Le pouvoir et la crise de la gauche

Par Mis en ligne le 30 novembre 2009

Avant-propos de l’éditeur : Prabhat Parnaik est un éco­no­miste de gauche indien qui œuvre à l’Université Jawaharlal Nehru de Delhi, sur­tout connu pour son rôle d’intellectuel-militant et membre du Parti com­mu­niste (mar­xiste) de l’Inde. Le PC-M est le plus impor­tant parti de gauche dans ce pays, actif à la fois dans les mou­ve­ments sociaux (syn­di­cats et groupes de femmes, notam­ment) et dans le Parlement fédé­ral (Lok Sabha). Le PCM est éga­le­ment le parti qui gou­verne trois États (l’équivalent des pro­vinces), dont le Bengale occi­den­tal (70 mil­lions d’habitants), qu’il dirige depuis plus de trente ans. Présentement, le PC-M, de même que les autres cou­rants de la gauche indienne, est en crise. Les impacts de la ges­tion néo­li­bé­rale, les nou­veaux posi­tion­ne­ments de la classe domi­nante en Inde, l’affaiblissement des luttes sociales, l’imminente défaite du PC lors des élec­tions qui s’en viennent au Bengale sont autant de fac­teurs qui inter­pellent Parnaik qui a pro­duit sur cette ques­tion un publié le 31 octobre 2009 dans la revue Economic and Political Weekly et dont voici des extraits. PB

La gauche indienne est aujourd’hui en crise. La per­for­mance décli­nante de la gauche lors des der­nières élec­tions du Lok Sabha est un symp­tôme de cette crise qui est, selon moi, une crise théo­rique et aussi une crise com­plexe.

Retour sur le capi­ta­lisme

Le capi­ta­lisme selon Marx consti­tue un sys­tème « spon­tané », auto-construit selon ses propres ten­dances imma­nentes. L’« indi­vidu » qui « surgit » dans le capi­ta­lisme en tant qu’ « agent libre » agit comme un une agence de média­tion par lequel ces ten­dances imma­nentes se mani­festent. Pour Marx, le capi­ta­liste est le « capi­tal per­son­ni­fié » : les actions du capi­ta­liste ne sont pas le reflet de son « libre choix », mais sont dic­tées par les ten­dances imma­nentes du capi­tal qui placent le capi­ta­lisme dans une sorte de piège dar­wi­nien s’imposant aux com­por­te­ments indi­vi­duels. En consé­quence, la « liberté indi­vi­duelle » n’est pos­sible que dans le cadre d’un sys­tème qui dépasse cette spon­ta­néité. C’est ce qu’on a appelé his­to­ri­que­ment le socia­lisme. Il en découle que la poli­tique dans une société capi­ta­liste est menée par l’économique. L’ordre poli­tique doit d’abord et avant tout per­mettre la réa­li­sa­tion de ces ten­dances imma­nentes du capi­tal, ce qui est anti­no­mique avec le prin­cipe d’une démo­cra­tie authen­tique. Pour deve­nir le sujet de sa propre his­toire, le peuple doit sortir de ce sys­tème et dépas­ser cette spon­ta­néité : encore une fois, appe­lons cela le socia­lisme. Sous ce sys­tème, le mode opé­ra­toire de l’économie est modelé par le peuple exer­çant son contrôle poli­tique sur l’économie. En clair, c’est un sys­tème où le poli­tique domine l’économie. Certes, il y a des conjonc­tures his­to­riques spé­ci­fiques où l’équilibre des classes est tel que le pro­lé­ta­riat et ses alliés acquièrent un poids social lui per­met­tant de limi­ter la réa­li­sa­tion des ten­dances imma­nentes du capi­ta­lisme, bref d’ « huma­ni­ser » ou de réfor­mer le capi­ta­lisme. Mais de telles « réformes » sont dys­fonc­tion­nelles d’un point de vue sys­té­mique. Elles pro­voquent de nou­velles contra­dic­tions, soit en ouvrant la porte à la socia­li­sa­tion de la pro­priété des moyens de pro­duc­tion, soit en capi­tu­lant devant les ten­dances imma­nentes du capi­tal qui cherche constam­ment à se « libé­rer » de ces contraintes. Ainsi se pro­filent d’une part, une dia­lec­tique de sub­ver­sion de la logique du capi­tal, et d’autre part, une dia­lec­tique de subor­di­na­tion à la logique du capi­tal.

Subversion versus subor­di­na­tion

Les luttes de classes sous le capi­ta­lisme prennent une forme qui découle de ces deux pro­ces­sus dia­lec­tiques, la dia­lec­tique de la sub­ver­sion ou la dia­lec­tique de la subor­di­na­tion à la logique du capi­tal. Par consé­quent, le mar­xisme n’est pas une « théo­rie des étapes ». La dia­lec­tique de la sub­ver­sion ne doit jamais com­men­cer à une cer­taine « étape », et attendre que le capi­ta­lisme soit rendu à une cer­taine « étape ». Il n’y a pas de moment « pro­grammé » pour que le pro­lé­ta­riat et au parti qui apporte un éclai­rage à ses luttes puissent « déclen­cher » la dia­lec­tique de la sub­ver­sion. Au contraire, la dia­lec­tique de la sub­ver­sion est inhé­rente à la lutte de classes. Certes, cette dia­lec­tique de la sub­ver­sion tente de dépas­ser le sys­tème évolue selon la conjonc­ture. Mais en même temps, elle est intrin­sèque au sys­tème. Chaque grève, chaque acte de résis­tance, chaque pro­tes­ta­tion contre la subor­di­na­tion à la logique du capi­tal, font partie de cette logique de la sub­ver­sion. Bref, il est impos­sible de pro­mou­voir une « théo­rie des étapes » en pro­po­sant un report ou même un retrait « tem­po­raire » de la logique de la sub­ver­sion. Si on tombe dans ce piège, on se détache du pro­lé­ta­riat et de ses alliés et on devient, consciem­ment ou non, partie pre­nante de la dia­lec­tique de la subor­di­na­tion. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il faut tou­jours et immé­dia­te­ment se lancer dans l’opération du ren­ver­se­ment révo­lu­tion­naire du sys­tème, comme le pro­pose une cer­taine ultra­gauche naïve. La dia­lec­tique de la sub­ver­sion n’est pas syno­nyme du ren­ver­se­ment immé­diat et de la révo­lu­tion immé­diate. La pro­po­si­tion d’une révo­lu­tion « immé­diate » et celle de la logique de la subor­di­na­tion ne sont pas les seules voies pos­sibles.

Le grand com­pro­mis

Après la Deuxième Guerre mon­diale, une nou­velle conjonc­ture his­to­rique s’est pro­duite au béné­fice des classes popu­laires dans les métro­poles capi­ta­listes. Mais à tra­vers la ges­tion key­né­sienne et les mesures mises en place par le Welfare State, le capi­ta­lisme a pu sur­vivre et faire échec au socia­lisme, tout en per­met­tant d’importantes inter­ven­tions de l’État dans le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme. Dans les pays du tiers-monde, la déco­lo­ni­sa­tion a permis à des États indé­pen­dants diri­gés par des bour­geoi­sies natio­nales d’émerger, ce qui a été pos­sible par une régu­la­tion diri­giste. Mais le diri­gisme a débou­ché sur le capi­ta­lisme, et non sur une sorte de « capi­ta­lisme d’état ». En réa­lité, le sec­teur public a aidé le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme, tout en tenant compte du rap­port de forces avec les classes popu­laires. Ainsi en Inde, le diri­gisme a limité la ten­dance imma­nente du capi­ta­lisme à détruire les petits pro­duc­teurs, com­mer­çants, pay­sans riches ou moyens et les petits capi­ta­listes. L’État a offert à de larges pans de la pay­san­ne­rie des cré­dits à bon marché sous forme d’intrants sub­ven­tion­nés, de prix garan­tis, de ser­vices d’extension, de méca­nismes de pro­tec­tion contre le marché mon­dial et les fluc­tua­tions de prix. Certes, ces avan­tages ont été inéga­le­ment dis­tri­bués au sein de la pay­san­ne­rie, d’où le pro­ces­sus du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme dans les cam­pagnes. Mais néan­moins, la ten­dance imma­nente du grand capi­tal à détruire la petite pro­duc­tion a été limi­tée.

Du diri­gisme au néo­li­bé­ra­lisme

Plus tard, le pro­ces­sus de cen­tra­li­sa­tion du capi­tal, notam­ment dans le sec­teur finan­cier, et la for­ma­tion consé­quente d’un capi­tal finan­cier inter­na­tio­nal, ont miné ces régimes diri­gistes en réim­po­sant dans tous les pays, dans les métro­poles comme dans le tiers-monde, la dia­lec­tique de la subor­di­na­tion à la logique du Capital. Cette tran­si­tion du diri­gisme au néo­li­bé­ra­lisme dans des pays comme l’Inde s’accompagne d’un chan­ge­ment de posi­tion de la grande bour­geoi­sie, qui affirme son auto­no­mie rela­tive vis-à-vis l’impérialisme. En même temps, cette bour­geoi­sie est étroi­te­ment inté­grée avec le capi­tal finan­cier inter­na­tio­nal et recherche des alliances stra­té­giques avec l’impérialisme. Sous ce nou­veau régime, réap­pa­raissent les ten­dances imma­nentes à la des­truc­tion de la petite pro­duc­tion, d’où la grave crise de l’agriculture pay­sanne. Plus de 87 % de la popu­la­tion rurale en 2004 (contre 74% en 1993) dis­pose de moins de 2400 calo­ries par jour. Or cette évo­lu­tion a un pro­fond impact au niveau poli­tique. En Inde et où le lea­der­ship de la bour­geoi­sie s’est imposé sur celui du pro­lé­ta­riat dans la lutte anti­co­lo­niale, c’est l’alliance entre la pay­san­ne­rie et la bour­geoi­sie qui a été le fac­teur déci­sif. Maintenant le néo­li­bé­ra­lisme ren­verse la ten­dance se pro­file une occa­sion his­to­rique unique pour relan­cer la dia­lec­tique de la sub­ver­sion.

Les gou­ver­ne­ments de gauche face

La relance de la dia­lec­tique de la sub­ver­sion ne dépend cepen­dant pas de la force des mou­ve­ments sociaux et des for­ma­tions poli­tiques de gauche, mais aussi sur les gou­ver­ne­ments des États (pro­vinces) que la gauche contrôle. Le fait que la gauche en Inde gère trois gou­ver­ne­ments pro­vin­ciaux témoigne de son impor­tance et de son appui popu­laire. Il s’agit certes d’un accom­plis­se­ment dont la gauche peut être fière. Mais il y a cepen­dant des nou­velles contraintes qui confrontent les gou­ver­ne­ments de gauche. La pre­mière contrainte pro­vient du posi­tion­ne­ment des classes moyennes urbaines, dont cer­taines frac­tions ont pro­fité de la glo­ba­li­sa­tion et des poli­tiques néo­li­bé­rales. En réa­lité et c’est une ironie de l’histoire, ce sont les gou­ver­ne­ments de gauche qui ont favo­risé la classe moyenne, notam­ment en limi­tant la libé­ra­li­sa­tion finan­cière, ce qui a évité les crises finan­cières qui ont affecté plu­sieurs pays dans le monde. Aujourd’hui, l’économie indienne est en crois­sance, mais les béné­fi­ciaires ne sont pas les tra­vailleurs et les pay­sans, mais la bour­geoi­sie, les pro­prié­taires ter­riens et les classes moyennes urbaines. À côté de ces alliances de classes mou­vantes, la gauche au pou­voir dans les États est mena­cée par les pres­sions du gou­ver­ne­ment cen­tral, qui œuvre sans relâche pour impo­ser aux gou­ver­ne­ments des États, spé­cia­le­ment ceux domi­nés par la gauche, la dia­lec­tique de la subor­di­na­tion.

Hésitations de la gauche

La pres­sion contre la gauche est exer­cée d’une part par les classes moyennes urbaines qui veulent le « déve­lop­pe­ment » du régime néo­li­bé­ral, et d’autre part par le gou­ver­ne­ment cen­tral qui avec la grande bour­geoi­sie fait pres­sion pour mettre en place une alliance stra­té­gique avec l’impérialisme. Ces pres­sions sont d’autant plus effi­caces qu’elles s’exercent dans un contexte favo­rable au niveau cultu­rel et idéo­lo­gique. Une partie de la gauche en effet croit que la glo­ba­li­sa­tion peut « moder­ni­ser » le pays. En réa­lité, cette soit disant « moder­nité » engen­drée par la péné­tra­tion de l’impérialisme, tout comme la « moder­nité » créée par le colo­nia­lisme, a pour effet simul­tané de ren­for­cer l’anti-modernité. En bref, cette accep­ta­tion par une partie de la gauche de l’impérialisme comme force de « moder­ni­sa­tion » permet aux forces anti­mo­dernes de s’emparer du man­teau de l’anti-impérialisme. Parallèlement, des intel­lec­tuels de gauche pré­tendent que l’intégration de l’Inde au capi­ta­lisme glo­ba­lisé pourra accé­lé­rer le déve­lop­pe­ment des « forces pro­duc­tives ». Mais cet argu­ment est mal fondé. La ques­tion qui se pose en tout temps aux for­ma­tions poli­tiques de gauche n’est pas d’accepter ou de refu­ser le capi­ta­lisme, mais de pro­mou­voir et d’organiser la logique de la sub­ver­sion, même s’il faut en même temps tra­vailler au déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives à l’intérieur d’une société bour­geoise. La non-recon­nais­sance de la cen­tra­lité de cette ques­tion mène à l’isolement de la gauche du pro­lé­ta­riat et de ses alliés.

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