Les origines d’une rébellion printanière (Prise 1)…

Par Mis en ligne le 28 mai 2012

En ce prin­temps 2012, les semaines se suivent mais ne se res­semblent pas, et chacun n’en croit pas ses yeux à voir les étu­diants du Québec résis­ter aux dik­tats d’un gou­ver­ne­ment buté et déso­rienté. Unis autour du refus d’une aug­men­ta­tion des droits de sco­la­rité, ils ont même fini, après plus de 100 jours de grève et l’imposition d’une loi liber­ti­cide (la loi 78), par entraî­ner dans leur fronde de larges sec­teurs de la popu­la­tion du Québec : syn­di­cats, groupes popu­laires, société civile, etc. Du jamais vu : voilà que par­tout au Québec on prend la rue, on mani­feste sa grogne et son mécon­ten­te­ment, et qui plus on le fait de manière fes­tive, créa­tive, auda­cieuse, cas­se­roles à la main. À la manière d’une rébel­lion impromp­tue déjouant son­dages et pro­nos­tics.

Peut-on pour­tant en dénouer les fils secrets, ne serait-ce que pour en saisir la véri­table portée et la repla­cer dans le cours de l’histoire récente du Québec, en se don­nant au pas­sage quelques clefs pour apprendre à peser sur les évé­ne­ments et faire jouer sa part de liberté ?

C’est le sens de ces quelques lignes : tenter de mettre de l’ordre dans une mul­ti­tude d’idées, et comme dit le phi­lo­sophe, essayer d’aider la chouette de Minerve (sym­bole de la raison) à prendre son envol. Car a priori il y a tout à fait de quoi s’étonner : le Québec n’était-il pas réputé pour sa tolé­rance, son art du com­pro­mis, son souci du consen­sus, pour sa révo­lu­tion dite « tran­quille » ? Et bien des intel­lec­tuels n’avaient-ils pas fini par ranger le peuple qué­bé­cois dans la caté­go­rie de ceux dont le quo­ti­dien est fait « de confort et d’indifférence », peuple défait aux rêves brisés par l’échec de deux réfé­ren­dums (1980-1995) ; écho de cette « fin de l’histoire » dont tant de grands pen­seurs ne cessent de nous entre­te­nir ? D’où ce véri­table coup de ton­nerre dans un ciel serein auquel ren­voie sou­dain la rébél­lion étu­diante !

Sur fond de désorientation politique, l’ère du néolibéralisme intégral

Bien sûr pour tenter de saisir ce qui se joue, il faut d’abord poin­ter du doigt le mode de régu­la­tion éco­no­mique néo­li­bé­ral qui s’est déployé au Québec sur­tout à partir des années 90 ainsi que les consé­quences en cas­cade qu’il a fini par pro­vo­quer dans la vie quo­ti­dienne de chacun. En sachant cepen­dant que ces nou­velles logiques éco­no­miques ten­dant à libé­ra­li­ser le marché capi­ta­liste, n’ont pu avoir des effets aussi déci­sifs que parce que se déli­taient au même moment les tra­di­tion­nelles alter­na­tives poli­tiques du Québec, et d’abord celle pro­po­sée par le PQ à tra­vers son projet de sou­ve­rai­neté. Nous lais­sant en quelque sorte orphe­lins et fai­sant sou­dai­ne­ment bas­cu­ler le Québec dans une car­to­gra­phie socio­po­li­tique nou­velle ; une car­to­gra­phie dont nous décou­vrons avec la grève étu­diante du prin­temps 2012 une série de dimen­sions inédites.

Car c’est ce qu’incarne Jean Charest pour le Québec : non pas la mise en place du caté­chisme néo­li­bé­ral (Lucien Bouchard et le PQ avaient initié le pro­ces­sus dès 95), mais son appli­ca­tion sys­té­ma­tique, alors que bien des Québécois rechignent tou­jours à le voir appli­quer »mur à mur », tant le mode de régu­la­tion key­né­sien –dont le néo­li­bé­ra­lisme a pris la place— avait été syno­nyme avec ses poli­tiques d’éducation et de santé gra­tuites, ses pro­jets de natio­na­li­sa­tion et d’État pro­vi­dence, d’un moment his­to­rique et éman­ci­pa­teur fort pour l’identité de tout un peuple.

Sans doute est-ce ce qui explique que ces poli­tiques néo­li­bé­rales aient mis plus de temps à s’imposer au Québec, pous­sant ainsi Jean Charest –en docile ser­vi­teur des grands lob­bies éco­no­miques et financiers—à vou­loir en accé­lé­rer le cours. Bien plus que du côté de son carac­tère entêté, c’est là où il faut cher­cher l’origine de son intran­si­geance : il se pose en porte-parole des élites éco­no­miques et finan­cières de la belle pro­vince. Et l’essentiel de ses poli­tiques consiste ni plus ni moins à en assu­rer les inté­rêts son­nants et tré­bu­chants. D’où les hausses de tarifs pour le citoyen ordi­naire[1] si bien mises en oeuvre dans le der­nier budget Bachand. D’où les allég­ments fis­caux pour les grandes entre­prises[2]. D’où ces incroyables cadeaux ou faci­li­tés accor­dées aux entre­prises pri­vées[3]. D’où le pro­mo­tion aveugle de l’exploitation des gazs de schiste, du plan Nord, etc. D’où en géné­ral ces poli­tiques de lais­ser faire qui, en sup­pri­mant ou rédui­sant les contrôles éta­tiques, sont à la source non seule­ment de poten­tielles crises éco­no­miques récur­rentes (voir celle les USA en 2008 ou de l’Europe en 2011/2012), mais aussi de ce retour de la cor­rup­tion et des scan­dales de tous aca­bits.

En n’oubliant pas de rajou­ter que ces poli­tiques du « tout au marché » n’ont pas eu que des effets éco­no­miques. Par la mar­chan­di­sa­tion géné­ra­li­sée qu’elles tendent à ins­tal­ler, elles minent d’autres domaines de la vie col­lec­tive, met­tant entre paren­thèse toute valeur non direc­te­ment éco­no­mique : reli­gieuse, éthique poli­tique, etc. Pas éton­nant dès lors que le cynisme finisse par s’installer par­tout et que la poli­tique s’apparente pour tant d’entre nous, sinon à l’art du men­songe, du moins à cet art de la mani­pu­la­tion fai­sant de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive le simple cache sexe d’une plou­to­cra­tie glou­tonne et sans ver­gogne.

Des oppositions aseptisées

Or face à cette défer­lante inédite de plaies nou­velles, les tra­di­tion­nels mou­ve­ments sociaux et poli­tiques du Québec (ceux qui par le passé avaient été asso­ciés avec tant d’espérance à des volon­tés de sou­ve­rai­neté et de chan­ge­ment social), ne se sont pas levés, ni même enga­gés dans des poli­tiques de résis­tance dignes de ce nom. Au contraire ils ont –chacun à leur manière— choisi de pac­ti­ser avec ce nouvel adver­saire, en pliant l’échine et en fai­sant en quelque sorte contre mau­vaise for­tune, bon coeur.

Résultats : les grands syn­di­cats (CSN, FTQ, CSQ), tout en se lan­çant pour cer­tains d’entre eux dans l’aventure de fonds de soli­da­rité, ont déli­bé­ré­ment pri­vi­lé­gié les poli­tiques de col­la­bo­ra­tion avec l’État ou le patro­nat (songez à la façon dont ont été ava­li­sées les der­nières conven­tions col­lec­tives dans la fonc­tion publique en 2010 !). Se situant en tout état de cause fort loin du syn­di­ca­lisme de combat du passé, si bien sym­bo­lisé par la figure de Michel Chartrand.

Quant aux groupes popu­laires, ils se sont trans­for­més plus sou­vent qu’autrement en simples groupes de ser­vices, pen­dant que de son côté le Parti qué­bé­cois adop­tait peu à peu la ligne du « social libé­ra­lisme » (pro­nant le néo­li­bé­ra­lisme mais en lui acco­lant un vague volet social), pous­sant lui aussi aux cou­pures dans l’éducation et la santé, se pliant aux règles de l’institutionnalité gou­ver­ne­men­tale, n’hésitant pas à passer des lois spé­ciales (comme avec les infir­mières en 1999) ou à jouer un double jeu per­ma­nent comme dans l’actuel cas des frais de sco­la­rité. De quoi mettre très clai­re­ment hors jeu toutes les grandes espé­rances de chan­ge­ments social et de convi­via­lité que les uns et les autres avaient pu sym­bo­li­ser par le passé.

Une brèche salutaire ((Prise 2)

C’est ce double phé­no­mème –de déploie­ment du néo­li­bé­ra­lisme et d’endormissement des oppo­si­tions– qui a fait dire à tant d’observateurs qu’on se trou­vait au Québec devant une société socia­le­ment et poli­ti­que­ment blo­quée. Une société où doré­na­vant se mêlent sans vrai­ment se dis­tin­guer, cynisme et indi­vi­dua­lisme ram­pant, mais aussi bouf­fées d’intégrisme et de xéno­pho­bie, en même temps que tentent de se faire entendre –mais sans grand succès sur le long terme— des cris de résis­tance nou­veaux : ceux des indi­gnés, mais aussi des éco­lo­gistes, ou de divers groupes de citoyens en proie aux menées pré­da­trices des lob­bies éco­no­miques. Avec en prime –ce qui fait sans doute toute la dif­fé­rence avec d’autres pays– une for­mi­dable crise de la repré­sen­ta­tion poli­tique incar­née par un gou­ver­ne­ment libé­ral usé dont tout le monde devine intui­ti­ve­ment qu’il est miné par la cor­rup­tion et dont pour­tant toutes les déci­sions res­tent mar­quées au fer rouge par la suf­fi­sance et le mépris, la marque même des puis­sants de ce monde. De quoi ali­men­ter un sourd malaise col­lec­tif et en même une for­mi­dable soif de démo­cra­tie !

Une fraîcheur démocratique inédite

En fait c’est avec ce malaise que rompt le mou­ve­ment étu­diant, en dopant sou­dain l’action col­lec­tive d’une frai­cheur inédite et en mon­trant que de véri­tables pra­tiques démo­cra­tiques sont pos­sibles, expres­sion d’un indé­niable renou­veau social et poli­tique (« l’extraordinaire réveil d’une géné­ra­tion », dira Jacques Parizeau). Car quelles que soient les nuances qui séparent les fédé­ra­tions étu­diantes, elles se carac­té­risent néan­moins toutes par une nou­velle manière d’envisager la lutte sociale, en rom­pant avec nombre des com­pro­mis du passé. Plus ques­tion d’ententes au sommet, ou de direc­tion déta­chées de leurs base, plus ques­tion de porte-parole lié peu ou prou à l’establisment social ou poli­tique ; Plus ques­tion non plus d’accords ban­cals fai­sant le lit du néo­li­bé­ra­lisme. Ici avec le gel des droits de sco­la­rité, c’est à un retour au key­né­sia­nisme qu’on se réfère. Et en fai­sant de la rue un espace déci­sif (cette rue qui fait si peur à Denise Bombardier!) ainsi qu’on se ser­vant de l’arme des médias sociaux pour contrer le lobbie média­tique, les étu­diants ont montré qu’il était pos­sible de faire de la poli­tique autre­ment, en dopant la démo­cra­tie d’une puis­sante dimen­sion par­ti­ci­pa­tive et liber­taire : direc­tions pari­taires et renou­ve­lées, assem­blées sou­ve­raines, actions créa­tives et spon­ta­nées nour­ries par la mili­tance de la base, appels à la soli­da­rité et au bien commun. À l’évidence, c’est ce qui a nourri la lutte des étu­diants et les a dotés d’une indé­niable légi­ti­mité sociale, à l’image de ce slogan/​thème de toutes leurs mani­fes­ta­tions : « Crions plus fort pour que per­sonne ne nous ignore (…) pour réveiller Québec qui dort ».

Pour le futur

Il reste que ce mou­ve­ment n’a rien à voir avec le mai 68 fran­çais ou celui des années 70 au Québec. Car il nait dans une période radi­ca­le­ment dif­fé­rente où l’idéologie néo­li­bé­rale reste, en ce début de second mil­lé­naire, for­te­ment hégé­mo­nique et où les oppo­si­tions de gauche paraissent encore trop fra­giles (en pleine recom­po­si­tion) pour appa­raître comme une alter­na­tive sociale et poli­tique à court terme. Les son­dages –au-delà mêmes des mani­pu­la­tions aux­quels ils donnent lieu—en sont à leur manière la preuve. Sans parler même du fait que le mou­ve­ment syn­di­cal ait eu tant de peine à se soli­da­ri­ser « dans les faits » avec le mou­ve­ment étu­diant, en osant par exemple se lancer « ici et main­te­nant » avec audace dans la bataille de la grève sociale ! Ne l’oublions pas, c’est lorsque les tra­vailleurs ont com­mencé –par-delà même les appels à la pru­dence de leurs direc­tions syn­di­cales– à occu­per leurs usines et à se mettre en grève que mai 68 a fait frémir les puis­sants d’alors, à rester gravé dans la mémoire his­to­rique !

En ce sens ce prin­temps érable 2012 n’est qu’une pre­mière brèche que les étu­diants ont ouverte pour eux et la société entière, une brèche certes salu­taire et pleine de for­mi­dables espé­rances, mais une brèche fra­gile et qu’il reste à élar­gir sur le long terme. Car en cette fin de mois de mai, la dif­fi­culté qu’il y a à ima­gi­ner un scé­na­rio de sortie de crise l’indique bien : les rap­ports de force entre les étu­diants d’un côté et le gou­ver­ne­ment de l’autre res­tent à l’heure actuelle pas­sa­ble­ment par­ta­gés. Certes le gou­ver­ne­ment depuis sa loi scé­lé­rate 78 et la levée de bou­cliers qu’elle a pro­vo­quée, se verra sans doute obligé de faire quelques conces­sions. Mais il compte encore de solides appuis chez les par­ti­sans de la loi et l’ordre (à com­men­cer par les grands médias) et sur­tout peut jouer sur la jeu­nesse d’une for­ma­tion poli­tique comme Québec soli­daire ainsi que sur la fai­blesse et la pusil­la­nité des tra­di­tion­nelles oppo­si­tions sociales (les syn­di­cats) ou poli­tiques (le PQ).

Sans doute est-ce le trait prin­ci­pal de l’époque que nous vivons : celle d’être une époque de recon­fi­gu­ra­tion des dif­fé­rents forces sociales et poli­tique, elles mêmes en pleine recom­po­si­tion (d’où d’ailleurs la vola­ti­lité des son­dages à leur égard!). Et c’est en cela qu’elle est pas­sion­nante, ne serait-ce que parce qu’elle montre que rien n’est figé et que le pou­voir des puis­sants peut vaciller quand enfin on ose ensemble et avec audace s’attaquer à la racine des pro­blèmes contem­po­rains, loin de tous les sec­ta­rismes et pesan­teurs du passé. C’est ce que nous montrent aujourd’hui les étu­diants, réou­vrant ainsi l’univers des pos­sibles. N’est-ce pas ce dont nous avons si ardem­ment besoin ?

Pierre Mouterde, Sociologue
Auteur de La gauche en temps de crise, contre-stra­té­gies pour demain, Liber, Montréal, 2011

Notes

[1]  Voir les chiffres de Geneviève L’obstineuse, mardi 1 mai 2012. Acroissement des tarifs sous forme de hausse… « du taux d’imposition de 140 mil­lions $…. du coût du permis de conduire de 501 mil­lions $… de la coti­sa­tion au régime Québécois d’assurance paren­tale de 124 mil­lions $…. des frais de garde de 170 mil­lions $…. des taxes sco­laires de 165 mil­lions $… du régime d’assurance médi­ca­ment de 173 mil­lions $…. du prix de l’électricité de 971 mil­lions $…. de 2 % de la taxe de vente… de 1 ¢ par an de la taxe sur les car­bu­rants… de la coti­sa­tion santé qui passe à 200 $ » [2] Voir les chiffres de Geneviève L’obstineuse, mardi 1 mai 2012. Le taux d’impôt sur les pro­fits des socié­tés a été réduit de moitié depuis 2000 (de 29 % à 15 %) et se révèle être aujourd’hui, de loin, le plus bas des pays du G7. Actuellement, au Québec, le taux d’imposition des socié­tés est de 28,4 % et celui des contri­buables de la classe moyenne est de 42% (Provincial et fédé­ral). En 2011, le PLQ accorde 3,6 mil­liards $ d’allègements fis­caux aux entre­prises. Entre 2002 et 2008, Québec consen­tait aux minières des avan­tages fis­caux de 624 mil­lions de dol­lars. [3] Qu’on songe à l’ile d’Anticosti vendue à Petrolia et Junex.

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