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Désinvestir du génocide : la Caisse de dépôt entre complicité financière et mobilisations citoyennes

CONJONCTURE - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 34 - Automne 2025

Depuis des décennies, le peuple palestinien appelle à des formes concrètes de solidarité internationale face à l’occupation, à la colonisation et à l’apartheid sioniste. C’est dans ce cadre qu’est née en 2005 la campagne mondiale Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), inspirée du précédent sud-africain. Son principe est simple : exercer une pression économique, politique et culturelle sur l’entité sioniste et sur les entreprises complices de ses crimes, jusqu’à ce que cessent l’occupation, la colonisation, l’apartheid et les violations du droit international et des droits humains.

Le désinvestissement s’inscrit ici comme une stratégie de lutte non violente, utilisée par divers mouvements sociaux pour transformer le rapport de force lorsqu’un État ou une institution refuse de se soumettre au droit international. À l’image de la campagne mondiale contre l’apartheid en Afrique du Sud, il s’agit de délégitimer et d’isoler un système d’oppression en s’attaquant directement à ses ressources. Concrètement, cela veut dire de perturber les circuits de financement de toutes les institutions complices, de couper le soutien matériel qui les rend possibles et de les mettre face à leurs responsabilités, afin qu’aucune ne puisse continuer d’agir dans l’impunité.

Au Québec, cette stratégie prend un sens particulier en ce qui concerne la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ). Créée en 1965, cette société d’État gère plus de 473 milliards de dollars ($), soit l’épargne collective de plus de 6,5 millions de personnes. Revendiquer le désinvestissement de la CDPQ des entreprises complices, c’est donc refuser que l’argent des retraites des Québécoises et Québécois participe à l’économie du génocide. Il s’agit d’une question de contrôle démocratique de nos ressources collectives : puisque ce fonds appartient à la collectivité, cette dernière a le droit de décider qu’elle ne finance pas des entreprises qui contribuent, directement ou indirectement, à la perpétuation du projet colonial sioniste.

Al-Soumoud : inscrire la Palestine au cœur de la cité

Cette conviction a mené à la création du campement populaire Al-Soumoud – résilience en arabe – installé le 22 juin 2024 au Square Victoria à Montréal par le collectif Désinvestir pour la Palestine. Ce campement s’inscrivait dans la continuité des campements étudiants apparus au printemps 2024 sur plusieurs campus au Québec et au Canada, mais il franchissait une nouvelle étape : il s’agissait du premier campement au Canada à occuper l’espace public pour la Palestine, hors des enceintes universitaires.

L’occupation constitue une forme d’action politique symbolique et matérielle, qui cherche à reconfigurer l’espace public en arène de débat et à rendre visible une injustice là où elle est habituellement occultée. D’Occupy Wall Street en 2011 aux campements étudiants pro-Palestine aux États-Unis en 2024, occuper une place centrale dans une ville signifie déplacer le débat public, rompre avec le quotidien routinier et imposer la question au cœur de l’espace collectif.

Le choix du Square Victoria a une portée hautement symbolique, d’abord parce qu’il se trouve à quelques mètres du siège social de la CDPQ, au 1 000 Place Jean-Paul Riopelle. Mais aussi parce que, situé en plein cœur du quartier des affaires de Montréal, il incarne la concentration du capital et du pouvoir économique. Y installer un campement revenait à inscrire la solidarité avec la Palestine au milieu même des institutions financières, à perturber leur image de neutralité et à rappeler que derrière les façades de verre se prennent des décisions qui ont des conséquences concrètes sur la vie des peuples.

À travers veillées, ateliers, conférences et discussions avec les passants et passantes, le campement a transformé un espace urbain en agora politique. Il a permis de relier la question de l’épargne collective à la lutte mondiale pour la Palestine et a ouvert la voie à une campagne panquébécoise : Sortons la Caisse des crimes en Palestine.

Quand les gestes s’additionnent et deviennent mouvement

Le campement n’était pas le premier geste de mobilisation autour de la CDPQ. Il venait prolonger et amplifier une dynamique d’addition d’initiatives politiques et citoyennes qui ciblaient déjà la CDPQ.

Dès 2023, une campagne menée par BDS Québec avait obtenu un premier gain, en poussant la CDPQ à intervenir pour que Allied Universal, dont elle est un important actionnaire, se départisse des parts de G4S dans Policity, l’académie de police israélienne où sont formées les forces chargées de la répression contre les Palestiniens et Palestiniennes, notamment dans les territoires occupés et au sein des prisons sionistes.

Quelques mois plus tard, en novembre 2023, sept juristes en droit international publiaient une lettre ouverte exigeant que la CDPQ se conforme aux normes du droit international. En avril 2024, le Mouvement pour une paix juste avait publié un important rapport révélant que la CDPQ investissait, au 31 décembre 2023, la somme de 14,2 milliards $ dans 87 entreprises complices de crimes graves en Palestine. La CPPQ avait choisi de garder le silence, une inertie dénoncée quelques semaines plus tard par une deuxième lettre ouverte des juristes.

Cette accumulation de gestes est significative dans la dynamique des mobilisations sociales ; la légitimité juridique portée par les experts et expertes se combine à la légitimité morale des mouvements citoyens et s’appuie sur la pression médiatique générée par des actions visibles. C’est dans ce contexte que le campement Al-Soumoud a pris place, en s’ajoutant au registre d’actions déjà engagées et en cherchant à élargir la mobilisation et à faire rallier plus largement la société civile. Cette dynamique s’est surtout concrétisée avec l’appui de la Coalition du Québec URGENCE Palestine, qui a soutenu les revendications du campement et a interpellé directement la CDPQ en demandant une rencontre formelle avec ses responsables.

Même si le campement a été démantelé après deux semaines par la Ville de Montréal, cela n’a pas marqué la fin de la mobilisation. Au contraire, cela a servi de tremplin. Désinvestir pour la Palestine a poursuivi le travail en continuant de cibler la CDPQ et en s’appuyant sur ce qui avait été construit : les alliances nouées, l’expérience accumulée et la visibilité obtenue. La collaboration renforcée avec la société civile, et en particulier avec la Coalition du Québec URGENCE Palestine, a permis de consolider ces acquis et d’opérer un véritable changement d’échelle : de l’occupation d’un espace public local à la structuration d’une campagne à l’échelle de tout le Québec.

La campagne Sortons la Caisse des crimes en Palestine a ainsi été lancée par la Coalition avec des objectifs clairs : interpeller les déposants comme le Régime de rentes du Québec et les syndicats, sensibiliser la population sur ce que finance son épargne collective et exercer une pression politique pour forcer la CDPQ à se retirer des entreprises complices du génocide à Gaza.

En quelques mois, cette campagne s’est affirmée comme un point de ralliement du mouvement de solidarité avec la Palestine au Québec. Portée par des résolutions syndicales appelant au désinvestissement, elle a rassemblé une part significative du mouvement ouvrier et des travailleurs et travailleuses du secteur public.

De plus, en 2024, la Coalition québécoise URGENCE Palestine, avec la participation de Désinvestir pour la Palestine, a soumis un mémoire en réponse à l’appel lancé par Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés. À la suite de cette contribution, la CDPQ a été explicitement mentionnée dans le troisième rapport d’Albanese, De l’économie de l’occupation à l’économie du génocide, publié le 11 juillet 2025. Face à cette exposition publique, la Caisse a été contrainte de se justifier pour la première fois, révélant ainsi la portée politique et symbolique du mouvement.

Quand l’éthique proclamée se heurte aux mobilisations

Si la colère a pris une telle ampleur, c’est que les chiffres parlent d’eux-mêmes et révèlent la contradiction entre les principes éthiques affichés par la CDPQ et la réalité de ses investissements. Au 31 décembre 2024, la CDPQ détenait 27,4 milliards $ dans 76 entreprises impliquées dans des crimes en Palestine. Ces placements représentaient près de 6 % de l’ensemble de son portefeuille. Plus encore, entre 2023 et 2024, la valeur de ses placements dans 24 entreprises du secteur militaire, actrices majeures du génocide en cours à Gaza, a bondi de 2 à 3,4 milliards $[1].

Ces chiffres ne sont pas de simples données comptables. Ils révèlent des choix d’investissement lourds de conséquences : il y a des entreprises qui participent directement à la machine de guerre et d’occupation. Leur rôle dans l’occupation et l’apartheid sioniste est documenté par des instances reconnues, dont les Nations unies, AFSC Investigate, Who Profits et d’autres organismes de référence.

Parmi ces entreprises figure Lockheed Martin, premier fabricant d’armes au monde et fournisseur des avions de chasse F-35 utilisés pour bombarder Gaza, dans lequel la CDPQ détenait, au 31 décembre 2024, près de 160 millions de dollars d’actions. On y retrouve aussi Caterpillar, dont les bulldozers servent à détruire des maisons palestiniennes et à ériger le mur d’apartheid, avec plus de 300 millions $ investis. La CDPQ est également le principal actionnaire de WSP Global, une firme montréalaise qui supervise l’extension du tramway de Jérusalem vers des colonies illégales, pour plus de 5,2 milliards $.

Ces cas emblématiques montrent que l’engagement de la CDPQ dépasse largement une présence marginale dans certains secteurs économiques. Par ses choix d’investissement, l’institution participe structurellement au financement des dispositifs de guerre, d’occupation et de colonisation, et porte ainsi une responsabilité directe dans leur reproduction.

Cette réalité entre en tension avec le récit institutionnel que la CDPQ construit autour d’elle-même. L’institution aime en effet rappeler qu’elle adhère à des standards éthiques élevés. Or, son histoire récente démontre que ses principes ne guident pas ses décisions de manière autonome : c’est la pression citoyenne, sociale ou géopolitique qui la contraint à agir.

En 2022, sous l’effet d’une campagne populaire de la coalition Sortons la Caisse du carbone, elle a annoncé son retrait de la production pétrolière et même créé une enveloppe de 10 milliards $ destinée à soutenir la décarbonation des secteurs fortement émetteurs. La même année, dès le déclenchement de la guerre en Ukraine, la CDPQ a annoncé qu’elle se départissait de ses actifs en Russie, évalués à près de 200 millions $. Cette décision s’inscrivait dans un cadre géopolitique plus large : alignement avec les sanctions économiques imposées par le gouvernement canadien, pressions diplomatiques internationales et volonté du gouvernement du Québec d’afficher sa cohérence avec la position fédérale.

Ces exemples constituent des précédents éclairants : ils montrent à la fois la faisabilité du désinvestissement et les pressions qui le rendent possible. D’une part, le désinvestissement n’est pas une utopie irréalisable, mais un mécanisme bien réel lorsque les rapports de force sociaux ou politiques l’imposent.

D’autre part, ils mettent en évidence le caractère instrumentalisé de l’« éthique » proclamée par les institutions financières : celle-ci ne se traduit en pratique qu’à partir du moment où une mobilisation collective vient contraindre l’institution à aligner ses choix d’investissement avec les principes qu’elle affiche, et ce, quand sa réputation est affectée. L’enjeu des mobilisations sociales est précisément de rendre visible cette contradiction et d’imposer que la responsabilité institutionnelle dépasse le registre déclaratif pour se matérialiser dans des actes concrets.

Conclusion

Le cas de la CDPQ illustre de manière exemplaire la complicité structurelle que peuvent entretenir les institutions financières avec des régimes d’oppression, lorsque leurs choix d’investissement alimentent directement des violations graves du droit international et des droits humains. Mais il met également en évidence le rôle déterminant des mobilisations sociales, qui constituent la principale pression capable de transformer les pratiques institutionnelles, un processus toujours en cours, qui continue de poser la question de la responsabilité collective.

Par Safa Chebbi, militante décoloniale et porte-parole de Désinvestir pour la Palestine 


  1. Voir aussi Coalition du Québec URGENCE Palestine et Just Peace Advocates/Mouvement pour une paix juste, Analyse des investissements de la CDPQ en 2024.

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