Crise alimentaire mondiale

Défis de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture

Par Mis en ligne le 25 juillet 2011

Entretien avec João Pedro Stedile *

Le 26 juin 2011, José Graziano da Silva, ancien ministre de la sécu­rité ali­men­taire et de la lutte contre la faim du gou­ver­ne­ment Lula (2003-2010) et pro­mo­teur du pro­gramme « Faim zéro » au Brésil, est devenu le nou­veau direc­teur géné­ral de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Dans cet entre­tien, João Pedro Stedile (membre de la coor­di­na­tion du Mouvement des sans terre – MST – et de Vía Campesina Brésil) revient sur cette élec­tion et aborde la ques­tion des pro­blèmes ali­men­taires dans le monde.

Propos recueillis par Fabiana Frayssinet [1].

FF : Quelle impor­tance revêt l’élection d’un Brésilien, et non d’un Européen, comme direc­teur géné­ral de la FAO ?

JPS : C’est un sym­bole impor­tant pour les mou­ve­ments sociaux bré­si­liens. Lors de la fon­da­tion de la FAO dans les années 1950, un Brésilien, Josué de Castro, homme de com­bats et auteur d’une thèse consa­crée à la géo­gra­phie de la faim, et qui mourut en exil pen­dant la dic­ta­ture mili­taire dans notre pays, fut le pre­mier direc­teur géné­ral de cette ins­ti­tu­tion.

Aujourd’hui, cette res­pon­sa­bi­lité revient de nou­veau à un Brésilien qui défend la réforme agraire et lutte, lui aussi, contre la faim dans le monde.

L’élection de José Graziano da Silva à ce poste a aussi une signi­fi­ca­tion poli­tique. En effet, sa can­di­da­ture a été sou­te­nue par les pays du Sud, les pays pauvres et agri­coles, contre celle du capi­tal et des mul­ti­na­tio­nales. Ces der­niers étaient repré­sen­tés par un can­di­dat espa­gnol, Miguel Angel Moratinos, qui, lui, ne vou­lait rien chan­ger.

FF : Quels sont les défis aux­quels sera confronté José Graziano da Silva ?

JPS : Il y en aura beau­coup devant lui. La FAO est une ins­ti­tu­tion inter­gou­ver­ne­men­tale mora­le­ment dis­qua­li­fiée après avoir promu, depuis les années 1960, la pré­ten­due « révo­lu­tion verte » qui a abouti, en défi­ni­tive, à l’augmentation du nombre de gens affa­més dans le monde.

Ce sont aujourd’hui près d’un mil­liard de per­sonnes qui ne mangent pas à leur faim chaque jour. Selon moi, le rôle de la FAO devrait être d’élaborer des pro­po­si­tions de poli­tiques agraires et agri­coles garan­tis­sant la sou­ve­rai­neté ali­men­taire dans tous les pays du monde. Chaque peuple doit béné­fi­cier des condi­tions lui per­met­tant de pro­duire ses propres ali­ments sur son ter­ri­toire. Pour cela, les gou­ver­ne­ments doivent mettre en place des poli­tiques agraires et agri­coles cor­rectes. La FAO doit réunir des experts sérieux du monde entier, entendre la voix des mou­ve­ments pay­sans et construire ses pro­po­si­tions en accord avec les réa­li­tés de chaque pays et de chaque peuple.

FF : Quels ensei­gne­ments la FAO peut-elle tirer du pro­gramme « Faim zéro » du Brésil ? Que doit-elle éviter ?

JPS : La prin­ci­pale contri­bu­tion du pro­gramme « Faim zéro » s’inscrit dans la dyna­mique d’une poli­tique de sécu­rité ali­men­taire. Ceci est dif­fé­rent d’une poli­tique de sou­ve­rai­neté ali­men­taire. On parle de sécu­rité ali­men­taire lorsque les gou­ver­ne­ments assument la res­pon­sa­bi­lité de ne pas lais­ser sans nour­ri­ture leurs popu­la­tions.

Ici au Brésil, le pro­gramme » Bolsa fami­lia » (Bourse fami­liale) a sorti de la faim 10 mil­lions de familles, soit près de 40 mil­lions de per­sonnes ! Cela serait déjà un pre­mier pas si tous les gou­ver­ne­ments déve­lop­paient une telle poli­tique. Mais celle-ci doit être consi­dé­rée comme une poli­tique tem­po­raire, d’urgence, faite pour en finir avec les ravages de la faim pour un mil­liard de per­sonnes.

Ensuite, il faudra mettre en place des poli­tiques per­met­tant d’accéder à la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, c’est à dire des poli­tiques per­met­tant que, dans chaque pays, soient pro­duits les ali­ments de base néces­saires à la popu­la­tion. Il faut que le dépas­se­ment de la faim s’appuie sur des mesures struc­tu­rantes et pérennes de manière à ce que les per­sonnes qui en béné­fi­cient ne res­tent pas toute leur vie dans un état de dépen­dance vis-à-vis des aides gou­ver­ne­men­tales.

FF : Comment empê­cher une nou­velle crise mon­diale ali­men­taire et une aug­men­ta­tion des prix des ali­ments ?

JPS : La crise ali­men­taire a plu­sieurs causes fon­da­men­tales. Tout d’abord, il existe un contrôle oli­go­po­lis­tique exercé par quelques entre­prises mul­ti­na­tio­nales sur le marché mon­dial des céréales, de la viande, du lait, etc. Ces der­nières contrôlent ainsi les prix et imposent leurs condi­tions avec pour objec­tif prin­ci­pal et affi­ché le profit.

Ensuite, les ali­ments se sont trans­for­més en simples mar­chan­dises dans le capi­ta­lisme finan­cia­risé. Dans ce contexte, les récoltes et les appro­vi­sion­ne­ments sont uti­li­sés comme sources de spé­cu­la­tion bour­sière. C’est pour cela qu’on peut dire que celui qui contrôle les Bourses contrôle les prix. Il se dit que se sont déjà ven­dues l’équivalent des cinq pro­chaines années de récoltes de grain dans les Bourses !

A cela, il faut ajou­ter le fait que nous vivons sous le régime d’une agri­cul­ture indus­trielle qui se révèle tou­jours plus dépen­dante du pétrole. A chaque fois qu’augmente le prix de ce der­nier aug­mentent aus­si­tôt les prix des engrais, les coûts, les prix des mar­chan­dises agri­coles.

Enfin, dans beau­coup de pays qui ont connu la « révo­lu­tion verte », l’agriculture est deve­nue mono­cul­ture. Les pay­san­ne­ries ont été détruites et les pay­sans ont été expul­sés des champs. Pour la pre­mière fois dans l’histoire de l’humanité, la popu­la­tion des villes est deve­nue plus impor­tante que la popu­la­tion rurale. Les pay­sans ont tou­jours été les prin­ci­paux pro­duc­teurs d’aliments dans tous les pays. Si la poli­tique du capi­tal conduit à l’exode et aux expul­sions pay­sannes, il est évident que l’offre d’aliments, pour ces ruraux mais éga­le­ment pour les cita­dins, dimi­nue.

Au sein des mou­ve­ments du réseau inter­na­tio­nal de la Via Campesina, nous défen­dons des poli­tiques inter­na­tio­nales capables de contrô­ler l’ensemble de ces para­mètres. Nous par­tons du prin­cipe que l’alimentation n’est pas une mar­chan­dise, mais un droit pour chaque per­sonne. Les gou­ver­ne­ments devraient agir pour sti­mu­ler, dans un pre­mier temps, la pro­duc­tion d’aliments afin que chaque pays puisse pro­duire direc­te­ment ce dont il a besoin pour nour­rir sa popu­la­tion.

Dans cette pers­pec­tive, le com­merce agri­cole inter­na­tio­nal ne doit concer­ner que les excé­dents de chaque pays. Nous devons éga­le­ment pro­mou­voir des poli­tiques qui valo­risent le monde paysan. Cela passe notam­ment par la mise en place d’une réforme agraire et l’amélioration des condi­tions de vie dans les cam­pagnes afin que les pay­sans res­tent en milieu rural et puissent pro­duire des ali­ments propres sans agro­toxiques et déve­lop­per des formes de pro­priété coopé­ra­tives pour ne pas tomber entre les mains des mul­ti­na­tio­nales.

Nous devons aussi empê­cher l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC) de déve­lop­per des accords pour régu­ler l’agriculture et l’alimentation. Cette ins­ti­tu­tion n’a aucun mandat ni aucune légi­ti­mité pour impo­ser des déci­sions aux peuples.

Nous pro­po­sons de réorien­ter le mode de pro­duc­tion agri­cole dans le monde entier en appli­quant les tech­niques de l’agroécologie à grande échelle. Il faut pro­mou­voir la recherche et encou­ra­ger l’ancrage rural afin d’éviter la « pétro­li­sa­tion » de l’agriculture.
Chaque gou­ver­ne­ment doit avoir le contrôle absolu des stocks d’alimentation.

Il est évident que de telles poli­tiques ne peuvent dépendre uni­que­ment de la FAO, mais elles exi­ge­ront une véri­table arti­cu­la­tion mon­diale des mou­ve­ments pay­sans, des orga­ni­sa­tions sociales, des experts, de l’opinion publique et des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes. Et ce, afin de pou­voir accu­mu­ler suf­fi­sam­ment de forces et impo­ser les chan­ge­ments néces­saires face aux inté­rêts des entre­prises mul­ti­na­tio­nales qui sont les uniques béné­fi­ciaires de la crise ali­men­taire et de l’augmentation des prix des ali­ments.

FF : Selon vous, les agro­car­bu­rants sont-ils res­pon­sables de cette nou­velle crise ?

JPS : L’expansion des cultures de plantes pour pro­duire des agro­car­bu­rants contri­bue à l’augmentation des prix des ali­ments bien que cela soit seule­ment l’une des causes parmi celles que j’ai men­tion­nées pré­cé­dem­ment.

Plusieurs pays, comme le Brésil, sont en train d’agrandir – sur des ter­ri­toires consti­tués de bonnes terres – leurs sur­faces des­ti­nées à la pro­duc­tion de la canne à sucre pour en faire de l’éthanol. Dans d’autres pays, ce sont d’autres mono­cul­tures qui sont déve­lop­pées. Celles-ci affectent l’équilibre des éco­sys­tèmes et les condi­tions cli­ma­tiques de la pla­nète. Elles détruisent toute la bio­di­ver­sité de ces ter­ri­toires désor­mais occu­pés par ces immenses plan­ta­tions.

Le prix de l’éthanol étant adossé à celui du pétrole, cette pro­duc­tion repré­sente un profit extra­or­di­naire pour celui qui en a la pro­priété. Et ce profit extra­or­di­naire de l’éthanol tire les prix de tous les pro­duits agri­coles vers le haut… En effet, selon les lois de l’économie poli­tique, les prix élevés de l’éthanol influent direc­te­ment sur le prix de tous les pro­duits agri­coles, dans notre pays et dans le monde.

* Joao Pedro Stedile est membre de la coor­di­na­tion du Mouvement des sans terre (MST) et de Vía Campesina Brésil.

Traduction et édi­tion : Mémoire des luttes

Notes

[1] Pour IPS, Rio de Janeiro, 27 juin 2011.

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