De quelques considérations sur l’électoralisme et l’abstentionnisme

Réponse d’un libertaire solidaire aux anarchistes abstentionnistes.

Certains anarchistes sont convaincus qu’il n’y a qu’une voie électorale : celle de ne pas participer à ce jeu. L’action de la rue serait opposée à la stratégie des urnes, obligeant ainsi le militant à choisir son camp : ou bien il défend la grève générale et pourfend toute récupération électoraliste, ou bien il met ses idéaux de côté et se résigne à accepter les contraintes de la démocratie représentative. Même si l’abstentionnisme est pour plusieurs l’idéologie de prédilection, je ferai valoir ici que tous les libertaires ne sont pas abstentionnistes. Il y a plusieurs façons d’appréhender la logique parlementaire, de sorte qu’il est possible de s’affirmer libertaire et prioriser la rue, tout en n’excluant pas la stratégie des urnes.

Anarchisme et parlementarisme

Tout d’abord, l’anarchisme politique est un courant de philosophie politique opposé à toute forme de domination économique et politique, dont le capitalisme et l’État sont les deux principales manifestations. Promouvant une société égalitaire où les individus coopèrent librement selon les principes de démocratie directe et d’autogestion, les anarchistes se méfient autant de la démocratie libérale parlementaire que des stratégies étatistes des socialistes, visant la dictature du prolétariat par le biais d’un parti « éclairé ».
Dans cet esprit, la non-participation aux élections semble être la meilleure option, d’autant plus que la logique étatiste, même réformiste, contribue directement au renforcement du système qu’il s’agit précisément d’abolir. Déléguer son pouvoir à un représentant (sans mandat impératif) est perçu comme une aliénation, car le peuple cesse d’exercer sa liberté pour se laisser docilement commander par une autorité extérieure pendant de longues années. C’est pourquoi les anarchistes défendent ardemment la souveraineté populaire chère à Rousseau : « Le peuple (québécois) pense être libre, il se trompe fort; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement: sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. »
Un anarchiste, logiquement, ne peut donc pas voter, si ce n’est à l’intérieur d’assemblées générales qui respectent strictement les principes de démocratie directe. On aurait donc tort de reprocher aux libertaires de s’abstenir aux élections générales, car ils iraient à l’encontre des assises mêmes de leur philosophie. Ceux-ci considèrent qu’il est plus efficace de miser exclusivement sur le pouvoir direct des travailleurs et travailleuses, luttant férocement dans l’esprit du syndicalisme de combat, pierre de touche du courant anarcho-syndicaliste. Le mot d’ordre « nul compromis avec l’État » se traduit par l’indépendance totale face aux partis politiques, incluant ceux qui défendent les mêmes objectifs (comme la gratuité scolaire et le droit de grève), parce que ceux-ci ne respectent pas la pure stratégie anarchiste.
Ceci résume brièvement l’esprit des tendances anti-autoritaires de la gauche radicale, qui auraient ainsi raison de discréditer le cirque des élections et des partis progressistes, qui refusent de s’attaquer à la « racine » du problème. Mais est-il possible d’envisager autrement la politique parlementaire (les urnes), et son articulation aux mobilisations citoyennes (la rue)? Peut-on essayer de penser une distinction sans séparation, une différence sans opposition, sans sombrer dans la contradiction pure et simple?

Électoralisme et abstentionnisme

En premier lieu, il faut distinguer l’électoralisme d’une part, et la participation ponctuelle aux élections d’autre part. L’électoralisme est l’idéologie selon laquelle tout changement réel passe par les élections et le parlementarisme, la rue n’étant qu’une masse informe de cris qui attendent de se réaliser dans le discours raisonnable des politiciens professionnels. L’électoralisme soutient ainsi les urnes « contre » la rue, et s’oppose point par point à « l’abstentionnisme », doctrine selon laquelle la transformation de la société ne peut passer que par la grève générale opposée au pouvoir de l’État. Cette idéologie, congénitale mais non essentielle au mouvement anarchiste, reproduit le même schème que son adversaire. L’absentionniste croit que toute participation, si minime soit-elle, au jeu parlementaire, est soit totalement inefficace, soit carrément nuisible à l’instauration d’une société libre et égalitaire. L’anarchiste abstentionniste joue donc la carte de la rue « contre » les urnes.
Or, est-il logiquement possible de concevoir une participation stratégique ou instrumentale aux élections pour faire avancer des causes extra-parlementaires? Est-il possible de concevoir le parti comme un simple outil, dont il faut certes se méfier pour ses dérives autoritaires, mais qui ne serait pas considéré comme une fin en soi? Est-il possible d’envisager le syndicalisme de combat comme un moyen, la rue étant un outil parmi d’autres, et non une fin en soi? Une participation ponctuelle et réflexive aux urnes, si elle est accompagnée d’une lutte continue en dehors des institutions dominantes, n’est-elle pas doublement efficace, même pour un libertaire?
La réponse classique des anarchistes consiste à montrer que celui qui va voter et rentre tranquillement chez lui est contre-révolutionnaire. Mais celui qui ne va pas voter et rentre tranquillement chez lui ne vaut pas plus! La différence cruciale ne réside donc pas dans le fait de voter ou non, mais dans le niveau d’engagement réel pour la transformation de la société. L’abstentionnisme ne change donc rien, concrètement, à la réalisation d’une société anarchiste, si ce n’est pour réduire la dissonance cognitive de certains individus fortement attachés à leurs principes!
L’attitude du citoyen qui rentre tranquillement chez lui après le vote est déplorable, et un anarchiste qui ne vote point mais investit constamment la sphère politique non-institutionnelle est certes préférable. Là n’est pas la question. Mais qu’est-ce qui empêche un anarchiste de s’engager pleinement dans la rue, tout en votant une fois de temps en temps pour appuyer des alliés qui l’aideraient à accomplir son travail de terrain? Par exemple, pourquoi ne pas donner un petit coup de pouce à une organisation qui promeut le revenu d’existence (allocation universelle citoyenne), qui permettrait de s’émanciper du salariat tout en libérant du temps pour développer des activités autogérées extérieures à la sphère du marché et de l’État?
Il est quelque peu étrange que certaines personnes, luttant pour la gratuité scolaire qui nécessite pourtant un financement public assuré par l’État et ses lois, se battent également contre cet État jugé coupable de tous les maux. Cette remarque ne consiste pas à défendre l’État dans tous ses errements, mais à montrer le paradoxe qui consiste à lutter « pour » lutter, à préférer la mobilisation infinie à l’obtention réelle de la gratuité scolaire par d’autres moyens que la rue. Si l’anarchisme orthodoxe semble défendre la diversité des luttes et des tactiques, il exclut bien souvent toutes sortes de moyens jugés trop impurs, même si ceux-ci contribuent indirectement à la réalisation d’objectifs libertaires. Pourquoi combattre les moyens non-anarchistes qui permettent de réaliser des fins anarchistes?

L’anarchisme prudentiel

Cependant, on peut comprendre le libertaire de ne pas vouloir militer à temps plein dans un parti, de ne pas apprécier le fétichisme parlementaire, et de considérer que le terrain politique non-institutionnel des nouveaux mouvements sociaux est beaucoup plus fécond  et émancipateur que celui de la politique traditionnelle. Or, cette méfiance vis-à-vis l’État et ses acolytes n’est pas incompatible avec un appui circonstanciel et prudent, comme le fait d’inscrire un X sur un bulletin de vote pour un parti qui ne coupera pas les subventions dont plusieurs organisations progressistes et vulnérables dépendent pour leur survie. La critique du fétichisme des urnes ne doit pas sombrer dans le fétichisme de la rue, qui aurait pour effet de contribuer indirectement à ceux qui nous mettent des bâtons dans les roues.
Il y a aussi un risque récurrent au fait de considérer que « le pire vaut mieux », le néolibéralisme anti-démocratique de Harper ou de Charest nous donnant une bonne raison de sortir dans la rue et d’y mettre le feu. Parfois, l’anarchiste est susceptible de favoriser une prophétie auto-réalisatrice, qui contribuerait à fortifier un monstre qui donnerait rétrospectivement un sens à ses revendications. Comment pourrait-on lutter et faire la grève sans un gouvernement autoritaire ou une marchandisation forcenée à combattre? Il ne s’agit pas d’accuser l’anarchisme de créer l’objet qui le justifie a posteriori, comme si l’extrême-gauche « voulait » créer la répression policière ou l’extrême-droite juste pour le plaisir de les combattre. Il s’agit plutôt de montrer certaines tendances masochistes ou incohérentes du radicalisme, qui confond trop souvent les moyens (la rue) pour des fins (la lutte extra-parlementaire devenant le principe ultime).
Enfin, toute cette argumentation vise à montrer qu’il n’est pas incompatible de défendre une philosophie libertaire tout en appuyant, avec certaines précautions, des organisations qui luttent pour des objectifs semblables à l’échelle parlementaire. Cette forme d’anarchisme « prudentiel » doit pourtant reposer sur des bases plus solides, car l’absence de choix pertinents ne permet pas de justifier un appui aveugle à n’importe quel parti. Il serait en effet incohérent pour un anarchiste de voter pour un parti de centre-droit (comme le Parti québécois), même si celui-ci est le seul qui soit susceptible de s’emparer du pouvoir face au conservatisme du Parti libéral du Québec. La conception instrumentale de l’État ne signifie pas qu’il faille voter de manière purement stratégique, mais que certains acteurs qui agissent sur le plan des institutions officielles sont susceptibles de contribuer, directement ou indirectement, à la réalisation d’une société libertaire. Mais existe-t-il de tels acteurs, ou devrait-on délaisser définitivement la sphère étatique pour se concentrer sur des alternatives sérieuses?

Québec Solidaire, une gauche radicale?

Le seul parti susceptible d’accueillir la gauche radicale, y compris les anarchistes, est bien sûr Québec Solidaire. Mais ce parti, largement réformiste, n’est-il pas incompatible avec l’esprit révolutionnaire du mouvement libertaire? Pourquoi miser sur la social-démocratie, qui n’a fait qu’aménager l’économie de marché (capitalisme à visage humain) en donnant un pouvoir accru à l’État-providence (démocratie libérale corporatiste)? Les partis socio-démocrates n’ont-ils pas combattu les anarchistes par le passé, et n’ont-ils pas sombré dans le social-libéralisme depuis l’échec du « socialisme réel », en incorporant l’idéologie néolibérale et en votant des plans d’austérité?
Si la social-démocratie représente une tendance non-négligeable au sein de Québec Solidaire, ce parti se veut avant tout pluraliste. Il inclut notamment des organisations communistes (Parti communiste du Québec), éco-socialistes (Gauche socialiste), écologistes (Décroissance conviviale), féministes radicales, etc. Même si le vocabulaire classique du marxisme et de la lutte des classes n’apparait pas dans le programme, cela ne signifie pas que certains thèmes s’y retrouvent de manière réactualisée, et que plusieurs courants veillent à la radicalisation du parti malgré sa façade joviale et humaniste. Les notions de bien commun, de citoyenneté active et de société civile ne sont pas des idées creuses dénuées de toute force révolutionnaire, mais des concepts récurrents au sein des nouveaux mouvements sociaux, inventifs et souvent plus radicaux qu’il n’y parait à première vue.
Malheureusement pour les purs et durs, Québec Solidaire n’entend pas abolir abruptement le capitalisme et l’État-nation, préférant plutôt s’attaquer au principal ennemi des sociétés : le néolibéralisme. À terme, il vise pourtant le dépassement du capitalisme, même si les étapes pour y parvenir sont incertaines et manquent parfois de cohérence. Mais ce manque d’unité n’est pas forcément une mauvaise chose, car plusieurs alternatives s’articulent dans un programme en perpétuelle construction. La dimension « altermondialiste » du parti permet donc un certain oecuménisme de la gauche, un peu comme l’Église réformée unie qui tente de dépasser la lecture doctrinaire des Écritures révolutionnaires, à l’inverse de certaines petites chapelles anarchistes ou maoïstes qui tentent d’imposer leurs dogmes à tout prix.

Misères et promesses de la gauche

Malgré les nombreux avantages de cette grande unité solidaire de la gauche (pluralisme, ouverture, dialogue, force intégrative), celle-ci comporte néanmoins certains  défauts non-négligeables : contradictions, retrait possible de l’esprit critique pour assurer la conciliation des intérêts et la prise de pouvoir, consensus parfois trompeur, etc. Québec Solidaire est-il donc condamné à se rabattre sur le plus petit dénominateur commun, voire à laisser de côté ses plus grandes aspirations pour des raisons purement pragmatiques? Sombrera-t-il dans les travers de la social-démocratie classique, comme le NPD ou le PQ qui ont fini par se diluer avec le temps?
Tout d’abord, la tendance à l’unité du parti doit être contrebalancée par une forte diversité, et une présence non négligeable d’éléments anti-capitalistes pour ne pas tomber dans le piège social-libéral du réformisme sans horizon de rupture. Ainsi, Québec Solidaire devrait davantage s’inspirer du Front de Gauche que du Parti socialiste français. Rien n’empêcherait de former un collectif prônant le socialisme libertaire au sein du parti, en s’inspirant de l’organisation « Gauche émancipatrice » du parti Die Linke en Allemagne. Celui-ci permettrait de valoriser la décentralisation, l’autogestion, la radicalisation de la démocratie, l’autonomie des mouvements sociaux, ainsi que des théories politiques comme le municipalisme libertaire et d’autres formes d’éco-anarchismes pouvant entrer en dialogue avec les propositions éco-socialistes et décroissantistes.
Néanmoins, n’y a-t-il pas une contradiction à lutter pour une société sans État à travers une stratégie qui emploie les mécanismes de l’État? Le mot « stratégie » est de toute première importance, car une panoplie de moyens peut servir à promouvoir une société libérée de l’économie de marché et de la centralisation bureaucratique. Il serait étrange de limiter la stratégie à l’étatisme pur et simple, mais la voie électorale permet néanmoins de donner une visibilité accrue à certains idéaux, qui pourraient également être repris par divers courants de la gauche. De plus, pour donner une réelle légitimité aux assemblées locales fonctionnant par démocratie directe, il faudra que l’État cède une part de son pouvoir et accepte de le partager directement avec le peuple. Si cela peut se faire par une lutte acharnée contre l’État, il serait d’autant plus utile d’avoir des pilotes libertaires prêts à défaire le monopole du gouvernement en réformant la Constitution et en laissant davantage d’autonomie aux communautés de base.
Pour le meilleur et pour le pire, comme Québec Solidaire représente le seul vrai parti de gauche au Québec, une alliance entre réformistes et radicaux semble pour l’instant inévitable. Ceci peut être perçu comme une contradiction fatale, mais également comme une occasion de susciter le débat interne au sein de la gauche, un processus dialectique permettant de nuancer les positions radicales tout en ancrant les réformes dans un horizon révolutionnaire. La transformation endogène du parti devra aller dans le sens d’une « gauche anti-libérale », c’est-à-dire une grande coalition à gauche de la social-démocratie. Si l’anarchisme ne peut trouver sa place au sein d’un parti simplement social-démocrate, il peut néanmoins trouver un intérêt pour un parti défendant un socialisme « par le bas », capable de limiter le pouvoir du marché et de l’État.

Le socialisme démocratique

Même si Québec Solidaire est parfois associé à la social-démocratie, c’est parce que ses tendances anti-autoritaires et radicales n’ont pas reçu leur pleine expression. Si la social-démocratie est opposée au socialisme autoritaire du communisme soviétique et chinois, en misant notamment sur l’importance de la démocratie héritée de la révolution bourgeoise, elle reste pourtant prisonnière du libéralisme économique et politique. Keynésianisme, fordisme, État-social, capitalisme limité par les pressions du syndicalisme et de la démocratie libérale, tous ces phénomènes sont des compromis illustrés par le fameux « modèle québécois ». Or, on aurait tort de vouloir simplement préserver l’héritage de cette forme transitoire du capitalisme, issu de l’ère industrielle où l’économie relativement nationalisée et l’approvisionnement en pétrole ne posaient pas encore problème. La révolution informatique, la disparition progressive de la classe ouvrière, la mondialisation néolibérale et la crise écologique n’avaient pas encore érodé les apports de la Révolution tranquille. Maintenant, la condition « postfordiste », la reconfiguration du prolétariat (devenu précariat) et la montée des nouveaux mouvements sociaux (pacifiques, féministes, écologistes) nous obligent à repenser notre rapport au syndicalisme, à l’économie, à l’environnement et à l’État.
C’est dans cet esprit qu’une gauche postindustrielle doit envisager sa reconstruction. Les mouvements progressistes ne pourront plus transposer mécaniquement les recettes du socialisme des deux derniers siècles, qu’elles soient marxistes, sociale-démocrates ou anarchistes. C’est pourquoi une nouvelle vision, comme le socialisme démocratique, doit servir de plateforme pour accueillir diverses tendances radicales, tout en proposant une synthèse originale des traditions socialistes, démocrates et anti-autoritaires. Ici, la distinction entre démocratie et autoritarisme est plus importante que la division entre réformistes et révolutionnaires. Le socialisme démocratique procède par la participation active de toute la population, tant sur le plan économique que politique, alors que le socialisme autoritaire favorise les dirigeants politiques, qu’ils soient démocratiquement élus ou non.

Ainsi, le socialisme « par le bas » s’oppose aux versions étatistes et autoritaires du socialisme « par le haut », y compris la social-démocratie qui donne un rôle prépondérant à l’État-providence. Entre libre marché et économie centralement planifiée, la planification démocratique et écologique de l’économie devra être dirigée par des assemblées délibératives citoyennes. Mais rien n’empêche que l’État garde un rôle minimal dans la redistribution des richesses, et assure une certaine coordination des processus économiques et politiques, qui seront largement déterminés par des communautés autogérées. Évidemment, l’État devra davantage ressembler à une confédération d’unités autonomes qu’à une instance souveraine et centralisée. Le socialisme démocratique se veut donc une forme générique de projet anticapitaliste, capable d’accueillir les propositions issues de l’éco-socialisme, la démocratie inclusive, le municipalisme libertaire, et d’autres formes de propositions anti-autoritaires.
Un libertaire « prudentiel » ou hétérodoxe pourrait sans doute lutter en faveur du socialisme démocratique (dont le socialisme libertaire est la forme la plus radicale), l’extension de la sphère autonome et autogérée représentant l’objectif ultime. Mais un anarchiste orthodoxe ne peut se contenter d’une diminution importante de la sphère étatique et marchande ; il veut leur abolition pure et simple. Le communisme libertaire, ayant pour objectif la suppression radicale des rapports marchands, du salariat, de la division internationale du travail et de l’État, supposerait la destruction des sociétés industrielles complexes au profit d’une fédération de kibboutzim, c’est-à-dire de communautés autarciques et autogérées.
Le socialisme démocratique n’est pas aussi exigeant que le communisme libertaire, bien qu’il progresse dans sa direction. Il est en quelque sorte le pont qui relie le centre gauche à une société anarchiste, car il oriente le socialisme vers l’idéal d’autonomie, et non vers l’étatisme caractérisant la social-démocratie ou le communisme autoritaire. À la manière d’André Gorz et Karl Polanyi, le socialisme démocratique doit être conçu comme l’enchâssement de l’économie dans la société, les activités productives étant limitées par des contraintes éthiques et écologiques déterminées librement par des délibérations prenant part dans l’espace public. Ainsi, l’éco-socialisme démocratique pourrait être en quelque sorte une social-démocratie radicale ou anticapitaliste. « Il ne s’agit pas de supprimer tout ce par quoi la société est un système dont le fonctionnement n’est pas entièrement contrôlable par les individus ni réductible à leur volonté commune. Il s’agit plutôt de réduire l’emprise du système et de le soumettre au contrôle et au service des formes d’activités sociale et individuelle autodéterminées. Il s’agit de transformer la société en un ensemble d’espaces où des formes multiples d’association et de coopération puissent s’épanouir, et d’illustrer la possibilité concrète de réappropriation et d’auto-organisation de la vie en société par des formes rénovées de pratiques politique, syndicale et culturelle. » (Capitalisme, socialisme, écologie, 1991, pp.105-106)

Le possibilisme du libertaire solidaire

Il est donc possible pour la pensée libertaire de frayer son chemin parmi les méandres du projet solidaire, si elle accepte de s’ouvrir aux versions non-anarchistes de la gauche, sans pour autant abandonner ses aspirations anti-autoritaires. L’exemple de Paul Brousse, militant révolutionnaire et anarchiste devenu dirigeant socialiste et réformiste, peut servir à montrer une voie originale et peu explorée. Opposé à l’attitude dogmatique de Jules Guesde (la Révolution ou rien), Brousse suggère de construire le socialisme par étapes successives, tant à l’échelle nationale (par la loi) qu’à l’échelle municipale, via décentralisation des services publics contrôlés directement par les citoyen(ne)s. Cela permettrait de démocratiser les biens communs, tout en portant une attention particulière sur l’articulation des échelles et des étapes nécessaires à une transition socialiste réussie. Pour paraphraser Marx dans l’Idéologie allemande, le socialisme démocratique « n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer ; il est le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultent des données préalables telles qu’elles existent actuellement. »
La pensée broussiste, également nommée « possibilisme », peut être résumée comme suit : il faut « abandonner le tout à la fois qui généralement aboutit au rien du tout, fractionner le but idéal en plusieurs étapes sérieuses, immédiatiser en quelque sorte quelques-unes de nos revendications pour les rendre enfin possibles ». Cette méthode de décomposition-recomposition, à la fois analytique et pragmatique, systématique et critique, permet en quelque sorte de dépasser l’éternelle opposition entre réforme et révolution. Comme le souligne Gorz, il faut distinguer les réformes superficielles des réformes révolutionnaires. « Il est temps de penser à l’envers : de définir les changements à réaliser en partant du but ultime à atteindre et non les buts en partant des moyens disponibles, des replâtrages immédiatement réalisables. » (Misères du présent, richesse du possible, 1997, pp.118-119) Si le but ultime ne se réalisera pas tout d’un coup, il faudra d’abord le rendre possible par l’esquisse des prises d’escalade qui nous permettront de franchir le mur de la Transition.