Article 7

Les deux mouvements de la révolution russe

1917-2017 -- Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 22 février 2017

2017 marque le cen­tième anni­ver­saire de la révo­lu­tion sovié­tique en Russie. Pendant plu­sieurs années et notam­ment pen­dant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néo­li­bé­rale et conser­va­trice, cet évè­ne­ment mar­quant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intel­lec­tuels de ser­vice de ce grand virage, la révo­lu­tion sovié­tique est deve­nue le point de départ du « tota­li­ta­risme », d‘une « guerre des civi­li­sa­tions » entre l’« Occident » moderne et les peuples « bar­bares ». Depuis, la situa­tion a quelque peu changé. Devant l’impulsion des grands mou­ve­ments popu­laires des 15 der­nières années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde der­rière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réel­le­ment passé en 1917 ? Pourquoi cette révo­lu­tion qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consa­crée de John Reed, s’est trans­for­mée ? Quelles sont les leçons qui s’en dégagent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les prin­ci­paux protagonistes ?


Dans le déve­lop­pe­ment de la Révolution russe, pré­ci­sé­ment parce que c’est une véri­table révo­lu­tion popu­laire qui a mis en mou­ve­ment des dizaines de mil­lions d’hommes, on observe une remar­quable conti­nuité des étapes. Les évé­ne­ments se suc­cèdent comme s’ils obéis­saient aux lois de la pesan­teur. Le rap­port mutuel des forces est véri­fié à chaque étape de deux façons : d’abord les masses montrent la puis­sance de leur impul­sion ; ensuite, les classes pos­sé­dantes, s’efforçant de prendre leur revanche, n’en décèlent que mieux leur isolement.

En février, les ouvriers et les sol­dats de Petrograd s’étaient sou­le­vés non seule­ment malgré la volonté patrio­tique de toutes les classes culti­vées, mais aussi en dépit des cal­culs des orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­naires. Les masses se mon­trèrent irré­sis­tibles. Si d’elles-mêmes elles s’en étaient rendu compte, elles seraient deve­nues le pou­voir. Mais il n’y avait pas encore à leur tête de parti révo­lu­tion­naire puis­sant et consa­cré. Le pou­voir tomba dans les mains de la démo­cra­tie petite-bour­geoise, camou­flée sous les cou­leurs du socia­lisme. Les men­che­viks et les socia­listes révo­lu­tion­naires étaient inca­pables de faire de la confiance des masses un autre usage que celui d’appeler au gou­ver­nail la bour­geoi­sie libé­rale, laquelle, à son tour, ne pou­vait se dis­pen­ser de mettre le pou­voir dont l’investissaient les conci­lia­teurs au ser­vice des inté­rêts de l’Entente.

Pendant les Journées d’avril, les régi­ments et les usines sou­le­vés – sans l’appel encore d’aucun parti – des­cendent dans les rues de Petrograd pour oppo­ser une résis­tance à la poli­tique impé­ria­liste du gou­ver­ne­ment que les conci­lia­teurs leur ont impo­sée. La mani­fes­ta­tion armée obtient un sen­sible succès. Milioukov, leader de l’impérialisme russe, est écarté du pou­voir. Les conci­lia­teurs entrent dans le gou­ver­ne­ment, sous appa­rence de fondés de pou­voir du peuple, mais en réa­lité comme commis de la bourgeoisie.

N’ayant résolu aucun des pro­blèmes qui ont pro­vo­qué la révo­lu­tion, le gou­ver­ne­ment de coa­li­tion viole en juin la trêve éta­blie de fait sur le front, en déclen­chant une offen­sive des troupes. Par cet acte, le régime de février, que carac­té­rise déjà une décrois­sante confiance des masses à l’égard des conci­lia­teurs, se porte à lui-même un coup fatal. Alors s’ouvre la période de la pré­pa­ra­tion immé­diate d’une seconde révolution.

Au début de juillet, le gou­ver­ne­ment, ayant der­rière lui toutes les classes pos­sé­dantes et ins­truites, dénon­çait toute mani­fes­ta­tion révo­lu­tion­naire comme une tra­hi­son à l’égard de la patrie et une aide appor­tée à l’ennemi. Les orga­ni­sa­tions offi­cielles de masses – soviets, partis social-patriotes – lut­taient contre l’offensive ouvrière de toutes leurs forces. Les bol­che­viks, pour des motifs de tac­tique, rete­naient les ouvriers et les sol­dats de des­cendre dans la rue. Néanmoins, les masses se mirent en branle. Le mou­ve­ment s’avéra irré­sis­tible et géné­ral. On n’apercevait pas le gou­ver­ne­ment. Les conci­lia­teurs se cachaient. Les ouvriers et les sol­dats se trou­vèrent, dans la capi­tale, maîtres de la situa­tion. L’offensive se brisa cepen­dant, devant l’insuffisante pré­pa­ra­tion de la pro­vince et du front.

À la fin du mois d’août, tous les organes et ins­ti­tu­tions des classes pos­sé­dantes tenaient pour un coup d’État contre-révo­lu­tion­naire : la diplo­ma­tie de l’Entente, les banques, les unions de pro­prié­taires ter­riens et d’industriels, le parti cadet, les États-majors, le corps des offi­ciers, la grande presse. L’organisateur du coup d’État ne fut per­sonne d’autre que le géné­ra­lis­sime qui s’appuyait sur le haut com­man­de­ment d’une armée comp­tant de nom­breux mil­lions d’hommes. Des effec­tifs spé­cia­le­ment choi­sis sur tous les fronts étaient trans­fé­rés, d’après un accord secret avec le chef du gou­ver­ne­ment, dans la direc­tion de Petrograd, sous appa­rence de consi­dé­ra­tions stratégiques.

Dans la capi­tale tout, sem­blait-il, était pré­paré pour le succès de l’entreprise : les ouvriers sont désar­més par les auto­ri­tés avec le concours des conci­lia­teurs ; les bol­che­viks ne cessent de rece­voir les coups ; les régi­ments les plus révo­lu­tion­naires sont éloi­gnés de la ville ; des cen­taines d’officiers sélec­tion­nés sont concen­trés pour former une troupe de choc ; avec les écoles de jun­kers et les cosaques, ils doivent consti­tuer une force impo­sante. Et quoi donc encore ? La conspi­ra­tion que pro­té­geaient, sem­blait-il, les dieux eux-mêmes, à peine se fut-elle heur­tée au peuple révo­lu­tion­naire qu’elle tomba immé­dia­te­ment en poussière.

Ces deux mou­ve­ments, au début de juillet et à la fin d’août, avaient entre eux le rap­port que peut avoir un théo­rème à son corol­laire. Les jour­nées de juillet avaient démon­tré la puis­sance d’un mou­ve­ment spon­tané des masses. Les jour­nées d’août décou­vrirent la com­plète impuis­sance des diri­geants. Ce rap­port des forces indi­quait qu’un nou­veau conflit était inévi­table. La pro­vince et le front, pen­dant ce temps, se joi­gnirent plus étroi­te­ment à la capi­tale. Cela pré­dé­ter­mi­nait la vic­toire d’octobre.

» La faci­lité avec laquelle Lenine et Trotsky réus­sirent à ren­ver­ser le der­nier gou­ver­ne­ment de coa­li­tion de Kérensky – écri­vait le cadet Nabokov – démon­tra l’impuissance interne de ce der­nier. Le degré de cette impuis­sance causa de la stu­pé­fac­tion même parmi les per­sonnes alors bien infor­mées. » Nabokov lui-même semble ne pas devi­ner qu’il s’agissait de sa propre impuis­sance, de l’impuissance de sa classe, de son régime social.

De même que, de la mani­fes­ta­tion armée de juillet, la courbe monte vers l’insurrection d’octobre, ainsi le mou­ve­ment de Kornilov semble une répé­ti­tion de la cam­pagne contre-révo­lu­tion­naire entre­prise par Kérensky dans les der­niers jours d’octobre. La seule force mili­taire que trouva, en fuyant sous la pro­tec­tion du fanion amé­ri­cain, le géné­ra­lis­sime de la démo­cra­tie, se réfu­giant au front pour échap­per aux bol­che­viks, fut encore le même troi­sième corps de cava­le­rie qui, deux mois aupa­ra­vant, était des­tiné par Kornilov à ren­ver­ser Kérensky lui-même. À la tête de ce corps, se trou­vait tou­jours le géné­ral cosaque Krasnov, monar­chiste mili­tant, qui avait été placé à ce poste par Kornilov : on ne pût trou­ver homme de guerre plus apte à la défense de la démocratie.

De ce corps, il ne res­tait guère d’ailleurs que le nom : il s’était réduit à quelques sot­nias de cosaques qui, après un essai manqué d’offensive contre les Rouges sous Petrograd, avaient fra­ter­nisé avec les mate­lots révo­lu­tion­naires et avaient livré Krasnov aux bol­che­viks. Kérensky se trouva forcé de fuir à la fois les cosaques et les mate­lots. C’est ainsi que huit mois après le ren­ver­se­ment de la monar­chie, les ouvriers se trou­vèrent à la tête du pays. Et s’y tinrent solidement.

» Qui donc croira – écri­vait à ce sujet, d’un ton indi­gné, le géné­ral russe Zalesky – qu’un garçon de cour ou bien un gar­dien du Palais de Justice aient pu deve­nir tout à coup pré­si­dents du congrès des juges de paix ? Ou bien un infir­mier deve­nant direc­teur d’ambulance ? Un coif­feur devient un haut fonc­tion­naire ? Un sous-lieu­te­nant d’hier passe géné­ra­lis­sime ? Un laquais d’hier ou bien un manœuvre est nommé préfet ! Celui qui hier encore grais­sait les roues des wagons devient chef d’une sec­tion du réseau ou bien chef de gare… Un ser­ru­rier est placé à la tête d’un atelier ! »

» Qui le croi­rait ? » Il fallut y croire. On ne pou­vait se dis­pen­ser d’y croire, puisque les sous-lieu­te­nants avaient battu les géné­raux ; le préfet, ex-manœuvre, avait mis à la raison les maîtres de la veille ; les grais­seurs des roues de wagons avaient amé­nagé les trans­ports ; les ser­ru­riers, en qua­lité de direc­teurs, avaient relevé l’industrie.

La tâche prin­ci­pale du régime poli­tique, d’après l’aphorisme anglais, est de mettre the right man in the right place. Comment appa­raît, de ce point de vue, l’expérience de 1917 ? Dans les deux pre­miers mois, la Russie était encore sous les ordres du droit de la monar­chie héré­di­taire, d’un homme désa­van­tagé par la nature, qui croyait aux reliques et obéis­sait à Raspoutine. Dans le cou­rant des huit mois qui sui­virent, les libé­raux et les démo­crates essayèrent, du haut de leurs posi­tions gou­ver­ne­men­tales, de démon­trer au peuple que les révo­lu­tions s’accomplissent pour que tout reste comme d’antan. Il n’est pas éton­nant que ces gens-là aient passé sur le pays comme des ombres flot­tantes, sans lais­ser de traces. À dater du 25 octobre se plaça à la tête de la Russie Lénine, la plus grande figure de l’histoire poli­tique de ce pays. Il était entouré d’un état-major de col­la­bo­ra­teurs qui, de l’aveu des pires enne­mis, savaient ce qu’ils vou­laient et étaient capables de com­battre pour atteindre leurs buts. Lequel donc des trois sys­tèmes se trouva, dans les condi­tions concrètes don­nées, capable de placer the right men in the right places ?

La montée his­to­rique de l’humanité, prise dans son ensemble, peut être résu­mée comme un enchaî­ne­ment de vic­toires de la conscience sur les forces aveugles – dans la nature, dans la société, dans l’homme même. La pensée cri­tique et créa­trice a pu se vanter des plus grands succès jusqu’à pré­sent dans la lutte contre la nature. Les sciences phy­sico-chi­miques sont déjà arri­vées à un point où l’homme se dis­pose évi­dem­ment à deve­nir le maître de la matière. Mais les rap­ports sociaux conti­nuent de s’établir à la res­sem­blance des atolls. Le par­le­men­ta­risme n’a éclairé que la sur­face de la société, et encore d’une lumière assez arti­fi­cielle. Comparée à la monar­chie et à d’autres héri­tages du can­ni­ba­lisme et de la sau­va­ge­rie des cavernes, la démo­cra­tie repré­sente, bien entendu, une grande conquête. Mais elle n’atteint en rien le jeu aveugle des forces dans les rap­ports mutuels de la société. C’est pré­ci­sé­ment sur ce domaine le plus pro­fond de l’inconscient que l’insurrection d’octobre a pour la pre­mière fois levé la main. Le sys­tème sovié­tique veut intro­duire un but et un plan dans les fon­da­tions mêmes d’une société où ne régnaient jusqu’ici que de simples consé­quences accumulées.

Les adver­saires ricanent en fai­sant remar­quer que le pays des soviets, quinze ans après l’insurrection, ne res­semble guère encore à un para­dis de bien-être uni­ver­sel. Cette argu­men­ta­tion ne pour­rait être dictée que par une exces­sive défé­rence devant la puis­sance magique des méthodes socia­listes, si elle ne s’expliquait en réa­lité par l’aveuglement de la haine. Le capi­ta­lisme a eu besoin de siècles entiers pour par­ve­nir, en éle­vant la science et la tech­nique, à jeter l’humanité dans l’enfer de la guerre et des crises. Les adver­saires n’accordent au socia­lisme qu’une quin­zaine d’années pour édi­fier et ins­tal­ler le para­dis sur la terre. Nous n’avons pas pris sur nous de tels enga­ge­ments. Nous n’avons jamais assi­gné de pareils délais. Les pro­ces­sus des grandes trans­for­ma­tions doivent être éva­lués à des mesures adéquates.

Mais les cala­mi­tés qui se sont abat­tues sur les vivants ? Mais le feu et le sang de la guerre civile ? Les consé­quences de la révo­lu­tion jus­ti­fient-elles en somme les vic­times qu’elle a cau­sées ? La ques­tion est téléo­lo­gique et par consé­quent sté­rile. Du même droit l’on pour­rait dire, en face des dif­fi­cul­tés et des afflic­tions d’une exis­tence per­son­nelle : cela valait-il la peine de naître au monde ? Les médi­ta­tions mélan­co­liques n’ont cepen­dant pas empê­ché jusqu’à pré­sent les gens ni d’engendrer, ni de naître. Même à l’époque actuelle d’intolérables cala­mi­tés, il n’y a qu’un très faible pour­cen­tage de la popu­la­tion de notre pla­nète qui recoure au sui­cide. Or, les peuples cherchent dans la révo­lu­tion une issue à d’intolérables tourments.

N’est-il pas remar­quable qu’au sujet des vic­times des révo­lu­tions sociales, ceux qui s’indignent le plus sou­vent sont ceux-là mêmes qui, s’ils n’ont pas été direc­te­ment les fau­teurs de la guerre mon­diale, en ont du moins apprêté et glo­ri­fié les vic­times, ou encore se sont rési­gnés à les voir tomber. À notre tour de deman­der : la guerre s’est-elle jus­ti­fiée ? Qu’a-t-elle donné ? Que nous a-t-elle appris ?

À peine est-il besoin de s’arrêter main­te­nant aux affir­ma­tions de pro­prié­taires russes lésés, d’après les­quels la révo­lu­tion aurait causé un avi­lis­se­ment cultu­rel du pays. Renversée par l’insurrection d’octobre, la culture de la noblesse ne repré­sen­tait en somme qu’une imi­ta­tion super­fi­cielle des modèles plus élevés de la culture occi­den­tale. Tout en res­tant inac­ces­sible au peuple russe, elle n’apportait rien d’essentiel au trésor de l’humanité.

La Révolution d’octobre a jeté les bases d’une nou­velle culture conçue pour servir à tous, et c’est pré­ci­sé­ment pour­quoi elle a pris tout de suite une impor­tance inter­na­tio­nale. Même si, par l’effet de cir­cons­tances défa­vo­rables et sous les coups de l’ennemi, le régime sovié­tique – admet­tons-le pour une minute – se trou­vait pro­vi­soi­re­ment ren­versé, l’ineffaçable marque de l’insurrection d’octobre res­te­rait tout de même sur toute l’évolution ulté­rieure de l’humanité.

Le lan­gage des nations civi­li­sées a net­te­ment marqué deux époques dans le déve­lop­pe­ment de la Russie. Si la culture ins­ti­tuée par la noblesse a intro­duit dans le lan­gage uni­ver­sel des bar­ba­rismes tels que tsar, pogrome, nagaïka. Octobre a inter­na­tio­na­lisé des mots comme bol­che­vik, soviet et pia­ti­letka. Cela suffit à jus­ti­fier la Révolution Prolétarienne, si d’ailleurs, on estime qu’elle ait besoin de justification.

Les commentaires sont fermés.