De quelques considérations sur l’électoralisme et l’abstentionnisme

Par Mis en ligne le 04 août 2012

Réponse d’un liber­taire soli­daire aux anar­chistes abs­ten­tion­nistes.

Certains anar­chistes sont convain­cus qu’il n’y a qu’une voie élec­to­rale : celle de ne pas par­ti­ci­per à ce jeu. L’action de la rue serait oppo­sée à la stra­té­gie des urnes, obli­geant ainsi le mili­tant à choi­sir son camp : ou bien il défend la grève géné­rale et pour­fend toute récu­pé­ra­tion élec­to­ra­liste, ou bien il met ses idéaux de côté et se résigne à accep­ter les contraintes de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Même si l’abstentionnisme est pour plu­sieurs l’idéologie de pré­di­lec­tion, je ferai valoir ici que tous les liber­taires ne sont pas abs­ten­tion­nistes. Il y a plu­sieurs façons d’appréhender la logique par­le­men­taire, de sorte qu’il est pos­sible de s’affirmer liber­taire et prio­ri­ser la rue, tout en n’excluant pas la stra­té­gie des urnes.

Anarchisme et parlementarisme

Tout d’abord, l’anarchisme poli­tique est un cou­rant de phi­lo­so­phie poli­tique opposé à toute forme de domi­na­tion éco­no­mique et poli­tique, dont le capi­ta­lisme et l’État sont les deux prin­ci­pales mani­fes­ta­tions. Promouvant une société éga­li­taire où les indi­vi­dus coopèrent libre­ment selon les prin­cipes de démo­cra­tie directe et d’autogestion, les anar­chistes se méfient autant de la démo­cra­tie libé­rale par­le­men­taire que des stra­té­gies éta­tistes des socia­listes, visant la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat par le biais d’un parti « éclairé ».
Dans cet esprit, la non-par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions semble être la meilleure option, d’autant plus que la logique éta­tiste, même réfor­miste, contri­bue direc­te­ment au ren­for­ce­ment du sys­tème qu’il s’agit pré­ci­sé­ment d’abolir. Déléguer son pou­voir à un repré­sen­tant (sans mandat impé­ra­tif) est perçu comme une alié­na­tion, car le peuple cesse d’exercer sa liberté pour se lais­ser doci­le­ment com­man­der par une auto­rité exté­rieure pen­dant de longues années. C’est pour­quoi les anar­chistes défendent ardem­ment la sou­ve­rai­neté popu­laire chère à Rousseau : « Le peuple (qué­bé­cois) pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du par­le­ment : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. »
Un anar­chiste, logi­que­ment, ne peut donc pas voter, si ce n’est à l’intérieur d’assemblées géné­rales qui res­pectent stric­te­ment les prin­cipes de démo­cra­tie directe. On aurait donc tort de repro­cher aux liber­taires de s’abstenir aux élec­tions géné­rales, car ils iraient à l’encontre des assises mêmes de leur phi­lo­so­phie. Ceux-ci consi­dèrent qu’il est plus effi­cace de miser exclu­si­ve­ment sur le pou­voir direct des tra­vailleurs et tra­vailleuses, lut­tant féro­ce­ment dans l’esprit du syn­di­ca­lisme de combat, pierre de touche du cou­rant anar­cho-syn­di­ca­liste. Le mot d’ordre « nul com­pro­mis avec l’État » se tra­duit par l’indépendance totale face aux partis poli­tiques, incluant ceux qui défendent les mêmes objec­tifs (comme la gra­tuité sco­laire et le droit de grève), parce que ceux-ci ne res­pectent pas la pure stra­té­gie anar­chiste.
Ceci résume briè­ve­ment l’esprit des ten­dances anti-auto­ri­taires de la gauche radi­cale, qui auraient ainsi raison de dis­cré­di­ter le cirque des élec­tions et des partis pro­gres­sistes, qui refusent de s’attaquer à la « racine » du pro­blème. Mais est-il pos­sible d’envisager autre­ment la poli­tique par­le­men­taire (les urnes), et son arti­cu­la­tion aux mobi­li­sa­tions citoyennes (la rue)? Peut-on essayer de penser une dis­tinc­tion sans sépa­ra­tion, une dif­fé­rence sans oppo­si­tion, sans som­brer dans la contra­dic­tion pure et simple ?

Électoralisme et abstentionnisme

En pre­mier lieu, il faut dis­tin­guer l’électoralisme d’une part, et la par­ti­ci­pa­tion ponc­tuelle aux élec­tions d’autre part. L’électoralisme est l’idéologie selon laquelle tout chan­ge­ment réel passe par les élec­tions et le par­le­men­ta­risme, la rue n’étant qu’une masse informe de cris qui attendent de se réa­li­ser dans le dis­cours rai­son­nable des poli­ti­ciens pro­fes­sion­nels. L’électoralisme sou­tient ainsi les urnes « contre » la rue, et s’oppose point par point à « l’abstentionnisme », doc­trine selon laquelle la trans­for­ma­tion de la société ne peut passer que par la grève géné­rale oppo­sée au pou­voir de l’État. Cette idéo­lo­gie, congé­ni­tale mais non essen­tielle au mou­ve­ment anar­chiste, repro­duit le même schème que son adver­saire. L’absentionniste croit que toute par­ti­ci­pa­tion, si minime soit-elle, au jeu par­le­men­taire, est soit tota­le­ment inef­fi­cace, soit car­ré­ment nui­sible à l’instauration d’une société libre et éga­li­taire. L’anarchiste abs­ten­tion­niste joue donc la carte de la rue « contre » les urnes.
Or, est-il logi­que­ment pos­sible de conce­voir une par­ti­ci­pa­tion stra­té­gique ou ins­tru­men­tale aux élec­tions pour faire avan­cer des causes extra-par­le­men­taires ? Est-il pos­sible de conce­voir le parti comme un simple outil, dont il faut certes se méfier pour ses dérives auto­ri­taires, mais qui ne serait pas consi­déré comme une fin en soi ? Est-il pos­sible d’envisager le syn­di­ca­lisme de combat comme un moyen, la rue étant un outil parmi d’autres, et non une fin en soi ? Une par­ti­ci­pa­tion ponc­tuelle et réflexive aux urnes, si elle est accom­pa­gnée d’une lutte conti­nue en dehors des ins­ti­tu­tions domi­nantes, n’est-elle pas dou­ble­ment effi­cace, même pour un liber­taire ?
La réponse clas­sique des anar­chistes consiste à mon­trer que celui qui va voter et rentre tran­quille­ment chez lui est contre-révo­lu­tion­naire. Mais celui qui ne va pas voter et rentre tran­quille­ment chez lui ne vaut pas plus ! La dif­fé­rence cru­ciale ne réside donc pas dans le fait de voter ou non, mais dans le niveau d’engagement réel pour la trans­for­ma­tion de la société. L’abstentionnisme ne change donc rien, concrè­te­ment, à la réa­li­sa­tion d’une société anar­chiste, si ce n’est pour réduire la dis­so­nance cog­ni­tive de cer­tains indi­vi­dus for­te­ment atta­chés à leurs prin­cipes !
L’attitude du citoyen qui rentre tran­quille­ment chez lui après le vote est déplo­rable, et un anar­chiste qui ne vote point mais inves­tit constam­ment la sphère poli­tique non-ins­ti­tu­tion­nelle est certes pré­fé­rable. Là n’est pas la ques­tion. Mais qu’est-ce qui empêche un anar­chiste de s’engager plei­ne­ment dans la rue, tout en votant une fois de temps en temps pour appuyer des alliés qui l’aideraient à accom­plir son tra­vail de ter­rain ? Par exemple, pour­quoi ne pas donner un petit coup de pouce à une orga­ni­sa­tion qui pro­meut le revenu d’existence (allo­ca­tion uni­ver­selle citoyenne), qui per­met­trait de s’émanciper du sala­riat tout en libé­rant du temps pour déve­lop­per des acti­vi­tés auto­gé­rées exté­rieures à la sphère du marché et de l’État ?
Il est quelque peu étrange que cer­taines per­sonnes, lut­tant pour la gra­tuité sco­laire qui néces­site pour­tant un finan­ce­ment public assuré par l’État et ses lois, se battent éga­le­ment contre cet État jugé cou­pable de tous les maux. Cette remarque ne consiste pas à défendre l’État dans tous ses erre­ments, mais à mon­trer le para­doxe qui consiste à lutter « pour » lutter, à pré­fé­rer la mobi­li­sa­tion infi­nie à l’obtention réelle de la gra­tuité sco­laire par d’autres moyens que la rue. Si l’anarchisme ortho­doxe semble défendre la diver­sité des luttes et des tac­tiques, il exclut bien sou­vent toutes sortes de moyens jugés trop impurs, même si ceux-ci contri­buent indi­rec­te­ment à la réa­li­sa­tion d’objectifs liber­taires. Pourquoi com­battre les moyens non-anar­chistes qui per­mettent de réa­li­ser des fins anar­chistes ?

L’anarchisme prudentiel

Cependant, on peut com­prendre le liber­taire de ne pas vou­loir mili­ter à temps plein dans un parti, de ne pas appré­cier le féti­chisme par­le­men­taire, et de consi­dé­rer que le ter­rain poli­tique non-ins­ti­tu­tion­nel des nou­veaux mou­ve­ments sociaux est beau­coup plus fécond et éman­ci­pa­teur que celui de la poli­tique tra­di­tion­nelle. Or, cette méfiance vis-à-vis l’État et ses aco­lytes n’est pas incom­pa­tible avec un appui cir­cons­tan­ciel et pru­dent, comme le fait d’inscrire un X sur un bul­le­tin de vote pour un parti qui ne cou­pera pas les sub­ven­tions dont plu­sieurs orga­ni­sa­tions pro­gres­sistes et vul­né­rables dépendent pour leur survie. La cri­tique du féti­chisme des urnes ne doit pas som­brer dans le féti­chisme de la rue, qui aurait pour effet de contri­buer indi­rec­te­ment à ceux qui nous mettent des bâtons dans les roues.
Il y a aussi un risque récur­rent au fait de consi­dé­rer que « le pire vaut mieux », le néo­li­bé­ra­lisme anti-démo­cra­tique de Harper ou de Charest nous don­nant une bonne raison de sortir dans la rue et d’y mettre le feu. Parfois, l’anarchiste est sus­cep­tible de favo­ri­ser une pro­phé­tie auto-réa­li­sa­trice, qui contri­bue­rait à for­ti­fier un monstre qui don­ne­rait rétros­pec­ti­ve­ment un sens à ses reven­di­ca­tions. Comment pour­rait-on lutter et faire la grève sans un gou­ver­ne­ment auto­ri­taire ou une mar­chan­di­sa­tion for­ce­née à com­battre ? Il ne s’agit pas d’accuser l’anarchisme de créer l’objet qui le jus­ti­fie a pos­te­riori, comme si l’extrême-gauche « vou­lait » créer la répres­sion poli­cière ou l’extrême-droite juste pour le plai­sir de les com­battre. Il s’agit plutôt de mon­trer cer­taines ten­dances maso­chistes ou inco­hé­rentes du radi­ca­lisme, qui confond trop sou­vent les moyens (la rue) pour des fins (la lutte extra-par­le­men­taire deve­nant le prin­cipe ultime).
Enfin, toute cette argu­men­ta­tion vise à mon­trer qu’il n’est pas incom­pa­tible de défendre une phi­lo­so­phie liber­taire tout en appuyant, avec cer­taines pré­cau­tions, des orga­ni­sa­tions qui luttent pour des objec­tifs sem­blables à l’échelle par­le­men­taire. Cette forme d’anarchisme « pru­den­tiel » doit pour­tant repo­ser sur des bases plus solides, car l’absence de choix per­ti­nents ne permet pas de jus­ti­fier un appui aveugle à n’importe quel parti. Il serait en effet inco­hé­rent pour un anar­chiste de voter pour un parti de centre-droit (comme le Parti qué­bé­cois), même si celui-ci est le seul qui soit sus­cep­tible de s’emparer du pou­voir face au conser­va­tisme du Parti libé­ral du Québec. La concep­tion ins­tru­men­tale de l’État ne signi­fie pas qu’il faille voter de manière pure­ment stra­té­gique, mais que cer­tains acteurs qui agissent sur le plan des ins­ti­tu­tions offi­cielles sont sus­cep­tibles de contri­buer, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, à la réa­li­sa­tion d’une société liber­taire. Mais existe-t-il de tels acteurs, ou devrait-on délais­ser défi­ni­ti­ve­ment la sphère éta­tique pour se concen­trer sur des alter­na­tives sérieuses ?

Québec Solidaire, une gauche radicale ?

Le seul parti sus­cep­tible d’accueillir la gauche radi­cale, y com­pris les anar­chistes, est bien sûr Québec Solidaire. Mais ce parti, lar­ge­ment réfor­miste, n’est-il pas incom­pa­tible avec l’esprit révo­lu­tion­naire du mou­ve­ment liber­taire ? Pourquoi miser sur la social-démo­cra­tie, qui n’a fait qu’aménager l’économie de marché (capi­ta­lisme à visage humain) en don­nant un pou­voir accru à l’État-providence (démo­cra­tie libé­rale cor­po­ra­tiste)? Les partis socio-démo­crates n’ont-ils pas com­battu les anar­chistes par le passé, et n’ont-ils pas sombré dans le social-libé­ra­lisme depuis l’échec du « socia­lisme réel », en incor­po­rant l’idéologie néo­li­bé­rale et en votant des plans d’austérité ?
Si la social-démo­cra­tie repré­sente une ten­dance non-négli­geable au sein de Québec Solidaire, ce parti se veut avant tout plu­ra­liste. Il inclut notam­ment des orga­ni­sa­tions com­mu­nistes (Parti com­mu­niste du Québec), éco-socia­listes (Gauche socia­liste), éco­lo­gistes (Décroissance convi­viale), fémi­nistes radi­cales, etc. Même si le voca­bu­laire clas­sique du mar­xisme et de la lutte des classes n’apparait pas dans le pro­gramme, cela ne signi­fie pas que cer­tains thèmes s’y retrouvent de manière réac­tua­li­sée, et que plu­sieurs cou­rants veillent à la radi­ca­li­sa­tion du parti malgré sa façade joviale et huma­niste. Les notions de bien commun, de citoyen­neté active et de société civile ne sont pas des idées creuses dénuées de toute force révo­lu­tion­naire, mais des concepts récur­rents au sein des nou­veaux mou­ve­ments sociaux, inven­tifs et sou­vent plus radi­caux qu’il n’y parait à pre­mière vue.
Malheureusement pour les purs et durs, Québec Solidaire n’entend pas abolir abrup­te­ment le capi­ta­lisme et l’État-nation, pré­fé­rant plutôt s’attaquer au prin­ci­pal ennemi des socié­tés : le néo­li­bé­ra­lisme. À terme, il vise pour­tant le dépas­se­ment du capi­ta­lisme, même si les étapes pour y par­ve­nir sont incer­taines et manquent par­fois de cohé­rence. Mais ce manque d’unité n’est pas for­cé­ment une mau­vaise chose, car plu­sieurs alter­na­tives s’articulent dans un pro­gramme en per­pé­tuelle construc­tion. La dimen­sion « alter­mon­dia­liste » du parti permet donc un cer­tain oecu­mé­nisme de la gauche, un peu comme l’Église réfor­mée unie qui tente de dépas­ser la lec­ture doc­tri­naire des Écritures révo­lu­tion­naires, à l’inverse de cer­taines petites cha­pelles anar­chistes ou maoïstes qui tentent d’imposer leurs dogmes à tout prix.

Misères et promesses de la gauche

Malgré les nom­breux avan­tages de cette grande unité soli­daire de la gauche (plu­ra­lisme, ouver­ture, dia­logue, force inté­gra­tive), celle-ci com­porte néan­moins cer­tains défauts non-négli­geables : contra­dic­tions, retrait pos­sible de l’esprit cri­tique pour assu­rer la conci­lia­tion des inté­rêts et la prise de pou­voir, consen­sus par­fois trom­peur, etc. Québec Solidaire est-il donc condamné à se rabattre sur le plus petit déno­mi­na­teur commun, voire à lais­ser de côté ses plus grandes aspi­ra­tions pour des rai­sons pure­ment prag­ma­tiques ? Sombrera-t-il dans les tra­vers de la social-démo­cra­tie clas­sique, comme le NPD ou le PQ qui ont fini par se diluer avec le temps ?
Tout d’abord, la ten­dance à l’unité du parti doit être contre­ba­lan­cée par une forte diver­sité, et une pré­sence non négli­geable d’éléments anti-capi­ta­listes pour ne pas tomber dans le piège social-libé­ral du réfor­misme sans hori­zon de rup­ture. Ainsi, Québec Solidaire devrait davan­tage s’inspirer du Front de Gauche que du Parti socia­liste fran­çais. Rien n’empêcherait de former un col­lec­tif prô­nant le socia­lisme liber­taire au sein du parti, en s’inspirant de l’organisation « Gauche éman­ci­pa­trice » du parti Die Linke en Allemagne. Celui-ci per­met­trait de valo­ri­ser la décen­tra­li­sa­tion, l’autogestion, la radi­ca­li­sa­tion de la démo­cra­tie, l’autonomie des mou­ve­ments sociaux, ainsi que des théo­ries poli­tiques comme le muni­ci­pa­lisme liber­taire et d’autres formes d’éco-anarchismes pou­vant entrer en dia­logue avec les pro­po­si­tions éco-socia­listes et décrois­san­tistes.
Néanmoins, n’y a-t-il pas une contra­dic­tion à lutter pour une société sans État à tra­vers une stra­té­gie qui emploie les méca­nismes de l’État ? Le mot « stra­té­gie » est de toute pre­mière impor­tance, car une pano­plie de moyens peut servir à pro­mou­voir une société libé­rée de l’économie de marché et de la cen­tra­li­sa­tion bureau­cra­tique. Il serait étrange de limi­ter la stra­té­gie à l’étatisme pur et simple, mais la voie élec­to­rale permet néan­moins de donner une visi­bi­lité accrue à cer­tains idéaux, qui pour­raient éga­le­ment être repris par divers cou­rants de la gauche. De plus, pour donner une réelle légi­ti­mité aux assem­blées locales fonc­tion­nant par démo­cra­tie directe, il faudra que l’État cède une part de son pou­voir et accepte de le par­ta­ger direc­te­ment avec le peuple. Si cela peut se faire par une lutte achar­née contre l’État, il serait d’autant plus utile d’avoir des pilotes liber­taires prêts à défaire le mono­pole du gou­ver­ne­ment en réfor­mant la Constitution et en lais­sant davan­tage d’autonomie aux com­mu­nau­tés de base.
Pour le meilleur et pour le pire, comme Québec Solidaire repré­sente le seul vrai parti de gauche au Québec, une alliance entre réfor­mistes et radi­caux semble pour l’instant inévi­table. Ceci peut être perçu comme une contra­dic­tion fatale, mais éga­le­ment comme une occa­sion de sus­ci­ter le débat interne au sein de la gauche, un pro­ces­sus dia­lec­tique per­met­tant de nuan­cer les posi­tions radi­cales tout en ancrant les réformes dans un hori­zon révo­lu­tion­naire. La trans­for­ma­tion endo­gène du parti devra aller dans le sens d’une « gauche anti-libé­rale », c’est-à-dire une grande coa­li­tion à gauche de la social-démo­cra­tie. Si l’anarchisme ne peut trou­ver sa place au sein d’un parti sim­ple­ment social-démo­crate, il peut néan­moins trou­ver un inté­rêt pour un parti défen­dant un socia­lisme « par le bas », capable de limi­ter le pou­voir du marché et de l’État.

Le socialisme démocratique

Même si Québec Solidaire est par­fois asso­cié à la social-démo­cra­tie, c’est parce que ses ten­dances anti-auto­ri­taires et radi­cales n’ont pas reçu leur pleine expres­sion. Si la social-démo­cra­tie est oppo­sée au socia­lisme auto­ri­taire du com­mu­nisme sovié­tique et chi­nois, en misant notam­ment sur l’importance de la démo­cra­tie héri­tée de la révo­lu­tion bour­geoise, elle reste pour­tant pri­son­nière du libé­ra­lisme éco­no­mique et poli­tique. Keynésianisme, for­disme, État-social, capi­ta­lisme limité par les pres­sions du syn­di­ca­lisme et de la démo­cra­tie libé­rale, tous ces phé­no­mènes sont des com­pro­mis illus­trés par le fameux « modèle qué­bé­cois ». Or, on aurait tort de vou­loir sim­ple­ment pré­ser­ver l’héritage de cette forme tran­si­toire du capi­ta­lisme, issu de l’ère indus­trielle où l’économie rela­ti­ve­ment natio­na­li­sée et l’approvisionnement en pétrole ne posaient pas encore pro­blème. La révo­lu­tion infor­ma­tique, la dis­pa­ri­tion pro­gres­sive de la classe ouvrière, la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et la crise éco­lo­gique n’avaient pas encore érodé les apports de la Révolution tran­quille. Maintenant, la condi­tion « post­for­diste », la recon­fi­gu­ra­tion du pro­lé­ta­riat (devenu pré­ca­riat) et la montée des nou­veaux mou­ve­ments sociaux (paci­fiques, fémi­nistes, éco­lo­gistes) nous obligent à repen­ser notre rap­port au syn­di­ca­lisme, à l’économie, à l’environnement et à l’État.
C’est dans cet esprit qu’une gauche post­in­dus­trielle doit envi­sa­ger sa recons­truc­tion. Les mou­ve­ments pro­gres­sistes ne pour­ront plus trans­po­ser méca­ni­que­ment les recettes du socia­lisme des deux der­niers siècles, qu’elles soient mar­xistes, sociale-démo­crates ou anar­chistes. C’est pour­quoi une nou­velle vision, comme le socia­lisme démo­cra­tique, doit servir de pla­te­forme pour accueillir diverses ten­dances radi­cales, tout en pro­po­sant une syn­thèse ori­gi­nale des tra­di­tions socia­listes, démo­crates et anti-auto­ri­taires. Ici, la dis­tinc­tion entre démo­cra­tie et auto­ri­ta­risme est plus impor­tante que la divi­sion entre réfor­mistes et révo­lu­tion­naires. Le socia­lisme démo­cra­tique pro­cède par la par­ti­ci­pa­tion active de toute la popu­la­tion, tant sur le plan éco­no­mique que poli­tique, alors que le socia­lisme auto­ri­taire favo­rise les diri­geants poli­tiques, qu’ils soient démo­cra­ti­que­ment élus ou non.
Ainsi, le socia­lisme « par le bas » s’oppose aux ver­sions éta­tistes et auto­ri­taires du socia­lisme « par le haut », y com­pris la social-démo­cra­tie qui donne un rôle pré­pon­dé­rant à l’État-providence. Entre libre marché et éco­no­mie cen­tra­le­ment pla­ni­fiée, la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique et éco­lo­gique de l’économie devra être diri­gée par des assem­blées déli­bé­ra­tives citoyennes. Mais rien n’empêche que l’État garde un rôle mini­mal dans la redis­tri­bu­tion des richesses, et assure une cer­taine coor­di­na­tion des pro­ces­sus éco­no­miques et poli­tiques, qui seront lar­ge­ment déter­mi­nés par des com­mu­nau­tés auto­gé­rées. Évidemment, l’État devra davan­tage res­sem­bler à une confé­dé­ra­tion d’unités auto­nomes qu’à une ins­tance sou­ve­raine et cen­tra­li­sée. Le socia­lisme démo­cra­tique se veut donc une forme géné­rique de projet anti­ca­pi­ta­liste, capable d’accueillir les pro­po­si­tions issues de l’éco-socialisme, la démo­cra­tie inclu­sive, le muni­ci­pa­lisme liber­taire, et d’autres formes de pro­po­si­tions anti-auto­ri­taires.
Un liber­taire « pru­den­tiel » ou hété­ro­doxe pour­rait sans doute lutter en faveur du socia­lisme démo­cra­tique (dont le socia­lisme liber­taire est la forme la plus radi­cale), l’extension de la sphère auto­nome et auto­gé­rée repré­sen­tant l’objectif ultime. Mais un anar­chiste ortho­doxe ne peut se conten­ter d’une dimi­nu­tion impor­tante de la sphère éta­tique et mar­chande ; il veut leur abo­li­tion pure et simple. Le com­mu­nisme liber­taire, ayant pour objec­tif la sup­pres­sion radi­cale des rap­ports mar­chands, du sala­riat, de la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail et de l’État, sup­po­se­rait la des­truc­tion des socié­tés indus­trielles com­plexes au profit d’une fédé­ra­tion de kib­bout­zim, c’est-à-dire de com­mu­nau­tés autar­ciques et auto­gé­rées.
Le socia­lisme démo­cra­tique n’est pas aussi exi­geant que le com­mu­nisme liber­taire, bien qu’il pro­gresse dans sa direc­tion. Il est en quelque sorte le pont qui relie le centre gauche à une société anar­chiste, car il oriente le socia­lisme vers l’idéal d’autonomie, et non vers l’étatisme carac­té­ri­sant la social-démo­cra­tie ou le com­mu­nisme auto­ri­taire. À la manière d’André Gorz et Karl Polanyi, le socia­lisme démo­cra­tique doit être conçu comme l’enchâssement de l’économie dans la société, les acti­vi­tés pro­duc­tives étant limi­tées par des contraintes éthiques et éco­lo­giques déter­mi­nées libre­ment par des déli­bé­ra­tions pre­nant part dans l’espace public. Ainsi, l’éco-socialisme démo­cra­tique pour­rait être en quelque sorte une social-démo­cra­tie radi­cale ou anti­ca­pi­ta­liste. « Il ne s’agit pas de sup­pri­mer tout ce par quoi la société est un sys­tème dont le fonc­tion­ne­ment n’est pas entiè­re­ment contrô­lable par les indi­vi­dus ni réduc­tible à leur volonté com­mune. Il s’agit plutôt de réduire l’emprise du sys­tème et de le sou­mettre au contrôle et au ser­vice des formes d’activités sociale et indi­vi­duelle auto­dé­ter­mi­nées. Il s’agit de trans­for­mer la société en un ensemble d’espaces où des formes mul­tiples d’association et de coopé­ra­tion puissent s’épanouir, et d’illustrer la pos­si­bi­lité concrète de réap­pro­pria­tion et d’auto-organisation de la vie en société par des formes réno­vées de pra­tiques poli­tique, syn­di­cale et cultu­relle. » (Capitalisme, socia­lisme, éco­lo­gie, 1991, pp.105-106)

Le possibilisme du libertaire solidaire

Il est donc pos­sible pour la pensée liber­taire de frayer son chemin parmi les méandres du projet soli­daire, si elle accepte de s’ouvrir aux ver­sions non-anar­chistes de la gauche, sans pour autant aban­don­ner ses aspi­ra­tions anti-auto­ri­taires. L’exemple de Paul Brousse, mili­tant révo­lu­tion­naire et anar­chiste devenu diri­geant socia­liste et réfor­miste, peut servir à mon­trer une voie ori­gi­nale et peu explo­rée. Opposé à l’attitude dog­ma­tique de Jules Guesde (la Révolution ou rien), Brousse sug­gère de construire le socia­lisme par étapes suc­ces­sives, tant à l’échelle natio­nale (par la loi) qu’à l’échelle muni­ci­pale, via décen­tra­li­sa­tion des ser­vices publics contrô­lés direc­te­ment par les citoyen(ne)s. Cela per­met­trait de démo­cra­ti­ser les biens com­muns, tout en por­tant une atten­tion par­ti­cu­lière sur l’articulation des échelles et des étapes néces­saires à une tran­si­tion socia­liste réus­sie. Pour para­phra­ser Marx dans l’Idéologie alle­mande, le socia­lisme démo­cra­tique « n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réa­lité devra se confor­mer ; il est le mou­ve­ment réel qui abolit l’état actuel des choses. Les condi­tions de ce mou­ve­ment résultent des don­nées préa­lables telles qu’elles existent actuel­le­ment. »
La pensée brous­siste, éga­le­ment nommée « pos­si­bi­lisme », peut être résu­mée comme suit : il faut « aban­don­ner le tout à la fois qui géné­ra­le­ment abou­tit au rien du tout, frac­tion­ner le but idéal en plu­sieurs étapes sérieuses, immé­dia­ti­ser en quelque sorte quelques-unes de nos reven­di­ca­tions pour les rendre enfin pos­sibles ». Cette méthode de décom­po­si­tion-recom­po­si­tion, à la fois ana­ly­tique et prag­ma­tique, sys­té­ma­tique et cri­tique, permet en quelque sorte de dépas­ser l’éternelle oppo­si­tion entre réforme et révo­lu­tion. Comme le sou­ligne Gorz, il faut dis­tin­guer les réformes super­fi­cielles des réformes révo­lu­tion­naires. « Il est temps de penser à l’envers : de défi­nir les chan­ge­ments à réa­li­ser en par­tant du but ultime à atteindre et non les buts en par­tant des moyens dis­po­nibles, des replâ­trages immé­dia­te­ment réa­li­sables. » (Misères du pré­sent, richesse du pos­sible, 1997, pp.118-119) Si le but ultime ne se réa­li­sera pas tout d’un coup, il faudra d’abord le rendre pos­sible par l’esquisse des prises d’escalade qui nous per­met­tront de fran­chir le mur de la Transition.

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