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Pas de paix sans justice: Présentation des choix éditoriaux de ce numéro 34 des NCS

ÉDITORIAL - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 34 - Automne 2025

Avant l’annonce du cessez-le-feu, première étape d’un plan de paix qui ne mentionne ni la colonisation, ni l’occupation israélienne, ni la création d’un État palestinien, le comité de rédaction des NCS avait décidé, au début de septembre, que ce numéro serait un support pour faire entendre les voix palestiniennes, non seulement par le choix des articles, mais aussi par la mise en page, qui donne une large place aux photos que l’on retrouve à la fin de plusieurs articles : elles racontent non pas toute l’histoire d’oppression des Palestiniens et Palestiniennes depuis la Nakba, mais le génocide depuis deux ans ainsi que différentes formes de résistance – nous faisons référence ici aux initiatives prises par la société civile palestinienne pour recréer ou maintenir des expressions collectives, par le biais d’institutions reconstruites avec divers appuis[1], par le travail des journalistes gazaoui·e·s qui ont payé un lourd tribu à ce titre[2], ou par la création artistique et littéraire. Par exemple, le maintien, tout au long de cet enfer, d’activités musicales pour les enfants, adolescents et adolescentes à Gaza par le Conservatoire national de musique Edward Saïd[3].

Ces choix éditoriaux donnent à voir, du moins l’espérons-nous, qu’il n’est plus possible de parler, de théoriser, de tracer des perspectives, en oubliant ou en marginalisant le fait que nous vivons dans le contexte d’un génocide qui s’est déroulé en direct pendant deux longues années. Parce qu’une partie de notre monde a voulu l’ignorer, sans même parfois se rendre compte que cette minimisation des évènements relevait – comme dans tout génocide – d’une déshumanisation d’une population en train d’être violentée et décimée. Parce qu’au-delà des États-Unis, qui ont choisi de ne pas cesser leur soutien militaire à un gouvernement israélien qui a sombré dans le fascisme et le suprémacisme, une grande partie des dirigeants occidentaux s’en sont rendus complices, soit passivement, par leur silence ou leur prise de position tardive, soit activement, en continuant de laisser des entreprises livrer des fournitures de guerre à Israël, comme c’est le cas du Canada qui s’est pourtant félicité en septembre dernier de reconnaitre l’État de Palestine.

Aujourd’hui, nos choix éditoriaux font écho au sentiment de profonde injustice que peuvent ressentir les Palestiniens et les Palestiniennes à l’annonce de ce qui est appelé un plan de paix, qui ne leur donne guère de place en tant que peuple qui a le droit d’avoir des droits, et en premier lieu d’avoir le droit à l’autodétermination. Bien sûr, pour les Gazaoui·e·s, tout vaut mieux aujourd’hui que la continuation de ce génocide qui a fait bien plus de 66 000 morts, en dénombrant tous ceux et celles que l’on sort à présent des décombres, sans parler des adultes et des enfants mutilés à vie. Mais qui peut croire qu’ils et elles sont dupes de ce qui s’inscrit en continuité avec la Nakba ? La plupart des Gazaoui·e·s n’ignorent probablement pas qu’ils n’ont pas été invités aux tables de négociation, si ce n’est comme figurants. En tout cas, pour l’instant. Car on peut espérer qu’ils et elles reprennent assez de forces pour mieux s’organiser collectivement, avec un appui qui doit venir de toute la planète, afin qu’ils et elles arrivent à se faire entendre. Et pour que les puissants de ce monde comprennent qu’ils ne pourront plus infliger de telles atrocités et ignorer la voix des peuples.

C’est aussi en septembre que nous avons fait le choix politique de publier à titre d’éditorial Quitter Gaza pour la venger. Cette chronique poétique écrite par une jeune femme de 22 ans, s’arrachant de Gaza en juin dernier en pensant ne plus revoir ses proches, est d’une actualité brûlante. Parce que comme toute création artistique, elle revêt de multiples significations et ouvre des horizons qu’atteignent rarement des discours politiques – tout le monde n’est pas l’auteur de I have a dream[4].

Parlant hier du déchirement et de la culpabilité de survivre que ressent toute personne qui échappe à un génocide, Quitter Gaza pour la venger peut être lu aujourd’hui comme l’anticipation du fait qu’il ne peut y avoir de paix tant qu’il n’y aura pas de justice. Que cette justice passe par la reconnaissance pleine et entière du peuple palestinien, de son droit à un État souverain et indépendant sur les terres de Palestine, de son droit à décider de sa vie et de la façon de la gérer. La justice passe aussi par le respect du droit international qui prévoit notamment le droit au retour des réfugié·e·s selon la résolution 194 des Nations unies. Elle demande à rendre effectivement imputable l’État israélien et ses dirigeants devant la Cour de justice internationale concernant son occupation illégale des territoires palestiniens et les crimes de génocide.

À défaut, il faut s’attendre à ce que se multiplient à l’avenir les mobilisations contre le sort infligé à Gaza, que se multiplient les récits, les peintures, les créations musicales et multidisciplinaires, permettant à Gaza torturée, à Gaza piétinée et niée, d’enfanter une autre vision du monde qui embrasse les rêves de toutes celles et tous ceux qui ploient aujourd’hui sous le joug de multiples dominations pour qu’elles et ils les combattent, ensemble.

Quitter Gaza pour la venger

La journaliste et poétesse palestinienne Nour Elassy vient d’être évacuée de Gaza. Dans sa chronique écrite à Paris, elle raconte la douleur extrême de quitter les siens ainsi que son périple jusqu’à la France. Elle fait une promesse : venger Gaza[5].

J’écris ceci depuis Paris, avec sa pluie de juillet qui arrose doucement mes joues. Comme si elle s’excusait pour moi de la douleur que je ressens. Comme si elle pouvait sentir à quel point je suis fragile, après avoir quitté tout mon monde pour poursuivre mon rêve.

Les jours précédant l’évacuation ont été les plus sanglants que nous ayons jamais vus. Le ciel brûlait plus fort. La terre s’est fissurée plus profondément. Le nombre de bombardements, d’ordres d’évacuation et de massacres a dépassé ce que l’on peut compter.

Le consulat français a déclaré qu’il était temps d’évacuer, pas parce que c’était sûr, mais parce qu’Israël avait finalement donné son autorisation, et nous avons déménagé à Deir al-Balah pour attendre le départ.

Je n’ai pas dormi. J’ai regardé ma famille respirer, mémorisant les voix des miens comme si elles allaient disparaître. Parce qu’elles allaient disparaître.

J’ai quitté Gaza sans rien d’autre que les vêtements que je porte, ma carte d’identité et la douleur insupportable de savoir que ma mère et ma petite sœur, tout mon monde, resteraient derrière, dans une guerre conçue pour nous effacer.

Les discussions sur un cessez-le-feu imminent et les grands espoirs de mettre fin à cette guerre m’ont rendue un peu plus calme, mais aujourd’hui, ces mensonges sont gelés. C’est un spectacle récurrent, et nous tombons dans le panneau à chaque fois. Non pas parce que nous sommes idiots, mais parce que nous sommes désespérés.

Le consulat de France nous a dit quelques jours avant : « Préparez-vous, si vous voulez toujours partir. » Pour poursuivre mes études, j’ai été admise à étudier les sciences politiques à l’EHESS (l’École des hautes études en sciences sociales) à Paris.

Mais comment préparer ses bagages pour l’exil ? Comment plier ses souvenirs dans un sac à dos que l’on n’a pas le droit de porter ?

Les cils de ma sœur, le regard de ma mère

La nuit précédant mon départ, j’ai essayé de mémoriser les cils de ma sœur. J’ai dormi entre elle et ma mère, toutes enlacées comme si c’était la dernière fois. Une grande partie de moi et d’elles voulait tellement le nier. Elle était silencieuse. Trop silencieuse. Ce genre de silence terrifiant que font les enfants lorsqu’ils en savent plus que ce que vous voulez qu’ils sachent. Elle ne m’a pas dit : « Ne pars pas ». Elle m’a juste regardée et m’a serrée encore plus fort dans ses bras. Et ce regard me suivra plus longtemps que cette guerre.

Quant à ma mère, je n’ai pas la force d’écrire cela : je ne peux pas oublier son regard et la façon dont elle a pleuré de tout son cœur en me poussant hors de la pièce pour partir.

Je suis partie comme une voleuse, non pas en volant, mais en laissant derrière moi tout ce que j’aimais.

Nous avons attendu à Deir al-Balah, où nous avons été forcés d’évacuer ; on nous a dit que le Sud était plus sûr. Au point de rencontre convenu par le consulat, nous nous sommes regroupés avec d’autres personnes choisies pour cette évacuation humanitaire. Trente d’entre nous, peut-être plus.

Chacun d’entre nous porte des histoires qu’il n’aura jamais fini d’écrire. Nous sommes montés dans les bus comme des fantômes portant des corps, chacun avec des yeux pleurant, bouffis de n’avoir pas dormi, plus tristes et plus confus les uns que les autres.

Je me suis assise près de la fenêtre et je me suis forcée à regarder, à assister à la mort de ce qui était ma maison. Khan Younès. Rafah. Ou ce qui était Khan Younès, Rafah. Tout avait disparu. Aplati dans une architecture de silence. Des os en béton. Du linge brûlé. Même les oiseaux volaient plus bas, comme s’ils étaient en deuil.

Les camions bloqués là

Je n’ai pas de mots pour décrire l’ampleur de la destruction – et la méconnaissance que j’en avais – sur la route menant à la frontière de Kerem Shalom-Abu Salem. Je n’en croyais pas mes yeux, on aurait dit un film sur la fin du monde, mais ce n’était pas le cas.

Puis nous sommes passés devant les camions, les camions d’aide humanitaire. Alignés comme des accessoires sur une scène de crime. Il y en avait des dizaines. Remplis de nourriture. De farine. D’eau. Parqués à quelques mètres du cadavre de Gaza, ils n’ont jamais été autorisés à y pénétrer. Le pain pourrit pendant que les enfants dans les tentes font bouillir de l’herbe pour le dîner.

Comment appelez-vous cela, si ce n’est un crime de guerre ? Ce n’est pas un siège. C’est la famine en tant que politique étrangère. C’est le meurtre par la paperasserie, signée à Washington, appliquée à Tel- Aviv et dont l’Europe est témoin.

Nous avons atteint le poste de contrôle. Après avoir vérifié nos identités, les soldats israéliens nous ont attendus, fusil à la main, comme si nous étions la menace et non les victimes. Ils nous ont dit : « N’apportez rien. » Pas d’ordinateurs portables. Pas de livres. Pas même des écouteurs.

Je n’ai même pas été autorisée à emporter le carnet de poésie que j’avais rempli pendant la guerre, celui que ma sœur m’avait offert pour mon anniversaire. Les mots, apparemment, sont trop dangereux pour l’occupant.

Ils nous ont fouillés comme si nous portions des bombes ; pas de chagrin. Ils ont touché notre dos, vérifié nos chaussettes, scruté nos yeux. Un soldat, si c’est ainsi que l’on peut décrire un criminel, a regardé un étudiant qui voyageait avec nous et a commencé à l’interroger sur l’endroit où il vit et sur ses connaissances.

L’équipe du consulat a vérifié nos noms à nouveau et a été si gentille et chaleureuse. Elle nous a donné de la nourriture et nous a informés que leur équipe de l’ambassade de France nous attendrait à notre arrivée en Jordanie.

Dans le bus pour la Jordanie, personne ne parlait. Mais le chagrin a son propre langage. Notre silence était un hymne. Un chant funèbre pour les familles que nous avons quittées. Pour les enfants que nous ne reverrons peut-être jamais. Pour la vérité qu’il nous était interdit de porter.

Deux sièges derrière moi, une fille a chuchoté. Elle ne m’a pas demandé mon nom. Je n’ai jamais demandé le sien, mais elle a dit : « Mon père est resté. Il a dit qu’il préférait mourir dans sa maison que dans une tente. Mon petit frère a 5 ans, je lui ai dit que je ramènerais du chocolat de France, il a souri. Il ne sait pas que c’est peut-être un adieu pour toujours »

Elle a tiré ses manches sur ses mains, a regardé le sol et a murmuré : « J’ai l’impression d’avoir laissé mon âme sous les décombres. Et maintenant, j’ai peur que quelqu’un marche dessus. » Mais une phrase me hante encore aujourd’hui. Lorsqu’elle m’a dit : « Je suis convaincue que je retournerai chez ma mère et que je lui expliquerai mon voyage, et qu’elle me dira : “Bonjour, ma fille, tu es en retard !” »

Pas de pleurs. Pas de sanglots. Juste le silence, et un silence si lourd qu’il pressait nos poumons. Comme moi, cette fille est quelque part en France maintenant. Mangeant du pain. Elle étudie le français, le droit ou une autre science. Mais une partie d’elle, une partie de nous tous, est toujours à Gaza, criant derrière un mur effondré que personne n’arrive à percer.

La découverte de la Palestine

Nous sommes passés dans les territoires palestiniens occupés. Quatre heures à travers une terre que je n’avais jamais vue. Parce que nous sommes de Gaza. Nous n’avons jamais vu notre propre terre. Le reste de la Palestine nous a toujours été interdit.

Et pourtant, c’était là : des montagnes. Des vignes. Des collines couvertes d’oliviers. La mer Morte et, enfin, les stations balnéaires. Les hôtels cinq-étoiles, les Européens qui bronzent en bikini alors qu’à trente kilomètres de là, des enfants sont enterrés à plusieurs sous une tente.

C’est le théâtre cruel de l’occupation : génocide en Méditerranée, cocktails dans la mer Morte.

Nous avons été installés dans un hôtel à Amman, à l’InterContinental Jordan, un hôtel magnifique, dont tous les frais étaient couverts par la France. Il y avait tout ce dont on pouvait avoir besoin, mais jamais ce que l’on voulait.

Nous y avons passé deux nuits, du mercredi 9 au vendredi 11 juillet à l’aube. Ce furent deux jours entiers de silence et de solitude dans une chambre d’hôtel très luxueuse. Nous avons été conduits de l’hôtel à l’aéroport, avec beaucoup d’attente et de vérifications, pour finalement être mis dans un vol pour Paris.

Le voyage était tellement bouleversant. C’était la première fois que je prenais l’avion. J’ai été très malade tout en m’émerveillant de l’immensité du monde. Et de la manière dont un minuscule morceau de terre a permis au monde entier de se réveiller et de comprendre à quel point il se trompait.

Nous avons atterri à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Nous avons été contrôlés une nouvelle fois et nous avons obtenu un visa d’étudiant. Mes grands amis m’attendaient avec les plus belles fleurs et une accolade très chaleureuse.

Me voilà à Paris désormais. En sécurité. Je dors dans un lit chaud très confortable. Et chaque nuit, je fixe le plafond et me demande : les ai-je trahis ? Ai-je abandonné ma mère, ma sœur, mon peuple ?

La culpabilité me brûle l’estomac et m’empêche de garder quoi que ce soit à l’intérieur, que ce soit de la nourriture ou des larmes. Partir était-il un acte de courage ou de désertion ? Mais je sais ceci : je n’ai pas quitté Gaza pour l’oublier. Je l’ai quittée pour la venger avec la langue, avec la politique, avec une mémoire plus vive que les balles.

Je suis partie pour apprendre la langue des tribunaux qui ne nous ont jamais sauvés. Pour utiliser leurs propres outils afin de graver notre nom dans l’histoire.

Vous, dans vos ambassades, vos salles de rédaction et vos studios de télévision, vous entendrez parler de moi. Je ne serai pas votre histoire à succès, je serai votre miroir. Et vous n’aimerez pas ce que vous y verrez.

J’ai quitté Gaza sans rien. Pas de sac. Pas de livres. Pas de cadeau d’adieu. Seulement de la rage.

Par Nour Elassy


  1. Voir dans ce numéro l’entrevue d’Ahmed A. R. Abushaban au sujet de la reprise des cours universitaires en ligne : « Maintenir notre identité et notre culture pour rebâtir un État palestinien ».
  2. Plus de 210 journalistes palestiniens, hommes et femmes, sont morts à Gaza, souvent ciblés par la technologie militaire utilisée par l’armée israélienne (voir l’article de Rabih Jamil « Comment les GAFAM alimentent la machine algorithmique du génocide » dans ce numéro). Le magazine espagnol El Pais Semanal les a surnommés « les yeux et les oreilles du monde » : une reconnaissance bienvenue quoique tardive de leur travail, comme si le fait d’être palestinien amenait automatiquement à douter de leur professionnalisme. Les journalistes occidentaux ont été en tout cas très lents à se mobiliser contre l’hécatombe qui frappait leurs confrères et consœurs,
  3. Edward Saïd était non seulement un penseur palestinien, auteur de L’orientalisme (1978), mais aussi un critique musical.
  4. Il s’agit du titre du discours de Martin Luther King, le 28 août 1963, un des leaders du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, qui réclamait la fin de toutes les formes de ségrégation raciale dont celle inscrite dans les lois.
  5. Cette chronique de Gaza a été publiée le 21 juillet 2025 dans le journal français Mediapart. Nous remercions chaleureusement Nour Elassy et Médiapart d’avoir accepté que la revue Nouveaux Cahiers du socialisme la publie.

 

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