Le pouvoir et la crise de la gauche

Avant-propos de l’éditeur : Prabhat Parnaik est un économiste de gauche indien qui œuvre à l’Université Jawaharlal Nehru de Delhi, surtout connu pour son rôle  d’intellectuel-militant et membre du Parti communiste (marxiste) de l’Inde. Le PC-M est le plus important parti de gauche dans ce pays, actif à la fois dans les mouvements sociaux (syndicats et groupes de femmes, notamment) et dans le Parlement fédéral (Lok Sabha). Le PCM est également le parti qui gouverne trois États (l’équivalent des provinces), dont le Bengale occidental (70 millions d’habitants), qu’il dirige depuis plus de trente ans. Présentement, le PC-M, de même que les autres courants de la gauche indienne, est en crise. Les impacts de la gestion néolibérale, les nouveaux positionnements de la classe dominante en Inde, l’affaiblissement des luttes sociales, l’imminente défaite du PC lors des élections qui s’en viennent au Bengale sont autant de facteurs qui interpellent Parnaik qui a produit sur cette question un publié le 31 octobre 2009 dans la revue Economic and Political Weekly et dont voici des extraits. PB

La gauche indienne est aujourd’hui en crise. La performance déclinante de la gauche lors des dernières élections du Lok Sabha est un symptôme de cette crise qui est, selon moi, une crise théorique et aussi une crise complexe.

Retour sur le capitalisme

Le capitalisme selon Marx constitue un système « spontané », auto-construit selon ses propres tendances immanentes. L’« individu » qui « surgit » dans le capitalisme en tant qu’ « agent libre » agit comme un une agence de médiation par lequel ces tendances immanentes se manifestent. Pour Marx, le capitaliste est le « capital personnifié » : les actions du capitaliste ne sont pas le reflet de son « libre choix », mais sont dictées par les tendances immanentes du capital qui placent le capitalisme dans une sorte de piège darwinien s’imposant aux comportements individuels. En conséquence, la « liberté individuelle » n’est possible que dans le cadre d’un système qui dépasse cette spontanéité. C’est ce qu’on a appelé historiquement le socialisme. Il en découle que la politique dans une société capitaliste est menée par l’économique. L’ordre politique doit d’abord et avant tout permettre la réalisation de ces tendances immanentes du capital, ce qui est antinomique avec le principe d’une démocratie authentique. Pour devenir le sujet de sa propre histoire, le peuple doit sortir de ce système et dépasser cette spontanéité : encore une fois, appelons cela le socialisme. Sous ce système, le mode opératoire de l’économie est modelé par le peuple exerçant son contrôle politique sur l’économie. En clair, c’est un système où le politique domine l’économie. Certes, il y a des conjonctures historiques spécifiques où l’équilibre des classes est tel que le prolétariat et ses alliés acquièrent un poids social lui permettant de limiter la réalisation des tendances immanentes du capitalisme, bref d’ « humaniser » ou de réformer le capitalisme. Mais de telles « réformes » sont dysfonctionnelles d’un point de vue systémique. Elles provoquent de nouvelles contradictions, soit en ouvrant la porte à la socialisation de la propriété des moyens de production, soit en capitulant devant les tendances immanentes du capital qui cherche constamment à se « libérer » de ces contraintes. Ainsi se profilent d’une part, une dialectique de subversion de la logique du capital, et d’autre part, une dialectique de subordination à la logique du capital.

Subversion versus subordination

Les luttes de classes sous le capitalisme prennent une forme qui découle de ces deux processus dialectiques, la dialectique de la subversion ou la dialectique de la subordination à la logique du capital. Par conséquent, le marxisme n’est pas une « théorie des étapes ». La dialectique de la subversion ne doit jamais commencer à une certaine « étape », et attendre que le capitalisme soit rendu à une certaine « étape ». Il n’y a pas de moment « programmé » pour que le prolétariat et au parti qui apporte un éclairage à ses luttes puissent « déclencher » la dialectique de la subversion. Au contraire, la dialectique de la subversion est inhérente à la lutte de classes. Certes, cette dialectique de la subversion tente de dépasser le système évolue selon la conjoncture. Mais en même temps, elle est intrinsèque au système. Chaque grève, chaque acte de résistance, chaque protestation contre la subordination à la logique du capital, font partie de cette logique de la subversion. Bref, il est impossible de promouvoir une « théorie des étapes » en proposant un report ou même un retrait « temporaire » de la logique de la subversion. Si on tombe dans ce piège, on se détache du prolétariat et de ses alliés et on devient, consciemment ou non, partie prenante de la dialectique de la subordination. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il faut toujours et immédiatement se lancer dans l’opération du renversement révolutionnaire du système, comme le propose une certaine ultragauche naïve. La dialectique de la subversion n’est pas synonyme du renversement immédiat et de la révolution immédiate. La proposition d’une révolution « immédiate » et celle de la logique de la subordination ne sont pas les seules voies possibles.

Le grand compromis

Après la Deuxième Guerre mondiale, une nouvelle conjoncture historique s’est produite au bénéfice des classes populaires dans les métropoles capitalistes. Mais à travers la gestion keynésienne et les mesures mises en place par le Welfare State, le capitalisme a pu survivre et faire échec au socialisme, tout en permettant d’importantes interventions de l’État dans le fonctionnement du capitalisme. Dans les pays du tiers-monde, la décolonisation a permis à des États indépendants dirigés par des bourgeoisies nationales d’émerger, ce qui a été possible par une régulation dirigiste. Mais le dirigisme a débouché sur le capitalisme, et non sur une sorte de « capitalisme d’état ». En réalité, le secteur public a aidé le développement du capitalisme, tout en tenant compte du rapport de forces avec les classes populaires. Ainsi en Inde, le dirigisme a limité la tendance immanente du capitalisme à détruire les petits producteurs, commerçants, paysans riches ou moyens et les petits capitalistes. L’État a offert à de larges pans de la paysannerie des crédits à bon marché sous forme d’intrants subventionnés, de prix garantis, de services d’extension, de mécanismes de protection contre le marché mondial et les fluctuations de prix. Certes, ces avantages ont été inégalement distribués au sein de la paysannerie, d’où le processus du développement du capitalisme dans les campagnes. Mais néanmoins, la tendance immanente du grand capital à détruire la petite production a été limitée.

Du dirigisme au néolibéralisme

Plus tard, le processus de centralisation du capital, notamment dans le secteur financier, et la formation conséquente d’un capital financier international, ont miné ces régimes dirigistes en réimposant dans tous les pays, dans les métropoles comme dans le tiers-monde, la dialectique de la subordination à la logique du Capital. Cette transition du dirigisme au néolibéralisme dans des pays comme l’Inde s’accompagne d’un changement de position de la grande bourgeoisie, qui affirme son autonomie relative vis-à-vis l’impérialisme. En même temps, cette bourgeoisie est étroitement intégrée avec le capital financier international et recherche des alliances stratégiques avec l’impérialisme. Sous ce nouveau régime, réapparaissent les tendances immanentes à la destruction de la petite production, d’où la grave crise de l’agriculture paysanne. Plus de 87 % de la population rurale en 2004 (contre 74% en 1993) dispose de moins de 2400 calories par jour. Or cette évolution a un profond impact au niveau politique. En Inde et où le leadership de la bourgeoisie s’est imposé sur celui du prolétariat dans la lutte anticoloniale, c’est l’alliance entre la paysannerie et la bourgeoisie qui a été le facteur décisif. Maintenant le néolibéralisme renverse la tendance se profile une occasion historique unique pour relancer la dialectique de la subversion.

Les gouvernements de gauche face

La relance de la dialectique de la subversion ne dépend cependant pas de la force des mouvements sociaux et des formations politiques de gauche, mais aussi sur les gouvernements des États (provinces) que la gauche contrôle. Le fait que la gauche en Inde gère trois gouvernements provinciaux témoigne de son importance et de son appui populaire. Il s’agit certes d’un accomplissement dont la gauche peut être fière.  Mais il y a cependant des nouvelles contraintes qui confrontent les gouvernements de gauche. La première contrainte provient du positionnement des classes moyennes urbaines, dont certaines fractions ont profité de la globalisation et des politiques néolibérales. En réalité et c’est une ironie de l’histoire, ce sont les gouvernements de gauche qui ont favorisé la classe moyenne, notamment en limitant la libéralisation financière, ce qui a évité les crises financières qui ont affecté plusieurs pays dans le monde. Aujourd’hui, l’économie indienne est en croissance, mais les bénéficiaires ne sont pas les travailleurs et les paysans, mais la bourgeoisie, les propriétaires terriens et les classes moyennes urbaines. À côté de ces alliances de classes mouvantes, la gauche au pouvoir dans les États est menacée par les pressions du gouvernement central, qui œuvre sans relâche pour imposer aux gouvernements des États, spécialement ceux dominés par la gauche, la dialectique de la subordination.

Hésitations de la gauche

La pression contre la gauche est exercée d’une part par les classes moyennes urbaines qui veulent le « développement » du régime néolibéral, et d’autre part par le gouvernement central qui avec la grande bourgeoisie fait pression pour mettre en place une alliance stratégique avec l’impérialisme. Ces pressions sont d’autant plus efficaces qu’elles s’exercent dans un contexte favorable au niveau culturel et idéologique. Une partie de la gauche en effet croit que la globalisation peut « moderniser » le pays. En réalité, cette soit disant « modernité » engendrée par la pénétration de l’impérialisme, tout comme la « modernité » créée par le colonialisme, a pour effet simultané de renforcer l’anti-modernité. En bref, cette acceptation par une partie de la gauche de l’impérialisme comme force de « modernisation » permet aux forces antimodernes de s’emparer du manteau de l’anti-impérialisme. Parallèlement, des intellectuels de gauche prétendent que l’intégration de l’Inde au capitalisme globalisé pourra accélérer le développement des « forces productives ». Mais cet argument est mal fondé. La question qui se pose en tout temps aux formations politiques de gauche n’est pas d’accepter ou de refuser le capitalisme, mais de promouvoir et d’organiser la logique de la subversion, même s’il faut en même temps travailler au développement des forces productives à l’intérieur d’une société bourgeoise. La non-reconnaissance de la centralité de cette question mène à l’isolement de la gauche du prolétariat et de ses alliés.