Haïti : urgences et reconstruction

Par Mis en ligne le 19 janvier 2010

Quand on voit une per­sonne dans la rue visi­ble­ment malade ou acci­den­tée, cela n’est pas le temps de dis­cou­rir sur le mau­vais état de l’entretien des routes ou du retard des ambu­lan­ciers. On prend soin de la per­sonne d’abord. C’est cette méta­phore à laquelle il faut penser en consta­tant la catas­trophe actuelle. En gros, les ONG qui sont au pre­mier plan de la chose font un tra­vail for­mi­dable, notam­ment le CECI, Oxfam, la Croix-Rouge et tant d’autres. En atten­dant, bravo pour la géné­ro­sité des dizaines de mil­liers de per­sonnes qui envoient des dons. En même temps, il est légi­time de s’interroger sur ce qui peut se passer au-delà de la crise immé­diate. D’autant plus que ce n’est pas la pre­mière fois, mal­heu­reu­se­ment, qu’Haïti est dure­ment frappé. Il y a quand même des « leçons » qu’il vau­drait peut-être regar­der, sur­tout qu’on com­mence à parler d’un « Plan Marshall » pour la recons­truc­tion du pays le plus pauvre de l’hémisphère.

Un Plan Marshall ?

L’évocation de ce Plan mis en place en Europe aux len­de­mains de la Deuxième Guerre mon­diale part du prin­cipe que cela ne sera pas une mince tâche. Tant mieux pour ce réa­lisme. Mais qu’entend-on par cela ? Le Plan Marshall fut en effet une opé­ra­tion d’envergure pour recons­truire l’Europe dévas­tée, au niveau de son infra­struc­ture et au niveau de sa popu­la­tion, par la guerre, de façon à empê­cher le « danger » socia­liste et l’influence de l’URSS. On oublie par­fois que le succès du Plan Marshall fut en grande partie déter­miné par les poli­tiques en vigueur à l’époque. Il s’agissait en effet de réta­blir les États et les struc­tures locales, d’abord et avant tout, et de les assis­ter à recons­truire les infra­struc­tures en ques­tion. Il s’agissait aussi d’abord assu­rer les biens essen­tiels (ali­ments, santé, édu­ca­tion, etc.). D’inspiration key­né­sienne, le Plan Marshall fut donc une œuvre dont le point de départ était d’éviter de se sub­sti­tuer aux gou­ver­ne­ments et aux struc­tures locales, tout en les aidant dans un contexte où étaient mis au pre­mier plan les besoins de base, les droits, ainsi qu’une rela­tive récon­ci­lia­tion natio­nale. Il s’agissait donc plus que d’une aide impor­tante (en dol­lars), mais d’une stra­té­gie qui dans le contexte de l’époque a réussi. Si l’idée d’un Plan Marshall est valable pour Haïti, il fau­drait tenir compte de cette histoire.

L’expérience récente et ses leçons

Haïti a reçu depuis 20 ans beau­coup d’aide, mais on ne peut pas dire, de manière géné­rale, que les prin­cipes qui ont régi cette aide étaient ins­pi­rés de l’«approche » Plan Marshall. Les dona­teurs se sont grosso modo sub­sti­tués au gou­ver­ne­ment en place, non­obs­tant les efforts de cer­tains pays d’aider le gou­ver­ne­ment haï­tien à reprendre le contrôle. Encore récem­ment, la majeure partie de l’aide inter­na­tio­nale était struc­tu­rée et cana­li­sée en dehors des struc­tures gou­ver­ne­men­tales, via des agences inter­na­tio­nales ou des ONG (sou­vent inter­na­tio­nales). Il y a certes de sérieux pro­blèmes de gou­ver­nance qui ont affecté ce pays, mais le « sub­sti­tuisme » n’était pas une réponse adé­quate. À cet effet, la bles­sure ouverte par l’«extirpation » du Président élu Jean-Bertrand Aristide en 2004 reste un sérieux pro­blème qui a affecté et conti­nue d’affaiblir les acteurs haï­tiens, dans leur diver­sité et leur com­plexité. On ne peut remettre en ques­tion la légi­ti­mité du Président Préval, mais le ren­ver­se­ment d’Aristide orga­nisé par les États-Unis avec l’appui de la France et du Canada s’inscrivait dans une ten­dance « lourde » d’interventionnisme et d’ingérence qui s’est glo­ba­le­ment faite au détri­ment des Haïtiens. Le fait que cette inter­ven­tion ait été plus tard endos­sée par l’ONU ne change rien à cette « blessure ».

Cette situa­tion explique peut-être, ou du moins en partie, les résul­tats plutôt miti­gés de l’aide inter­na­tio­nale telle que mise en œuvre des der­nières années. Le « cadre de coopé­ra­tion inté­ri­maire», établi par la Banque Mondiale en 2005, et qui a été suivi plus récem­ment de plu­sieurs « pro­grammes-cadre», a été cri­ti­qué pour sa négli­gence du sec­teur rural et le manque d’initiatives pour aider les petits fer­miers, qui consti­tuent plus de 60% de la popu­la­tion. Dans la « logique » des agences de déve­lop­pe­ment, le monde rural est « condamné à dis­pa­raître » au profit des indus­tries d’assemblage et des pro­jets agroin­dus­triels de grande enver­gure. C’est pro­blé­ma­tique dans un pays où on a constaté les ravages pro­duits par l’exode rural et la pro­li­fé­ra­tion des bidon­villes, par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables aux catas­trophes comme les trem­ble­ments de terre.

Enfin, il faut noter que plu­sieurs pays dona­teurs, appuyés par les agences comme la Banque mon­diale, ont conti­nué de « condi­tion­na­li­ser » leur aide en fonc­tion de leurs impé­ra­tifs com­mer­ciaux et éco­no­miques. Ainsi, l’État haï­tien a du réduire l’aide aux agri­cul­teurs, sous pré­texte de favo­ri­ser le « libre com­merce», ce qui a trans­formé le pays qui pro­dui­sait assez de riz pour nour­rir sa popu­la­tion en un impor­ta­teur de riz états-unien, ultra-sub­ven­tionné donc à des prix impos­sibles à battre.

Si on addi­tionne tout cela, on voit bien que le pays est resté vul­né­rable, non seule­ment très pauvre mais sou­vent inca­pable de sub­ve­nir aux besoins de base, encore moins d’investir dans des infra­struc­tures capables de pro­té­ger les popu­la­tions dans les coups durs. Il faut savoir par exemple que les oura­gans qui ont frappé Haïti ces der­nières années ont fait beau­coup plus de morts que dans les pays de la région affec­tés de la même manière.

Que faire ?

Il faut donc revoir les choses, du moins si on veut aller dans le sens d’un « Plan Marshall » pour Haïti. Ce n’est pas prin­ci­pa­le­ment en met­tant plus d’argent sur la table qu’on y par­vien­dra. Un pas dans la bonne direc­tion serait d’aider le gou­ver­ne­ment Préval à convo­quer une grande ren­contre pour la « recons­truc­tion et la récon­ci­lia­tion natio­nale ». Celle-ci devrait inclure tous les acteurs, y com­pris l’ex-Président Aristide et ce, dans le but de mettre de côté les divi­sions et les frac­tures du passé, du moins pour une assez longue période. Cette ren­contre devrait débou­cher sur un nou­veau gou­ver­ne­ment d’unité natio­nale. Il est pro­bable qu’une majo­rité d’Haïtiens soient d’accord. Mais que dire d’Ottawa, de Washington, de Paris ?

Une pers­pec­tive paral­lèle serait de faire en sorte que les pro­grammes de recons­truc­tion d’urgence soient mis en œuvre par des Haïtiens. Il y a plu­sieurs cen­taines de mil­liers de jeunes capables et forts. A-t-on besoin des forces mili­taires des États-Unis et du Canada pour recons­truire les mai­sons ? Ne vau­drait-il pas mieux embau­cher des mil­liers de chô­meurs et finan­cer l’État haï­tien pour super­vi­ser ce tra­vail ? Est-ce que néces­sai­re­ment on y per­drait en « effi­ca­cité ». Chose cer­taine, cela serait une autre méthode pour rebâ­tir le pays.

Enfin, il faut sus­pendre immé­dia­te­ment et pour une longue durée les « condi­tion­na­li­tés » et les poli­tiques pres­crites par les agences inter­na­tio­nales et les pays dona­teurs en ce qui concerne la ges­tion éco­no­mique. La plus grande prio­rité reste (depuis long­temps) l’appui à la recons­truc­tion du monde rurale, ce qui implique de cesser les absurdes poli­tiques dites de « libre échange » (libres pour qui ?). On entend déjà Washington dire qu’il serait dan­ge­reux de faire des « pré­cé­dents», que si une telle exemp­tion était offerte à Haïti, d’autres pays dans le pétrin pour­raient aussi deman­der de ne plus être enfon­cés dans le dogme néo­li­bé­ral. Mais pensez aux faits. Depuis la crise finan­cière de 2008 selon l’ONU, plus de 200 mil­lions de per­sonnes dites « ultra­pauvres » (moins d’un dollar et demi par jour) se sont ajou­tés au mil­liard de gens à risque en Afrique, en Asie, en Amérique latine. La grande majo­rité de ces affa­més sont des ruraux chas­sés de leurs terres par le riz amé­ri­cain et l’agrobusiness. Est-ce une solu­tion ? Ou ne faut-il pas plutôt regar­der les choses autrement ?

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