Identitaires, révolutionnaires et démocrates !

Mis en ligne le 23 février 2008

La ten­dance de fond à l’oeuvre dans plu­sieurs pays d’Amérique latine est suf­fi­sam­ment ori­gi­nale – et fra­gile – pour que l’on s’y attarde. Originale, car le profil des mou­ve­ments popu­laires indi­gènes qui y défraient la chro­nique depuis quelques années – des Mapuches du Chili aux Mayas d’Amérique cen­trale, en pas­sant par les Aymaras et les Quechuas des Andes, les Kunas de Panama, etc. – tranche réso­lu­ment avec les orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­naires d’hier et les cris­pa­tions iden­ti­taires d’aujourd’hui. Mais la ten­dance est aussi fra­gile, car si la dyna­mique indienne, plus affir­ma­tive que des­truc­trice, a l’heur de séduire, elle n’est à l’abri d’aucune dérive.

Par Bernard Duterme

Le contexte d’émergence de ces mobi­li­sa­tions, c’est d’abord l’échec patent, en termes sociaux et envi­ron­ne­men­taux, de vingt ans de néo­li­bé­ra­lisme sur le conti­nent latino-amé­ri­cain : la concen­tra­tion des richesses au sein d’une mino­rité y est la plus haute de toute la pla­nète, 230 mil­lions de per­sonnes – 44% de la popu­la­tion totale – y vivent sous le seuil de pau­vreté, le coef­fi­cient Gini qui mesure le degré d’inégalité y atteint le chiffre record de 0,57 (pour 0,29 en Europe et 0,34 aux Etats-Unis). A l’extrême pola­ri­sa­tion sociale, dont les indi­gènes sont les pre­mières vic­times, s’ajoutent les frus­tra­tions nées d’une démo­cra­ti­sa­tion stric­te­ment for­melle de la région : plus de la moitié des Latino-Américains, d’après une enquête du PNUD, seraient ainsi dis­po­sés à renon­cer à la démo­cra­tie, à accep­ter un gou­ver­ne­ment auto­ri­taire, s’il s’avérait capable de résoudre leurs pro­blèmes socioé­co­no­miques…

Mais ce contexte n’explique pas tout. Les mobi­li­sa­tions indi­gènes actuelles tirent aussi leurs rai­sons d’être et leurs ori­gi­na­li­tés d’autres influences, héri­tages et bras­sages. Elles ont ceci de nova­teur qu’elles com­binent des iden­ti­tés (sociales, eth­niques, ter­ri­to­riales), des reven­di­ca­tions (éco­no­miques, cultu­relles, poli­tiques) et des modes d’action (mas­sifs, sym­bo­liques, paci­fiques) sou­vent anti­no­miques dans l’histoire des luttes. Identitaires sans être réac­tion­naires, ouvertes sans être dés­in­car­nées, ces rébel­lions à la fois indiennes et pay­sannes mul­ti­plient les ancrages – local, natio­nal et mon­dial – sans les oppo­ser. Leurs aspi­ra­tions portent tant sur la recon­nais­sance des droits humains des indi­gènes que sur la démo­cra­ti­sa­tion en pro­fon­deur des Etats et la cri­tique du modèle de déve­lop­pe­ment néo­li­bé­ral. Si la jus­tice sociale reste au centre des dis­cours, sa quête passe désor­mais par la res­pon­sa­bi­li­sa­tion du pou­voir, la recon­nais­sance des diver­si­tés et la reva­lo­ri­sa­tion de la démo­cra­tie.

Plus fon­da­men­ta­le­ment, ces mou­ve­ments iden­ti­taires, révo­lu­tion­naires et démo­crates mani­festent, de la part des popu­la­tions indi­gènes qui les animent, une volonté d’émancipation, d’appropriation et de maî­trise de la moder­nité. Ils reven­diquent une inté­gra­tion sans assi­mi­la­tion et, contrai­re­ment à cer­taines élites du nord du Mexique, de l’est de la Bolivie ou d’Equateur, une auto­no­mie sans sépa­ra­tion. Porteurs d’une nou­velle pers­pec­tive éman­ci­pa­trice qui tente de conci­lier registres éthique, eth­nique, répu­bli­cain et alter­mon­dia­liste, ces rébel­lions indiennes, comme celle des insur­gés zapa­tistes dans le Chiapas, entendent aussi fonder leur légi­ti­mité sur le dépas­se­ment de l’autoritarisme, de l’avant-gardisme, du dog­ma­tisme et du mili­ta­risme… Leur rap­port au pou­voir et à l’Etat reste néan­moins plu­riel et pro­blé­ma­tique, tantôt empreint d’une défiance épi­der­mique à l’égard de la scène poli­tique tra­di­tion­nelle, tantôt mû par la volonté d’y accé­der pour ne lais­ser à per­sonne d’autre le soin de la « déco­lo­ni­ser », à l’instar du Bolivien Evo Morales, pre­mier indi­gène à accé­der à la pré­si­dence d’un pays où 62% de la popu­la­tion se défi­nissent comme d’origine indienne. Provoqué par le bas, par le haut ou des deux côtés à la fois, le chan­ge­ment radi­cal de la situa­tion actuelle demeure la prio­rité com­mune.

L’originalité de ces mou­ve­ments n’est cepen­dant ni à essen­tia­li­ser ni à idéa­li­ser. Bien des dérives et des menaces les guettent. Internes et externes. En réac­tion aux stra­té­gies des Etats ou des pou­voirs mis en cause – qui clas­si­que­ment vont de la répres­sion à la coop­ta­tion, en pas­sant par des manœuvres plus ou moins lar­vées de pour­ris­se­ment des situa­tions, de frag­men­ta­tion des acteurs, d’institutionnalisation des reven­di­ca­tions… -, l’exacerbation de l’une ou l’autre dimen­sion de ces mobi­li­sa­tions popu­laires, au détri­ment de leurs autres carac­té­ris­tiques, pour­rait leur être fatale. Des cris­pa­tions cultu­ra­listes ou eth­ni­cistes appa­raissent déjà de-ci de-là, ou encore des fuites en avant popu­listes lorsque les lea­ders suc­combent à une sur­en­chère sim­pli­fi­ca­trice. La par­ti­ci­pa­tion au pou­voir d’Etat comme d’ailleurs le refus irré­vo­cable d’y par­ti­ci­per tendent à démo­bi­li­ser les mili­tants de base, sur­tout lorsque leur vie quo­ti­dienne ne s’améliore pas.

Dans tous les cas de figure, le destin plus ou moins heu­reux de ces mou­ve­ments dépen­dra d’abord des réponses struc­tu­relles qu’ils par­vien­dront à forcer, de la capa­cité des socié­tés latino-amé­ri­caines à par­ta­ger la richesse et à assu­mer la diver­sité, bref à se démo­cra­ti­ser véri­ta­ble­ment.


RISAL – Réseau d’information et de soli­da­rité avec l’Amérique latine
URL : http://​risal​.col​lec​tifs​.net/
Source : Centre Tricontinental (www​.cetri​.be). Article publié par Le Vif-L’Express (www​.levif​.be), rubrique ’Idées’, semaine du 3 au 9 février 2006.

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