UNIVERSITÉ POPULAIRE DES NCS 2016

Décoloniser le savoir

Du 9 au 14 août 2016 à l'UQAM

Par Mis en ligne le 09 août 2016

Vendredi 12 août 2016 à 9 h, à l’UQAM, DS-2520

C’est pour­quoi l’on pour­rait dire que tous les hommes sont des intel­lec­tuels ; mais tous les hommes n’exercent pas dans la société la fonc­tion d’intellectuel.

Gramsci *

Dans une époque pas si loin­taine, la science et la tech­nique « modernes » étaient des reli­gions : crois­sance éco­no­mique, indi­vi­dua­lisme pos­ses­sif, ins­tru­men­ta­li­sa­tion des humains et de la nature. Des experts pro­cla­maient alors la « fin de l’histoire » et le « triomphe défi­ni­tif du capi­ta­lisme ». Mais il ne suffit pas, explique Boaventura de Sousa Santos, de cri­ti­quer les impacts dévas­ta­teurs du capi­ta­lisme glo­ba­lisé. Il faut aussi remettre en ques­tion les idées à la base de ce sys­tème. Il faut décons­truire le « mono­sa­voir » qui domine et qui ne recon­naît qu’une sorte d’appropriation du réel, en niant la science des domi­nés, des pre­miers peuples, des femmes. Dans les forêts d’Amazonie, les popu­la­tions ont des connais­sances ances­trales sur la flore et la faune, que les entre­prises comme Monsanto cherchent à leur arra­cher. À la base, il y a une autre concep­tion du temps, qui n’est pas linéaire comme dans la pensée issue du capi­ta­lisme. Le rap­port à la nature n’est pas com­pris par ces pre­miers peuples comme un lien de « pro­priété » impo­sant une domi­na­tion humaine totale. Au contraire, tout ce qui se trouve sur la terre, humains et non-humains, élé­ments natu­rels y com­pris, forment une tota­lité, comme un ensemble de com­po­santes qui est indis­pen­sable pour la survie de tout un chacun. L’écologie com­mence à nous rap­pro­cher de cette vision du monde qui résiste dans les marges du sys­tème.

Boaventura de Sousa Santos

Boaventura de Sousa Santos

Mireille Fanon-Mendès-France

Mireille FanonMendès-France

* Gramsci, « Problèmes de civi­li­sa­tion et de culture », Cahiers de prison (1930-35), < https://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​g​r​a​m​s​c​i​/​i​n​t​e​l​l​/​i​n​t​e​l​l​1​.​h​t​m​#​s​d​f​o​o​t​n​o​t​e7sym >

Décoloniser les savoirs et construire la sociologie des émergences

Boaventura de Sousa Santos

Le mode de pensée domi­nant dans les pays occi­den­taux est établi sur une approche mono­cul­tu­relle.

  • Monoculture du savoir et de la rigueur : le seul savoir rigou­reux est le savoir scien­ti­fique, et d’autres formes de connais­sance n’ont par consé­quent pas la vali­dité ni la rigueur de la connais­sance scien­ti­fique.
  • Monoculture du temps linéaire : l’histoire a un sens, une direc­tion que les pays déve­lop­pés avancent.
  • Monoculture de la natu­ra­li­sa­tion des dif­fé­rences, celles qui occultent les hié­rar­chies dont la clas­si­fi­ca­tion raciale, eth­nique, sexuelle, et de castes.
  • Monoculture de l’échelle domi­nante : il existe une échelle domi­nante des choses qui a his­to­ri­que­ment deux noms : uni­ver­sa­lisme et mon­dia­li­sa­tion.
  • Monoculture du pro­duc­ti­visme capi­ta­liste : la crois­sance éco­no­mique et la pro­duc­ti­vité, mesu­rée dans un cycle de pro­duc­tion, déter­minent la pro­duc­ti­vité du tra­vail humain ou de la nature, tandis que tout le reste ne compte pas.

Comment ren­ver­ser cette impasse théo­rique ? Comment rebâ­tir une autre éco­lo­gie du savoir ? Il faut explo­rer d’autres pistes.

  • Écologie des savoirs : pro­mou­voir un usage contre-hégé­mo­nique de la science hégé­mo­nique, ce qui ouvre à celle-ci la pos­si­bi­lité de fonc­tion­ner non comme une mono­cul­ture mais comme une partie d’une éco­lo­gie plus large des savoirs, où le savoir scien­ti­fique peut dia­lo­guer avec le savoir ordi­naire, le savoir popu­laire, le savoir des indi­gènes, le savoir des popu­la­tions urbaines mar­gi­nales et le savoir des pay­sans.
  • Écologie des tem­po­ra­li­tés : l’important est de com­prendre que si le temps linéaire est une forme du temps, il en existe aussi d’autres.
  • Écologie de la recon­nais­sance : déco­lo­ni­ser nos esprits pour pou­voir pro­duire quelque chose qui dis­tingue ce qui est pro­duit de la hié­rar­chie de ce qui ne l’est pas ; car nous devons accep­ter seule­ment les dif­fé­rences qui res­tent une fois que les hié­rar­chies sont reje­tées.
  • Écologie de la tran­sé­chelle : la pos­si­bi­lité d’articuler dans nos pro­jets les échelles locales, natio­nales et glo­bales.
  • Écologie des pro­duc­ti­vi­tés qui consiste en la récu­pé­ra­tion et la valo­ri­sa­tion des sys­tèmes alter­na­tifs de pro­duc­tion, des orga­ni­sa­tions éco­no­miques popu­laires, des coopé­ra­tives ouvrières, des entre­prises auto­gé­rées, de l’économie soli­daire, etc., que l’orthodoxie capi­ta­liste pro­duc­ti­viste a occul­tés ou dis­cré­di­tés.

Tout cela construit une socio­lo­gie insur­gée, une socio­lo­gie des émer­gences, qui contracte l’avenir pour pou­voir rendre visible le « pas encore », l’inattendu et les pos­si­bi­li­tés « autres » qui émergent du pré­sent. La raison, par rap­port à la socio­lo­gie des absences, maté­ria­lise des expé­riences dis­po­nibles, mais qui sont pro­duites comme absentes et qu’il faut rendre pré­sentes. La socio­lo­gie des émer­gences pro­duit des expé­riences pos­sibles qui ne sont pas don­nées parce qu’il n’existe pas pour cela d’alternative, mais qui existent déjà en tant qu’émergences.

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