Grève étudiante : au-delà des sous

Par Mis en ligne le 04 avril 2012

Le mou­ve­ment de grève étu­diante qui a démarré sur un refus de la hausse des droits de sco­la­rité autour du slogan « blo­quons la hausse » a pris une colo­ra­tion dif­fé­rente de celle qu’il avait au départ du fait de l’intransigeance du gou­ver­ne­ment et des effets poli­ti­sants de l’action poli­tique elle-même.

Certes, la hausse des droits de sco­la­rité n’est pas un pré­texte. Comme se plaît à le rap­pe­ler la ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, c’est avec une rare una­ni­mité que la FECQ, la FEUQ et la CLASSE ont refusé de par­ti­ci­per à des consul­ta­tions bidon où il n’était pas ques­tion de remettre en cause la hausse, seule­ment d’en dis­cu­ter les moda­li­tés d’application. En réité­rant leur refus lors de la mani­fes­ta­tion de novembre 2011, puis en déclen­chant un mou­ve­ment de grève à partir de la mi-février, les étu­diants ont clai­re­ment indi­qué qu’ils refu­saient la hausse des droits de sco­la­rité.

Le mou­ve­ment de grève a d’ailleurs (presque) débuté avec une action de soli­da­rité entre les étu­diants et la Coalition contre la hausse des tarifs afin de blo­quer la tour de la Bourse, le 16 février. Contrairement à ce qu’affirme le gou­ver­ne­ment, le mou­ve­ment étu­diant, en se soli­da­ri­sant avec les groupes com­mu­nau­taires, fémi­nistes et syn­di­caux qui s’opposent notam­ment à la « taxe santé » uni­forme et à la hausse des tarifs d’électricité, vou­lait mon­trer qu’il n’entendait pas défendre de sup­po­sés pri­vi­lèges, mais s’opposer à une mesure sec­to­rielle (la hausse des droits de sco­la­rité) qui s’inscrit dans un mou­ve­ment plus large de déman­tè­le­ment de la nature publique des ser­vices gou­ver­ne­men­taux et de tari­fi­ca­tion de ceux-ci selon le prin­cipe de « l’utilisateur-payeur ».

Depuis le début de cette vague de mobi­li­sa­tion étu­diante, on peut voir un dépla­ce­ment des enjeux : on reparle main­te­nant de plus en plus ouver­te­ment de gra­tuité sco­laire et on dénonce les gabe­gies admi­nis­tra­tives des direc­tions uni­ver­si­taires, plus pré­oc­cu­pées de béton et de com­pé­ti­ti­vité (sur­tout celle de leurs salaires) que de for­ma­tion intel­lec­tuelle. Plus encore, en défen­dant le droit à l’éducation, les étu­diants et ceux qui les appuient fraient la voie à une autre concep­tion de l’éducation et de la société que celle qui pré­vaut actuel­le­ment, un peu plus près de celle que défen­dait Condorcet lors de la Révolution fran­çaise.

On aurait tort d’attribuer une telle trans­for­ma­tion au carac­tère fal­la­cieux de la reven­di­ca­tion ini­tiale ou à la four­be­rie de cer­tains lea­ders étu­diants. C’est plutôt l’oeuvre du carac­tère poli­ti­sant de la lutte. Si plu­sieurs avaient des espoirs en déclen­chant le mou­ve­ment, per­sonne ne pou­vait pré­dire le cours qu’il pren­drait et la for­mi­dable leçon de science poli­tique qu’en tire­ront ses par­ti­ci­pants. En agis­sant col­lec­ti­ve­ment, en inven­tant des slo­gans, en pre­nant le temps de dis­cu­ter, en arpen­tant les rues des villes pour faire autre chose que se dépla­cer, en pro­fi­tant du soleil de ce prin­temps ines­péré, les mili­tantes et les mili­tants donnent chair à ces valeurs fon­da­men­tales des socié­tés démo­cra­tiques que sont l’égalité, la liberté et la soli­da­rité.

Face au tour­nant néo­li­bé­ral accen­tué dans les poli­tiques qué­bé­coises depuis le fameux « défi­cit zéro » de Lucien Bouchard et réitéré par les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs à Québec (et à Ottawa), la grève étu­diante rap­pelle que l’éducation n’est pas une mar­chan­dise que l’on débite à la pièce selon la capa­cité de payer du « client » et que l’on choi­sit en fonc­tion de sa ren­ta­bi­lité sup­po­sée. Elle sou­ligne éga­le­ment que l’université n’est pas une entre­prise dont la ges­tion relève de son seul conseil d’administration.

Dans ce sens, on peut situer le mou­ve­ment étu­diant actuel dans la foulée du prin­temps arabe reven­di­quant la démo­cra­tie, dans la logique du mou­ve­ment des indi­gnés de Madrid ou d’Athènes contre la « dis­ci­pline bud­gé­taire », ou dans celle du mou­ve­ment Occupy, dénon­çant l’accroissement des inéga­li­tés sociales. D’abord l’expression du refus d’une sup­po­sée fata­lité (tous les prix aug­mentent, pour­quoi pas les droits de sco­la­rité?). Ensuite une for­mi­dable expé­rience qui fera sentir ses effets à long terme : la recherche, non sans quelques tâton­ne­ments (c’est si cer­tains pla­quaient une solu­tion toute faite sur le mou­ve­ment qu’il fau­drait s’inquiéter, pas vis-à-vis de ses hési­ta­tions) d’un autre monde plus juste et plus démo­cra­tique. Dans ces condi­tions, l’intransigeance du gou­ver­ne­ment a permis au mou­ve­ment de se déployer et de se radi­ca­li­ser.

Quand un gou­ver­ne­ment n’a que la police à offrir à sa jeu­nesse en colère, il y a lieu de s’inquiéter. Pas tant pour la jeu­nesse que pour le gou­ver­ne­ment…

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Diane Lamoureux – Professeure au Département de science poli­tique de l’Université Laval

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