HAÏTI

La dette de la première république noire doit être totalement annulée

Par , Mis en ligne le 20 janvier 2010

L’opération d’aide mas­sive mise sur pied après le récent trem­ble­ment de terre qui a ravagé Haïti risque fort de repro­duire les erreurs de celle de l’après-tsunami de décembre 2004, sauf si un modèle de recons­truc­tion radi­ca­le­ment dif­fé­rent est adopté.

Bien sûr, une aide d’urgence est néces­saire, et tout le monde est d’accord sur ce point, mais il n’est pas pos­sible de s’en conten­ter. Haïti est tra­di­tion­nel­le­ment déni­gré et sou­vent dépeint comme un pays violent, pauvre et répres­sif. Peu de com­men­taires replacent la situa­tion haï­tienne dans son contexte his­to­rique.

En 1804, la lutte vic­to­rieuse des esclaves révol­tés contre les armées fran­çaises de Napoléon a permis de pro­cla­mer l’indépendance d’Haïti, pre­mière répu­blique noire au monde. En repré­sailles à cette double révo­lu­tion, à la fois anti-escla­va­giste et anti­co­lo­niale, le pays a dû payer une rançon colos­sale à la France cor­res­pon­dant à 150 mil­lions de francs-or (soit le budget annuel de la France de l’époque).

En 1825, la France décide que « les habi­tants actuels de la partie fran­çaise de Saint-Domingue ver­se­ront à la caisse fédé­rale des dépôts et consi­gna­tions de France, en cinq termes égaux, d’année en année, le pre­mier échéant au 31 décembre 1825, la somme de cent cin­quante mil­lions de francs, des­ti­née à dédom­ma­ger les anciens colons qui récla­me­ront une indem­nité ». Cela équi­vaut à envi­ron 21 mil­liards de dol­lars d’aujourd’hui.

Dès le départ, Haïti doit payer le prix fort, la dette devient l’instrument néo­co­lo­nial pour entre­te­nir l’accès aux mul­tiples res­sources natu­relles de ce pays. Le paie­ment de cette rançon est l’élément fon­da­teur de l’Etat haï­tien. Elle a été recon­nue par un régime des­po­tique et uti­li­sée contre les inté­rêts des popu­la­tions. La France puis les Etats-Unis, dont la zone d’influence s’élargit à Haïti envi­ron un siècle plus tard, en 1915, en sont plei­ne­ment res­pon­sables. En 2004, alors qu’il aurait été pos­sible de faire face aux dou­lou­reuses res­pon­sa­bi­li­tés du passé, le rap­port du comité de réflexion pré­sidé par Régis Debray pré­fère écar­ter l’idée d’une res­ti­tu­tion de cette somme en pré­tex­tant qu’elle n’est pas « fondée juri­di­que­ment » et que cela ouvri­rait la « boîte de Pandore ».

Les requêtes du gou­ver­ne­ment haï­tien en place sont reje­tées par la France : pas de répa­ra­tions qui tiennent. La France ne recon­naît pas non plus son rôle dans l’ignoble cadeau qu’elle fit au dic­ta­teur Jean-Claude Duvalier en exil en lui offrant le statut de réfu­gié poli­tique et l’immunité sous le dur climat de la Côte d’Azur…

Le règne de la famille Duvalier com­mence avec l’aide des Etats-Unis en 1957 : il durera jusqu’en 1986, date à laquelle Jean-Claude Duvalier, fils de François, le pre­mier dic­ta­teur fami­lial, est chassé du pou­voir par une rébel­lion popu­laire.

La vio­lente dic­ta­ture lar­ge­ment sou­te­nue par les pays occi­den­taux a sévi près de trente ans. Elle est mar­quée par une crois­sance expo­nen­tielle de sa dette. Entre 1957 et 1986, la dette exté­rieure a été mul­ti­pliée par 17,5, pour atteindre 750 mil­lions de dol­lars en 1986. Avec le jeu des inté­rêts et des péna­li­tés, elle atteint 1 884 mil­lions de dol­lars en 2008. Cet endet­te­ment, loin de servir à la popu­la­tion qui s’est appau­vrie, était des­tiné à enri­chir le régime mis en place : il consti­tue donc une dette odieuse.

Une enquête récente a démon­tré que la for­tune per­son­nelle de la famille Duvalier (bien à l’abri sur les comptes des banques occi­den­tales) repré­sen­tait 900 mil­lions de dol­lars, soit une somme plus élevée que la dette totale du pays au moment de la fuite de Duvalier. Une plainte a été dépo­sée devant la jus­tice suisse pour la res­ti­tu­tion à l’Etat haï­tien des avoirs et des biens mal acquis de la dic­ta­ture Duvalier.

Ces avoirs sont pour l’instant gelés par la banque suisse UBS qui avance des condi­tions into­lé­rables quant à la des­ti­na­tion de ces fonds. Jean-Bertrand Aristide, élu dans l’enthousiasme popu­laire puis accusé de cor­rup­tion avant d’être réta­bli au pou­voir comme marion­nette de Washington et fina­le­ment d’en être chassé par l’armée états-unienne, n’est mal­heu­reu­se­ment pas inno­cent en ce qui concerne l’endettement et les détour­ne­ments de fonds.

Par ailleurs, selon la Banque mon­diale, entre 1995 et 2001, le ser­vice de la dette, à savoir le capi­tal et les inté­rêts rem­bour­sés, a atteint la somme consi­dé­rable de 321 mil­lions de dol­lars.

Selon les der­nières esti­ma­tions, plus de 80 % de la dette exté­rieure d’Haïti est déte­nue par la Banque mon­diale et la Banque inter­amé­ri­caine de déve­lop­pe­ment (BID) à hau­teur de 40 % cha­cune. Sous leur hou­lette, le gou­ver­ne­ment applique des poli­tiques d’ajustement struc­tu­rel dra­ma­tiques pour la popu­la­tion haï­tienne. En échange de la reprise des prêts, on concède à Haïti quelques timides effa­ce­ments de dette qui ne changent rien à la logique aujourd’hui à l’oeuvre tout en don­nant une image bien­veillante des créan­ciers. L’initiative « pays pauvres très endet­tés » (PPTE) qui a inté­gré Haïti voilà quelques années seule­ment est une manoeuvre typique de blan­chi­ment de dette odieuse comme cela a été le cas avec la République démo­cra­tique du Congo.

La dette odieuse contrac­tée par le dic­ta­teur est rem­pla­cée par de nou­veaux prêts « propres ». Pour le Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM), ces nou­veaux prêts en sont partie pre­nante puisqu’ils servent à la payer : il y a conti­nuité du délit. Entre-temps, les plans d’ajustements struc­tu­rels ont fait des ravages, notam­ment dans le sec­teur agri­cole, dont les effets ont culminé lors de la crise ali­men­taire de 2008. L’agriculture pay­sanne haï­tienne subit le dum­ping des pro­duits agri­coles états-uniens. « Les poli­tiques macroé­co­no­miques sou­te­nues par Washington, l’Organisation des Nations unies (ONU), le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) et la Banque mon­diale ne se sou­cient nul­le­ment de la néces­sité du déve­lop­pe­ment et de la pro­tec­tion du marché natio­nal. La seule pré­oc­cu­pa­tion de ces poli­tiques est de pro­duire à bas coût pour l’exportation vers le marché mon­dial. » C’est donc scan­da­leux d’entendre le FMI dire qu’il « se tient prêt à jouer son rôle avec le sou­tien appro­prié dans ses domaines de com­pé­tence ».

Au lieu de pro­messes d’aide qui bien sou­vent ne sont pas tenues, il est urgent de com­prendre qu’Haïti doit s’appuyer sur sa sou­ve­rai­neté natio­nale pour se recons­truire digne­ment. Une annu­la­tion totale et incon­di­tion­nelle de la dette récla­mée à Haïti doit être le pre­mier pas vers un nou­veau modèle de déve­lop­pe­ment alter­na­tif aux poli­tiques du FMI et de la Banque mon­diale, et aux accords de par­te­na­riat éco­no­mique (APE signé en décembre 2009, accord Hope II…), qui sou­mettent encore un peu plus le pays.

Les pays du Nord qui ont sys­té­ma­ti­que­ment exploité Haïti, à com­men­cer par la France et les Etats-Unis, doivent verser des répa­ra­tions dans un fonds de finan­ce­ment de la recons­truc­tion contrôlé en tota­lité par les orga­ni­sa­tions popu­laires haï­tiennes. Sinon, les dons ser­vi­ront en bout de course à rem­bour­ser une dette odieuse.

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