Les deux mouvements de la révolution russe


2017 marque le centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie. Pendant plusieurs années et notamment pendant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néolibérale et conservatrice, cet évènement marquant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intellectuels de service de ce grand virage, la révolution soviétique est devenue le point de départ du « totalitarisme », d‘une « guerre des civilisations » entre l’« Occident » moderne et les peuples « barbares ». Depuis, la situation a quelque peu changé. Devant l’impulsion des grands mouvements populaires des 15 dernières années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde derrière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réellement passé en 1917 ? Pourquoi cette révolution qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consacrée de John Reed, s’est transformée ? Quelles sont les leçons qui s’en dégagent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les principaux protagonistes ?


Dans le développement de la Révolution russe, précisément parce que c’est une véritable révolution populaire qui a mis en mouvement des dizaines de millions d’hommes, on observe une remarquable continuité des étapes. Les événements se succèdent comme s’ils obéissaient aux lois de la pesanteur. Le rapport mutuel des forces est vérifié à chaque étape de deux façons : d’abord les masses montrent la puissance de leur impulsion; ensuite, les classes possédantes, s’efforçant de prendre leur revanche, n’en décèlent que mieux leur isolement.

En février, les ouvriers et les soldats de Petrograd s’étaient soulevés non seulement malgré la volonté patriotique de toutes les classes cultivées, mais aussi en dépit des calculs des organisations révolutionnaires. Les masses se montrèrent irrésistibles. Si d’elles-mêmes elles s’en étaient rendu compte, elles seraient devenues le pouvoir. Mais il n’y avait pas encore à leur tête de parti révolutionnaire puissant et consacré. Le pouvoir tomba dans les mains de la démocratie petite-bourgeoise, camouflée sous les couleurs du socialisme. Les mencheviks et les socialistes révolutionnaires étaient incapables de faire de la confiance des masses un autre usage que celui d’appeler au gouvernail la bourgeoisie libérale, laquelle, à son tour, ne pouvait se dispenser de mettre le pouvoir dont l’investissaient les conciliateurs au service des intérêts de l’Entente.

Pendant les Journées d’avril, les régiments et les usines soulevés – sans l’appel encore d’aucun parti – descendent dans les rues de Petrograd pour opposer une résistance à la politique impérialiste du gouvernement que les conciliateurs leur ont imposée. La manifestation armée obtient un sensible succès. Milioukov, leader de l’impérialisme russe, est écarté du pouvoir. Les conciliateurs entrent dans le gouvernement, sous apparence de fondés de pouvoir du peuple, mais en réalité comme commis de la bourgeoisie.

N’ayant résolu aucun des problèmes qui ont provoqué la révolution, le gouvernement de coalition viole en juin la trêve établie de fait sur le front, en déclenchant une offensive des troupes. Par cet acte, le régime de février, que caractérise déjà une décroissante confiance des masses à l’égard des conciliateurs, se porte à lui-même un coup fatal. Alors s’ouvre la période de la préparation immédiate d’une seconde révolution.

Au début de juillet, le gouvernement, ayant derrière lui toutes les classes possédantes et instruites, dénonçait toute manifestation révolutionnaire comme une trahison à l’égard de la patrie et une aide apportée à l’ennemi. Les organisations officielles de masses – soviets, partis social-patriotes – luttaient contre l’offensive ouvrière de toutes leurs forces. Les bolcheviks, pour des motifs de tactique, retenaient les ouvriers et les soldats de descendre dans la rue. Néanmoins, les masses se mirent en branle. Le mouvement s’avéra irrésistible et général. On n’apercevait pas le gouvernement. Les conciliateurs se cachaient. Les ouvriers et les soldats se trouvèrent, dans la capitale, maîtres de la situation. L’offensive se brisa cependant, devant l’insuffisante préparation de la province et du front.

À la fin du mois d’août, tous les organes et institutions des classes possédantes tenaient pour un coup d’État contre-révolutionnaire : la diplomatie de l’Entente, les banques, les unions de propriétaires terriens et d’industriels, le parti cadet, les États-majors, le corps des officiers, la grande presse. L’organisateur du coup d’État ne fut personne d’autre que le généralissime qui s’appuyait sur le haut commandement d’une armée comptant de nombreux millions d’hommes. Des effectifs spécialement choisis sur tous les fronts étaient transférés, d’après un accord secret avec le chef du gouvernement, dans la direction de Petrograd, sous apparence de considérations stratégiques.

Dans la capitale tout, semblait-il, était préparé pour le succès de l’entreprise : les ouvriers sont désarmés par les autorités avec le concours des conciliateurs ; les bolcheviks ne cessent de recevoir les coups; les régiments les plus révolutionnaires sont éloignés de la ville; des centaines d’officiers sélectionnés sont concentrés pour former une troupe de choc ; avec les écoles de junkers et les cosaques, ils doivent constituer une force imposante. Et quoi donc encore ? La conspiration que protégeaient, semblait-il, les dieux eux-mêmes, à peine se fut-elle heurtée au peuple révolutionnaire qu’elle tomba immédiatement en poussière.

Ces deux mouvements, au début de juillet et à la fin d’août, avaient entre eux le rapport que peut avoir un théorème à son corollaire. Les journées de juillet avaient démontré la puissance d’un mouvement spontané des masses. Les journées d’août découvrirent la complète impuissance des dirigeants. Ce rapport des forces indiquait qu’un nouveau conflit était inévitable. La province et le front, pendant ce temps, se joignirent plus étroitement à la capitale. Cela prédéterminait la victoire d’octobre.

 » La facilité avec laquelle Lenine et Trotsky réussirent à renverser le dernier gouvernement de coalition de Kérensky – écrivait le cadet Nabokov – démontra l’impuissance interne de ce dernier. Le degré de cette impuissance causa de la stupéfaction même parmi les personnes alors bien informées.  » Nabokov lui-même semble ne pas deviner qu’il s’agissait de sa propre impuissance, de l’impuissance de sa classe, de son régime social.

De même que, de la manifestation armée de juillet, la courbe monte vers l’insurrection d’octobre, ainsi le mouvement de Kornilov semble une répétition de la campagne contre-révolutionnaire entreprise par Kérensky dans les derniers jours d’octobre. La seule force militaire que trouva, en fuyant sous la protection du fanion américain, le généralissime de la démocratie, se réfugiant au front pour échapper aux bolcheviks, fut encore le même troisième corps de cavalerie qui, deux mois auparavant, était destiné par Kornilov à renverser Kérensky lui-même. À la tête de ce corps, se trouvait toujours le général cosaque Krasnov, monarchiste militant, qui avait été placé à ce poste par Kornilov : on ne pût trouver homme de guerre plus apte à la défense de la démocratie.

De ce corps, il ne restait guère d’ailleurs que le nom : il s’était réduit à quelques sotnias de cosaques qui, après un essai manqué d’offensive contre les Rouges sous Petrograd, avaient fraternisé avec les matelots révolutionnaires et avaient livré Krasnov aux bolcheviks. Kérensky se trouva forcé de fuir à la fois les cosaques et les matelots. C’est ainsi que huit mois après le renversement de la monarchie, les ouvriers se trouvèrent à la tête du pays. Et s’y tinrent solidement.

 » Qui donc croira – écrivait à ce sujet, d’un ton indigné, le général russe Zalesky – qu’un garçon de cour ou bien un gardien du Palais de Justice aient pu devenir tout à coup présidents du congrès des juges de paix ? Ou bien un infirmier devenant directeur d’ambulance ? Un coiffeur devient un haut fonctionnaire ? Un sous-lieutenant d’hier passe généralissime ? Un laquais d’hier ou bien un manœuvre est nommé préfet ! Celui qui hier encore graissait les roues des wagons devient chef d’une section du réseau ou bien chef de gare… Un serrurier est placé à la tête d’un atelier !  »

 » Qui le croirait ?  » Il fallut y croire. On ne pouvait se dispenser d’y croire, puisque les sous-lieutenants avaient battu les généraux ; le préfet, ex-manœuvre, avait mis à la raison les maîtres de la veille; les graisseurs des roues de wagons avaient aménagé les transports ; les serruriers, en qualité de directeurs, avaient relevé l’industrie.

La tâche principale du régime politique, d’après l’aphorisme anglais, est de mettre the right man in the right place. Comment apparaît, de ce point de vue, l’expérience de 1917 ? Dans les deux premiers mois, la Russie était encore sous les ordres du droit de la monarchie héréditaire, d’un homme désavantagé par la nature, qui croyait aux reliques et obéissait à Raspoutine. Dans le courant des huit mois qui suivirent, les libéraux et les démocrates essayèrent, du haut de leurs positions gouvernementales, de démontrer au peuple que les révolutions s’accomplissent pour que tout reste comme d’antan. Il n’est pas étonnant que ces gens-là aient passé sur le pays comme des ombres flottantes, sans laisser de traces. À dater du 25 octobre se plaça à la tête de la Russie Lénine, la plus grande figure de l’histoire politique de ce pays. Il était entouré d’un état-major de collaborateurs qui, de l’aveu des pires ennemis, savaient ce qu’ils voulaient et étaient capables de combattre pour atteindre leurs buts. Lequel donc des trois systèmes se trouva, dans les conditions concrètes données, capable de placer the right men in the right places ?

La montée historique de l’humanité, prise dans son ensemble, peut être résumée comme un enchaînement de victoires de la conscience sur les forces aveugles – dans la nature, dans la société, dans l’homme même. La pensée critique et créatrice a pu se vanter des plus grands succès jusqu’à présent dans la lutte contre la nature. Les sciences physico-chimiques sont déjà arrivées à un point où l’homme se dispose évidemment à devenir le maître de la matière. Mais les rapports sociaux continuent de s’établir à la ressemblance des atolls. Le parlementarisme n’a éclairé que la surface de la société, et encore d’une lumière assez artificielle. Comparée à la monarchie et à d’autres héritages du cannibalisme et de la sauvagerie des cavernes, la démocratie représente, bien entendu, une grande conquête. Mais elle n’atteint en rien le jeu aveugle des forces dans les rapports mutuels de la société. C’est précisément sur ce domaine le plus profond de l’inconscient que l’insurrection d’octobre a pour la première fois levé la main. Le système soviétique veut introduire un but et un plan dans les fondations mêmes d’une société où ne régnaient jusqu’ici que de simples conséquences accumulées.

Les adversaires ricanent en faisant remarquer que le pays des soviets, quinze ans après l’insurrection, ne ressemble guère encore à un paradis de bien-être universel. Cette argumentation ne pourrait être dictée que par une excessive déférence devant la puissance magique des méthodes socialistes, si elle ne s’expliquait en réalité par l’aveuglement de la haine. Le capitalisme a eu besoin de siècles entiers pour parvenir, en élevant la science et la technique, à jeter l’humanité dans l’enfer de la guerre et des crises. Les adversaires n’accordent au socialisme qu’une quinzaine d’années pour édifier et installer le paradis sur la terre. Nous n’avons pas pris sur nous de tels engagements. Nous n’avons jamais assigné de pareils délais. Les processus des grandes transformations doivent être évalués à des mesures adéquates.

Mais les calamités qui se sont abattues sur les vivants? Mais le feu et le sang de la guerre civile? Les conséquences de la révolution justifient-elles en somme les victimes qu’elle a causées? La question est téléologique et par conséquent stérile. Du même droit l’on pourrait dire, en face des difficultés et des afflictions d’une existence personnelle : cela valait-il la peine de naître au monde? Les méditations mélancoliques n’ont cependant pas empêché jusqu’à présent les gens ni d’engendrer, ni de naître. Même à l’époque actuelle d’intolérables calamités, il n’y a qu’un très faible pourcentage de la population de notre planète qui recoure au suicide. Or, les peuples cherchent dans la révolution une issue à d’intolérables tourments.

N’est-il pas remarquable qu’au sujet des victimes des révolutions sociales, ceux qui s’indignent le plus souvent sont ceux-là mêmes qui, s’ils n’ont pas été directement les fauteurs de la guerre mondiale, en ont du moins apprêté et glorifié les victimes, ou encore se sont résignés à les voir tomber. À notre tour de demander : la guerre s’est-elle justifiée ? Qu’a-t-elle donné ? Que nous a-t-elle appris ?

À peine est-il besoin de s’arrêter maintenant aux affirmations de propriétaires russes lésés, d’après lesquels la révolution aurait causé un avilissement culturel du pays. Renversée par l’insurrection d’octobre, la culture de la noblesse ne représentait en somme qu’une imitation superficielle des modèles plus élevés de la culture occidentale. Tout en restant inaccessible au peuple russe, elle n’apportait rien d’essentiel au trésor de l’humanité.

La Révolution d’octobre a jeté les bases d’une nouvelle culture conçue pour servir à tous, et c’est précisément pourquoi elle a pris tout de suite une importance internationale. Même si, par l’effet de circonstances défavorables et sous les coups de l’ennemi, le régime soviétique – admettons-le pour une minute – se trouvait provisoirement renversé, l’ineffaçable marque de l’insurrection d’octobre resterait tout de même sur toute l’évolution ultérieure de l’humanité.

Le langage des nations civilisées a nettement marqué deux époques dans le développement de la Russie. Si la culture instituée par la noblesse a introduit dans le langage universel des barbarismes tels que tsar, pogrome, nagaïka. Octobre a internationalisé des mots comme bolchevik, soviet et piatiletka. Cela suffit à justifier la Révolution Prolétarienne, si d’ailleurs, on estime qu’elle ait besoin de justification.