Gatineau est une ville méconnue de bien des Québécoises et Québécois. Située sur la rive nord de la rivière des Outaouais, sur les territoires traditionnels non cédés de la nation algonquine Anishinabeg, elle constitue aujourd’hui la quatrième plus grande ville québécoise en termes de population, avec près de 300 000 habitantes et habitants. Séparée de l’Ontario et de la capitale fédérale Ottawa par la rivière des Outaouais, c’est une ville marquée par une réalité et des enjeux transfrontaliers. Ce positionnement sociogéographique fait en sorte qu’elle vit plusieurs problématiques qui lui sont propres par rapport à d’autres villes québécoises.
Ville riche d’histoire, Gatineau est également un berceau du syndicalisme et du mouvement populaire québécois. Ici encore, la situation transfrontalière joue un rôle déterminant puisque la rivière des Outaouais se dresse davantage en mur de ciment qu’en cours d’eau. Peu de luttes, passées ou actuelles, sont menées conjointement par les groupes qui résident des deux côtés de la rivière, un exemple classique des deux solitudes.
Ce dossier des Nouveaux Cahiers du socialisme aborde plusieurs enjeux auxquels font face les femmes et les hommes de cette ville et de sa région. Le choix des sujets a dû tenir compte d’un certain nombre de contraintes, ce qui a malheureusement mis de côté des questions importantes. Ainsi, nous n’abordons pas la situation de fragilité croissante de la langue française dans un Gatineau submergé par une population ottavienne voisine largement anglophone. Nous ne traitons pas non plus des répercussions sur la ville de l’installation de nombreux nouveaux arrivants et arrivantes ni du sort des municipalités de l’Outaouais qui se trouvent en périphérie de la grande ville-centre qu’est Gatineau. Cela dit, plusieurs contributions évoquent ces questions en filigrane.
Un peu de contexte
La présente ville de Gatineau est un amalgame de cinq villes fusionnées par une loi québécoise de 2002. D’ouest en est, les cinq villes historiques – qui pour certaines avaient déjà vécu plusieurs mouvements de fusion depuis la fin du XIXe siècle – étaient : Aylmer, Hull, Gatineau, Masson-Angers et Buckingham. Alors que la population de toute la région administrative de l’Outaouais, en augmentation importante depuis quelques années, se chiffre à 419 000 personnes en 2023[2], plus de 71 % de la population, soit 298 000 personnes[3], habitent la seule ville de Gatineau.
La population d’Ottawa, ville voisine et, rappelons-le, capitale d’un État centralisateur par moments et colonial à plusieurs titres, vient quant à elle de dépasser le million de personnes. Voici donc un premier enjeu : à plusieurs égards, Gatineau, ville québécoise marquée par sa situation frontalière, vit à l’ombre de la capitale fédérale.
Être adossée à la capitale du Canada détermine plusieurs particularités. Bon nombre de Québécoises et Québécois travaillent pour le gouvernement fédéral à Ottawa mais habitent au Québec. De même, de nombreuses Ottaviennes et Ottaviens travaillent à Gatineau, mais résident en Ontario. Les Gatinoises et Gatinois vont chercher différents services qui leur font défaut – publics, commerciaux et culturels – de l’autre côté de la rivière. Plusieurs y travaillent, y obtiennent des services de santé, y étudient, y font leurs achats et y pratiquent leurs loisirs. Ainsi, des dizaines de milliers de personnes traversent quotidiennement la frontière et d’autres, étonnamment, n’ont même jamais mis les pieds dans la ville voisine.
Qui plus est, puisque les logements coûtent moins cher au Québec, plusieurs Ontariennes et Ontariens choisissent de s’y installer, ce qui crée une pression à la hausse à la fois sur la disponibilité des logements et sur leur coût du côté québécois de la rivière, voire sur le nombre de places en garderie. Le rapport de François Saillant[4] pour le compte de la Ligue des droits et libertés documente bien les répercussions de cet état de fait transfrontalier.
Un aperçu du dossier
C’est à la fin des années 1960 que le gouvernement fédéral choisit d’accroitre sa présence sur le territoire québécois par l’implantation d’un immense projet de réaménagement urbain qui détruit une bonne partie du centre-ville de Hull. Des milliers de personnes sont expropriées et des centaines de logements, voire des quartiers populaires entiers, sont démolis. L’article de Vincent Greason trace les origines du mouvement populaire à Hull à cette époque et sa résistance à la destruction de son milieu. Le mouvement populaire se joint au mouvement ouvrier qui existe depuis longtemps pour tisser des liens de solidarité intersyndicale et populaire qui se poursuivent jusqu’à nos jours et qui permettent de mener de nombreuses batailles.
Deux articles font état de la longue tradition de luttes syndicales de la région. Thomas Collombat montre comment l’histoire et le contexte frontalier donnent aux syndicats de l’Outaouais une couleur particulière. En même temps, ces derniers restent profondément québécois dans leur culture syndicale et dans leurs interactions avec la société civile. Son analyse s’appuie principalement sur une étude des syndicats affiliés à la Confédération des syndicats nationaux (CSN).
Maude Sioui-Daoust et Mélanie Déziel-Proulx du Syndicat du soutien scolaire de l’Outaouais (SSSO-CSQ), quant à elles, lèvent le voile sur les conditions de travail des employées de soutien qui œuvrent comme piliers invisibles mais essentiels de l’enseignement dans le réseau scolaire. Ces travailleuses, car 78 % du personnel de soutien scolaire sont des femmes, accueillent les élèves à leur arrivée à l’école le matin, aident au bon déroulement du diner, répondent aux appels des parents, etc. Alors que les conditions précaires décrites ne sont pas propres à l’Outaouais, si on fait exception de l’exode des employées de soutien scolaire vers des emplois dans la fonction publique fédérale qui offrent généralement de meilleures conditions de travail, l’article met en évidence des problèmes particulièrement urgents vécus partout dans la province. Pour sa part, Blanche Roy, travailleuse à la retraite de l’Alliance de la Fonction publique du Canada (AFPC), témoigne des luttes des femmes et livre une réflexion personnelle sur l’évolution de son féminisme pendant des décennies d’expérience comme travailleuse et militante syndicale.
D’autre part, des enjeux concernant la santé et l’éducation en Outaouais présentent des spécificités compte tenu de la situation transfrontalière de la région. Mathieu Charbonneau, directeur d’Action Santé Outaouais – un organisme unique au Québec voué à la défense collective des droits – fait le point sur l’état du droit à la santé en Outaouais et de ses rapports avec d’autres droits. Il propose un retour historique qui montre comment les conditions sociosanitaires et de logement des classes populaires francophones ont été maintenues à un niveau exécrable. Encore aujourd’hui, les indicateurs socioéconomiques et sanitaires illustrent les inégalités sociales et les défis liés à l’accessibilité et à la qualité des services publics en Outaouais, et comment cette situation préoccupante constitue un terreau propice à la privatisation de la santé.
Dans son texte, Charles-Antoine Bachand retrace l’histoire de l’éducation postsecondaire en Outaouais. La comparaison avec d’autres régions du Québec met en lumière la façon dont le sous-financement chronique de l’éducation et le manque de programmes mènent à un faible taux de fréquentation. La proximité d’Ottawa a pu masquer ce déficit, mais au prix de coûts élevés pour les étudiantes et étudiants québécois qui font leurs études dans la capitale. À titre d’exemple, l’Université du Québec en Outaouais (UQO) a été fondée dans les années 1980, alors que le gouvernement du Québec amorçait le processus de déconstruction de l’État social. Conséquemment, le manque de financement adéquat jumelé à l’absence de volonté politique a privé la région des ressources nécessaires au développement d’établissements d’enseignement postsecondaires capables de répondre à l’ensemble des besoins de sa population.
Gatineau et sa région doivent relever d’autres défis sociaux, dont celui du logement. Les expropriations massives du centre-ville de l’ile de Hull (oui, une partie de l’ancienne ville de Hull est une ile !) au début des années 1970 ont marqué à tout jamais l’histoire de la ville. Cependant l’entrevue avec Bill Clennett et Anna Salter documente le fait que, malgré le manque criant de logements à Gatineau, les pratiques d’expropriations et de démolitions ne relèvent pas uniquement de l’histoire ancienne puisqu’elles se poursuivent encore de nos jours. La saga de l’Ilot de la caserne fait réfléchir à ce que la Ville a, ou n’a pas, appris des leçons du passé.
Même si la démolition des logements n’est pas la cause directe du fléau de l’itinérance qui s’abat actuellement sur le grand Gatineau, loin de là, il est cependant indéniable que la crise du logement exacerbe bel et bien le phénomène. Vanessa L. Constantineau et Alexandre Gallant du Collectif régional de lutte à l’itinérance en Outaouais (CRIO) illustrent par leur texte les nombreuses violations de droits humains vécues par les personnes sans-abri – celui de se loger, de s’alimenter et d’avoir un niveau de vie décent –, mais surtout qu’il s’agit de droits interreliés.
Pour affronter plusieurs situations problématiques, Gatineau et la région de l’Outaouais ont non seulement une longue tradition de luttes sociales et syndicales, mais elles ont souvent été un carrefour d’où ont émergé des initiatives inédites. L’École d’été citoyenne présentée par Martin Chartrand résulte d’une idée mise en application par plusieurs membres de la communauté universitaire outaouaise et qui aborde la présence de l’UQO sous un autre angle que celui de l’enseignement supérieur. Cette école d’été citoyenne a ensuite été reprise et soutenue largement par l’ensemble du milieu social de Gatineau et de la région. Depuis 2023, elle réunit des personnes en provenance des milieux communautaire, syndical et universitaire, dans une démarche de formation et d’échange sur différents aspects de la justice sociale et de la prise en charge citoyenne.
Ce dossier des Nouveaux Cahiers du socialisme sur Gatineau et plus largement sur la réalité outaouaise met en lumière les dynamiques uniques qui façonnent cette ville et cette région. Son histoire, marquée par des luttes sociales et syndicales, témoigne d’une résilience face à des défis transfrontaliers d’importance, qu’il s’agisse du logement, de l’accès aux services ou du sous-financement des institutions locales. Les articles réunis ici montrent que ces enjeux s’inscrivent dans un contexte plus large de transformations urbaines et sociales, souvent infléchies par la proximité d’Ottawa. Malgré cette pression, Gatineau demeure un terreau d’initiatives citoyennes et de mobilisations qui méritent d’être reconnues. Ce dossier ne prétend pas épuiser le sujet, mais il ouvre la voie à une réflexion plus approfondie sur l’avenir de cette ville et de sa région en pleine mutation. En valorisant les savoirs et les expériences de la population outaouaise, il invite à reconnaitre les particularités de cette région souvent méconnue et souligne l’urgence des défis qui lui sont propres.
Par Vincent Greason, militant sociocommunautaire de l’Outaouais, Charles-Antoine Bachand, professeur en fondements de l’éducation à l’Université du Québec en Outaouais et Flavie Achard, coordonnatrice des Nouveaux Cahiers du socialisme. ↑
- Institut de la statistique du Québec, <https://statistique.quebec.ca/fr/produit/publication/outaouais-panorama>. ↑
- Institut de la statistique du Québec, <https://statistique.quebec.ca/fr/produit/tableau/estimations-de-la-population-des-municipalites-de-25-000-habitants-et-plus>. ↑
- François Saillant, La situation du logement à Gatineau et ses impacts sur les droits humains. Rapport de la mission d’observation, Montréal, Ligue des droits et libertés, 2021. ↑





