HAÏTI

La malédiction blanche

Par Mis en ligne le 20 janvier 2010

Le pre­mier jour de cette année, la liberté a fêté deux siècles de vie dans le monde. Personne ne s’en est rendu compte ou presque. Quelques jours plus tard, le pays de l’anniversaire, Haïti, occu­pait une cer­taine place dans les médias ; non pas à cause de cet anni­ver­saire de la liberté uni­ver­selle, mais parce qu’a été pro­vo­qué un bain de sang qui a fini par faire tomber le pré­sident Aristide.

Haïti a été le pre­mier pays où on a aboli l’esclavage. Toutefois, les ency­clo­pé­dies les plus répan­dues et presque tous les textes d’éducation attri­buent à l’Angleterre cet hon­neur his­to­rique. Il est vrai qu’un beau jour l’empire a changé d’avis, lui qui avait été le cham­pion mon­dial du trafic négrier ; mais l’abolition bri­tan­nique s’est pro­duite en 1807, trois années après la révo­lu­tion haï­tienne, et s’est avérée tel­le­ment peu convain­cante qu’en 1832 l’Angleterre a dû inter­dire à nou­veau l’esclavage. La néga­tion d’Haïti n’a rien de nou­veau. Depuis deux siècles, elle souffre dédain et puni­tion. Thomas Jefferson, figure de la liberté et pro­prié­taire d’esclaves, signa­lait que d’Haïti pro­ve­nait le mau­vais exemple ; et il disait qu’il fal­lait « confi­ner la peste dans cette île ». Son pays l’a écouté. Les Etats-Unis ont mis soixante ans pour accor­der la recon­nais­sance diplo­ma­tique à la plus libre des nations. Pendant ce temps-là, au Brésil, on appe­lait haï­tian­nisme le désordre et la vio­lence. Les pro­prié­taires des bras noirs ont été sauvés du haï­tia­nisme jusqu’en 1888. Cette année-là, le Brésil a aboli l’esclavage. Ce fut le der­nier pays dans le monde à le faire.

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Haïti est rede­venu un pays invi­sible, jusqu’à la bou­che­rie sui­vante. Pendant qu’il était sur les écrans et dans les pages des jour­naux, au début de cette année, les médias n’ont trans­mis que confu­sion et vio­lence et ont confirmé que les Haïtiens sont nés ou pour faire le mal ou pour mal faire le bien. Depuis la Révolution, Haïti a seule­ment été capable d’offrir des tra­gé­dies. Ce fut une colo­nie pros­père et heu­reuse et main­te­nant c’est la nation la plus pauvre de l’hémisphère occi­den­tal. Les révo­lu­tions, ont conclu quelques spé­cia­listes, conduisent à l’abîme. Et cer­tains ont dit, et d’autres ont sug­géré, que la ten­dance haï­tienne au fra­tri­cide pro­vient de l’héritage sau­vage qui vient de l’Afrique. Le mandat des ancêtres. La malé­dic­tion noire, qui pousse au crime et au chaos. De la malé­dic­tion blanche, per­sonne ne parle.

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La Révolution fran­çaise avait éli­miné l’esclavage, mais Napoléon l’avait res­sus­cité :

— Quel a été le régime le plus pros­père pour les colo­nies ?

— Le pré­cé­dent.

— Donc, qu’il soit recons­ti­tué.

Et pour réim­plan­ter l’esclavage à Haïti, il a envoyé plus de cin­quante navires pleins de sol­dats. Les noirs révol­tés ont vaincu la France et ont conquis l’indépendance natio­nale et la libé­ra­tion des esclaves. En 1804, ils ont hérité d’une terre dévas­tée par les plan­ta­tions de canne à sucre et d’un pays ravagé par une guerre féroce. Et ils ont hérité de « la dette fran­çaise ». La France a fait payer chère l’humiliation infli­gée à Napoléon Bonaparte. A peine née, Haïti a dû s’engager à payer une indem­ni­sa­tion gigan­tesque, pour les dom­mages faits en se libé­rant. Cette expia­tion du péché de la liberté lui a coûté 150 mil­lions de francs or. Le nou­veau pays est né étran­glé par cette corde atta­chée au cou : une for­tune qui équi­vau­drait actuel­le­ment à 21.700 mil­lions de dol­lars ou à 44 bud­gets totaux de Haïti de nos jours. Il lui a fallu beau­coup plus d’un siècle pour le paie­ment de la dette, que les inté­rêts d’usure mul­ti­plièrent. En 1938 on a fina­le­ment fêté la rédemp­tion finale. Mais Haïti appar­te­nait déjà aux banques des Etats-Unis.

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En échange de cette somme fara­mi­neuse, la France a offi­ciel­le­ment reconnu la nou­velle nation. Aucun autre pays ne l’a recon­nue. Haïti était né condamné à la soli­tude.

Simón Bolivar ne l’a pas recon­nue non plus, bien qu’il lui doive tout. Haïti lui donna en 1816 bateaux, armes et sol­dats quand il arriva sur l’île, vaincu, et demanda abri et aide. Tout lui avait été donné par Haïti, à la seule condi­tion de libé­rer les esclaves, une idée qui jusqu’alors ne lui était pas passée par la tête. Ensuite, le grand homme a triom­phé dans sa guerre d’indépendance et a exprimé sa gra­ti­tude en envoyant à Port-au-Prince une épée en cadeau. La recon­nais­sance, n’en par­lons même pas.

En réa­lité, les colo­nies espa­gnoles qui étaient deve­nues des pays indé­pen­dants conti­nuaient à avoir des esclaves, même si cer­taines avaient même des lois qui l’interdisaient. Bolivar a dicté la sienne en 1821, mais la réa­lité n’en a pas tenu compte. Trente années après, en 1851, la Colombie abolit l’esclavage. Le Venezuela en fit de même en 1854.

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En 1915, les marines débar­quèrent à Haïti. Ils sont restés dix-neuf années. La pre­mière chose qu’ils firent fut d’occuper la douane et le bureau de col­lecte des impôts. L’armée d’occupation a retenu le salaire du pré­sident haï­tien jusqu’à ce qu’il se résigne à signer la liqui­da­tion de la Banque de la Nation, qui s’est trans­for­mée en suc­cur­sale de la Citibank de New-York. Le pré­sident et tous les autres noirs étaient inter­dits d’entrer dans les hôtels, res­tau­rants et les clubs réser­vés au pou­voir étran­ger. Les occu­pants n’ont pas osé réins­tau­rer l’esclavage, mais ont imposé le tra­vail forcé pour les tra­vaux publics. Et ils ont beau­coup tué. Ce ne fut pas facile d’éteindre les feux de la résis­tance. Le chef par­ti­san, Charlemagne Péralte, cloué en croix contre une porte, a été exhibé, comme puni­tion, sur la place publique.

La mis­sion civi­li­sa­trice s’est conclue en 1934. Les occu­pants se sont reti­rés lais­sant à leur place une Garde natio­nale, fabri­quée par eux, pour exter­mi­ner tout ombre pos­sible de démo­cra­tie. Ils firent de même au Nicaragua et en République domi­ni­caine. Quelque temps plus tard, Duvalier devint l’équivalent haï­tien de Somoza et de Trujillo.

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Et ainsi, de dic­ta­ture en dic­ta­ture, de pro­messes en tra­hi­sons, se sont ajou­tées les mésa­ven­tures et les années. Aristide, le prêtre rebelle, est arrivé à la pré­si­dence en 1991. Cela a duré quelques mois. Le gou­ver­ne­ment des Etats-Unis a aidé à le faire tomber, ils l’ont pris, l’ont soumis à un trai­te­ment et une fois recy­clé l’ont remis à la pré­si­dence, sous la pro­tec­tion des marines. Et une fois encore, ils ont aidé à le démo­lir, en cette année 2004. Une fois encore, un mas­sacre a eu lieu. Une fois encore les marines sont reve­nus, ils reviennent tou­jours, comme la grippe.

Mais les experts inter­na­tio­naux sont beau­coup plus dévas­ta­teurs que les troupes des enva­his­seurs. Pays soumis aux ordres de la Banque mon­diale et du Fonds moné­taire, Haïti avait obéi à leurs ins­truc­tions sans mot dire. Ils l’ont payé en lui refu­sant le pain et le sel. Ils lui ont gelé les cré­dits, bien que l’Etat ait été déman­telé et que les bar­rières doua­nières et sub­ven­tions qui pro­té­geaient la pro­duc­tion natio­nale aient été liqui­dées. Les pay­sans culti­va­teurs du riz, qui étaient la majo­rité, se sont trans­for­més en men­diants ou « bal­se­ros ». Beaucoup ont plongé et conti­nuent à plon­ger dans les pro­fon­deurs de la mer des Caraïbes, mais ces nau­fra­gés ne sont pas cubains et rare­ment appa­raissent dans les jour­naux.

Maintenant Haïti importe tout son riz depuis les Etats-Unis, où les experts inter­na­tio­naux, qui sont des gens assez dis­traits, ont oublié d’interdire les bar­rières doua­nières et les sub­ven­tions qui pro­tègent la pro­duc­tion natio­nale.

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A la fron­tière où ter­mine la République domi­ni­caine et com­mence Haïti, il y a une grande affiche qui donne un aver­tis­se­ment : El mal paso – Le mau­vais pas­sage. De l’autre côté, c’est l’enfer noir. Sang et faim, misère, pestes.

Dans cet enfer tel­le­ment craint, tous sont des sculp­teurs. Les Haïtiens ont la cou­tume de récol­ter des boîtes de conserve et de la vieille fer­raille et avec un savoir-faire ancien, en décou­pant et en mar­te­lant, leurs mains créent des mer­veilles qui sont offertes sur les mar­chés popu­laires.

Haïti est un pays jeté à la décharge, par une éter­nelle puni­tion de sa dignité. Là il gît, comme s’il était de la fer­raille. Il attend les mains de ses gens.

Eduardo Galeano

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