choix). Mais les choix de société ne relèvent pas de simple savoirs scien­ti­fiques. Les experts, quelles que soient leurs qua­li­fi­ca­tions, sont en même temps influen­cés par leurs convic­tions per­son­nelles éthiques ou sociales ; donc n’importe quelle asso­cia­tion doit pou­voir pré­sen­ter ses propres contre-experts : le droit d’information éco­no­mique, scien­ti­fique, médi­cal des opi­nions publiques, des par­le­ments locaux et natio­naux, des organes d’autogestion à tous les niveaux doit s’accompagner de tous les moyens maté­riels (médias, droit d’expression) per­met­tant de cla­ri­fier les choix. Les réseaux infor­ma­tiques, la télé­vi­sion, les divers médias doivent assu­rer la connais­sance et la cir­cu­la­tion de ces débats et points de vue. Mais il ne doivent pas rem­pla­cer les “ confé­rences citoyennes ” per­met­tant un jeu de ques­tion­ne­ment public direct de divers experts par des repré­sen­tants d’usagers et tra­vailleurs, hommes et femmes.

• Contre le pou­voir des experts, exploi­tant par­fois leur savoir pour étouf­fer les choix plu­ra­listes de société, la démo­cra­tie auto­ges­tion­naire, comme les luttes actuelles ont besoin d’un plu­ra­lisme des partis poli­tiques.

• Mais les choix poli­tiques ne relèvent pas des seuls partis. Ceux-ci étouffent par­fois cer­tains points de vue : les orga­ni­sa­tions de femmes, les syn­di­cats, les asso­cia­tions de chô­meurs ou d’usagers, d’homosexuels, les com­mu­nau­tés diverses qui se sentent dis­cri­mi­nées, doivent avoir les moyens de s’organiser et de s’exprimer pour que s’élargissent les hori­zons avant la prise de déci­sion – ou pour que celle-ci puisse être contes­tée.

• Contre les dan­gers de sub­sti­tu­tisme des partis, mais aussi contre des pré­ten­tions abu­sives d’associations exis­tantes de parler au nom de tout/​te/​s, le socia­lisme auto­ges­tion­naire a besoin d’institutions de démo­cra­tie directe qui soient les réelles bases de la prise de déci­sion…

• Par quel méca­nisme démo­cra­tique pro­cé­der à un choix ? Qui doit déci­der – et à quel niveau ? On sait bien aujourd’hui qu’il n’y a pas de réponse unique (et stable) à cette ques­tion qui exige un examen concret. On peut avan­cer un prin­cipe de “ sub­si­dia­rité ” démo­cra­tique (partir de l’échelon local et délé­guer le pou­voir de déci­sion à l’échelon supé­rieur dans tous les cas où cela paraît plus effi­cace). On peut aussi rete­nir en pre­mière approxi­ma­tion, comme cela est fait dans plu­sieurs modèles, que ceux/​celles qui sont les plus concerné/​e/​s par un choix donné doivent pou­voir béné­fi­cier d’une pro­cé­dure pri­vi­lé­giée (droit de veto ?…). En tout état de cause, les droits d’organisation et d’expression per­met­tront de faire appa­raître les points de vue étouf­fés – assor­tis de pro­po­si­tions. La ques­tion des quotas ou de la parité concer­nant les femmes, mais aussi les repré­sen­ta­tions de com­mu­nau­tés natio­nales (et leurs éven­tuels droits de veto) sont autant d’exemples où une pro­cé­dure démo­cra­tique dite “ uni­ver­selle ” (un indi­vidu = un indi­vidu et la majo­rité tranche) peut être contes­table. Les effets per­vers des solu­tions pro­po­sées peuvent et doivent à leur tour être ana­ly­sés concrè­te­ment…

Les cohé­rences de sys­tème doivent être mises en évi­dence pour mesu­rer toute la limite des choix et résis­tances ato­mi­sées, même si chaque indi­vidu, chaque loca­lité, chaque entre­prise ou pays peut être le point d’appui essen­tiel, par­fois le point de départ d’autres résis­tances soli­daires. Ce qui ? fait sys­tème ? est relié, de façon mul­tiple, visible ou le plus sou­vent opaque, à des inté­rêts de classes et couches domi­nantes qui tentent par tous les moyens à leur dis­po­si­tion de pro­té­ger leurs pri­vi­lèges de pro­priété, de pou­voir, de savoir, de déci­sion. Des luttes mêmes et expé­riences embryon­naires, émer­ge­ront les traits d’un “sys­tème” alter­na­tif de droits. Il faudra le pro­té­ger, dans une démarche consti­tuante, par de nou­velles lois et ins­ti­tu­tions au ser­vice de la réa­li­sa­tion de ces droits. Du local au pla­né­taire, il s’agira de passer de la pré-his­toire de l’humanité – faite par les domi­nants – à une his­toire non pas sans dif­fé­rences, sources de conflits, mais dont les conflits sont expli­ci­tés, dans le cadre d’une révo­lu­tion met­tant fin au sala­riat. C’est pos­sible.

Notes

[1] Thomas Coutrot, La démo­cra­tie contre le capi­ta­lisme, La Dispute, 2005. On peut éga­le­ment trou­ver divers contri­bu­tions à ces débats sur le site du GESD – groupe d’étude pour un socia­lisme de demain – de Michel Husson :http://​hus​so​net​.free​.fr/​g​e​s​d.htm [2] Cf. notam­ment le n° 21 de la revue Contretemps, « capi­ta­lisme, crises et déve­lop­pe­ment », février 2008. [3] Cf. débat de la New Left Review (NLR), initié entre Ernest Mandel et Alec Nove, puis élargi à d’autres contri­bu­tions : E. Mandel, ’In Defense of Socialist Planning’, NLR 159, septembre/​octobre 1986 ; Alec Nove, ’Markets and Socialism’, NLR 161, janvier/​février 1987 ; Mandel, ’The Myth of Market Socialism’, NLR 169, Mai/​Juin 1988. Diane Elson, ’Market Socialism or Socialization of the Market ?’, NLR 172, novembre/​decembre 1988. [4] Sur les diverses phases et méca­nismes des réformes you­go­slaves cf. Le marché contre l’autogestion, l’expérience you­go­slave, Ed. Publisud/​LaBrèche, 1988 ; et avec des aspects com­pa­ra­tifs aux autres pays d’Europe de l’Est, le Cahier de l’IIRE de 1992, « plan, marché et démo­cra­tie » ; sur la période de crise, cf. La déchi­rure you­go­slave : ques­tions pour l’Europe ? (L’Harmattan, 1998) ; enfin, sur la phase ultime de déman­tè­le­ment du sys­tème, Yougoslavie : de la décom­po­si­tion aux enjeux euro­péens ?, Ed. du Cygne, 2008. [5] Sur les grandes bifur­ca­tions et trans­for­ma­tions en Europe de l’Est, cf. http://​semi​marx​.free​.fr/

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