Alan Sennett, Revolutionary Marxism in Spain, 1930-1937,

Sur l’histoire de la révolution et de sa défaite dans l’Espagne des années 1930-1940

Un livre d'une grande portée éducative

Par Mis en ligne le 21 février 2017

L’étude que pré­sente Alan Sennett sur le mar­xisme révo­lu­tion­naire en Espagne est impor­tante, tant par son objet que par les thèmes spé­ci­fiques qu’il ana­lyse. La période cou­verte voit en effet les conflits de classe se tendre pro­gres­si­ve­ment jusqu’à un point de rup­ture, situa­tion qui amène la for­ma­tion puis l’élection en février 1936 du Front popu­laire espa­gnol ; les chan­ge­ments voulus par le peuple des cam­pagnes et des villes sont mul­tiples, démo­cra­tiques et sociaux : les pay­sans « occupent de grandes pro­prié­tés ter­riennes», les grèves ouvrières pro­li­fèrent, on exige « la des­truc­tion des orga­ni­sa­tions fas­cistes » (p.316), si bien qu’un groupe de géné­raux, à la tête des­quels se trouve notam­ment le Général Franco, s’engage dans un Coup d’État qu’il veut pré­ven­tif le 17 juillet sui­vant. L’effet direct du Coup, cepen­dant, s’avère dia­mé­tra­le­ment contraire à ce qu’en atten­daient les géné­raux : plutôt que de pré­ve­nir le déclen­che­ment d’un pro­ces­sus de révo­lu­tion ouverte, leur ten­ta­tive le sus­cite direc­te­ment et le jus­ti­fie. Des milices ouvrières et anti­fas­cistes sont for­mées alors que s’engage par la base syn­di­cale la col­lec­ti­vi­sa­tion d’entreprises et que s’élargit l’appropriation de grands domaines agri­coles. Débutent trois longues années d’une guerre civile féroce et sans merci, et d’un gou­ver­ne­ment de Front popu­laire qui, écrit Sennett, en vien­dra éga­le­ment à mener « une guerre civile dans la guerre civile», c’est-à-dire un gou­ver­ne­ment qui visera à conte­nir puis à faire régres­ser sur le ter­ri­toire qu’il contrôle le pro­ces­sus de la révo­lu­tion et les acquis des pre­miers mois de son dérou­le­ment. La défaite défi­ni­tive aux mains du fas­cisme fran­quiste -appuyé par l’Église « et les tra­di­tio­na­listes catho­liques, les monar­chistes, les ban­quiers, les indus­triels, les grands pro­prié­taires ter­riens » (p.316) – sur­vient quand les troupes insur­gées réus­sissent fina­le­ment à sub­ju­guer l’héroïque Catalogne en mars 1939. Plus la guerre civile se pour­sui­vait, plus il devint clair, par ailleurs, que « cer­tai­ne­ment la Grande Bretagne et peut-être même la France et les États-Unis sup­por­taient taci­te­ment Franco » (p.319), comme option la mieux en mesure de réins­tau­rer le règne sans par­tage de la pro­priété privée et d’une hié­rar­chie des pou­voirs l’assurant. Le pays entra alors en 1939 dans une période de dic­ta­ture fas­ciste qui allait durer trente-six années.

Les « mar­xistes révo­lu­tion­naires», que Sennett appelle aussi « com­mu­nistes dis­si­dents», pro­viennent de deux cou­rants issus d’exclusions du Parti com­mu­niste espa­gnol, chaque cou­rant s’étant consi­déré d’abord comme une frac­tion du PCE qui visait sa réforme. Le pre­mier des deux cou­rants fut celui que ras­sem­bla dans le BOC (Bloc ouvrier et paysan) Joaquin Maurin, diri­geant com­mu­niste en Catalogne. Maurin ne fut jamais trots­kyste, mais il avait refusé de condam­ner Trotsky ; il s’opposait aussi à des orien­ta­tions nou­velles sur l’Espagne pilo­tées par le Comintern (Internationale com­mu­niste) à comp­ter de 1926 ; il s’aligna à l’échelle mon­diale du côté des appuis à Boukharine dans le conflit de ce der­nier avec Staline, par­ti­ci­pant à une aile alors qua­li­fiée de droite. En fait, il fut exclu pour son refus de plier sans dis­cus­sion devant chaque direc­tive de Moscou. Ce moment était celui de la sta­li­ni­sa­tion de l’Internationale com­mu­niste, qui pro­dui­sit des phé­no­mènes iden­tiques dans tous les pays. Le deuxième cou­rant fut celui de l’Opposition de gauche inter­na­tio­nale en Espagne, com­po­sée des par­ti­sans des thèses de Léon Trotsky dans sa cri­tique des orien­ta­tions et des poli­tiques de la direc­tion sta­li­nienne de l’URSS et de l’Internationale com­mu­niste. La figure de proue de l’Opposition de gauche en Espagne devint vite Andrès Nin. Maurin et Nin étaient des vété­rans du mou­ve­ment ouvrier espa­gnol et inter­na­tio­nal ; Sennett sou­ligne éga­le­ment que plu­sieurs les consi­dèrent aujourd’hui comme les deux « contri­bu­teurs espa­gnols » prin­ci­paux au mar­xisme du 20e siècle. Nin, par exemple, avait été élu secré­taire natio­nal de la CNT (Confédération natio­nale du tra­vail), la grande cen­trale anar­cho-syn­di­ca­liste d’Espagne à son congrès de 1921. Lors d’un congrès pré­cé­dent, en 1919, il avait défendu la révo­lu­tion d’octobre et « prôné l’affiliation de la CNT » à l’Internationale com­mu­niste. En 1921 il fit partie de la délé­ga­tion de la CNT à Moscou « au congrès de fon­da­tion de l’Internationale syn­di­cale rouge» ; il resta alors en URSS comme l’un de ses res­pon­sables jusqu’à la fin de la décen­nie. Dès 1926 il s’était rap­pro­ché des thèses de Trotsky. Maurin, de son côté, avait aussi été actif à la CNT, dont il appré­ciait « l’esprit révo­lu­tion­naire com­ba­tif» ; il était éga­le­ment de la délé­ga­tion de la cen­trale au congrès de fon­da­tion de l’ISR en 1921. À son retour en Espagne, il devint secré­taire du Comité natio­nal de la CNT ; arrêté en 1921 et à nou­veau en 1925, il ne sortit de prison qu’à la fin de 1927. C’est dans la clan­des­ti­nité qu’il rejoi­gnit les rangs du PCE et il devint rapi­de­ment membre de son comité exé­cu­tif (pp 122-125). Dès le milieu des années 1930, encore qu’il jugeât alors sa réforme tou­jours pos­sible, il écri­vit que « l’Internationale com­mu­niste, qui avait été un centre de la révo­lu­tion mon­diale, s’était méta­mor­pho­sée en un ins­tru­ment au ser­vice de l’État sovié­tique » (p.191). Nin et Maurin étaient ori­gi­naires de Catalogne, qui comp­tait alors quelque 40% des tra­vailleurs indus­triels du pays. Ils avaient été asso­ciés dans leur jeu­nesse au mou­ve­ment cata­lan répu­bli­cain radi­cal, très autonomiste.

Ensemble, le BOC et les com­mu­nistes de gauche for­mèrent le 29 sep­tembre 1935 à Barcelone le POUM, le Parti ouvrier d’unification mar­xiste, qui vou­lait pré­ci­sé­ment réunir tous les com­mu­nistes dis­si­dents. Il n’était pas clai­re­ment établi si le POUM enten­dait se construire comme le parti de la révo­lu­tion en Espagne ou servir plutôt d’instrument à la for­ma­tion d’un tel parti. Les membres du POUM et le parti se sen­taient plus proches des syn­di­cats de la CNT que de ceux de l’UGT (Union géné­rale des tra­vailleurs), la cen­trale liée au parti social-démo­crate tra­di­tion­nel du pays, le PSOE (Parti socia­liste ouvrier d’Espagne). Au moment de la créa­tion du POUM, l’Opposition de gauche regrou­pait quelque 900 mili­tant-e-s répan­dus à tra­vers la Catalogne et d’autres régions du pays (p.187), le BOC de Maurin envi­ron 5 500, très concen­trés en Catalogne. Durant la pre­mière moitié des années 1930, la CNT comp­tait plus de 1 250 000 adhé­rents, dont 300 000 en Catalogne, et l’UGT plus d’un mil­lion de membres natio­na­le­ment. Le PCE n’avait pas trouvé les moyens de se déve­lop­per et ne pou­vait alors s’appuyer sur aucune ‘base de masse’. Durant la guerre civile, sous l’impact des mobi­li­sa­tions et de la radi­ca­li­sa­tion popu­laires, tous ces chiffres gros­si­ront for­te­ment pour toutes les orga­ni­sa­tions, dou­ble­ront même dans plu­sieurs cas.

Cela établi, le livre de Sennett s’adresse à des ques­tions qui ont consti­tué la matière même du 20e siècle, se sont posées à toutes les classes et ont servi pour une large part à défi­nir son his­toire poli­tique et sociale. Et sur ce ter­rain, son étude repré­sente un apport réel à la connais­sance. Soulignons en pre­mier lieu que Alan Sennett a pris le soin et la peine d’accompagner son texte d’un ‘appen­dice his­to­rique’ (un « his­to­ri­cal essay») par lequel il traite du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme en Espagne, des formes de la pro­priété des terres, de l’existence ou pas d’une révo­lu­tion bour­geoise vic­to­rieuse, his­to­rique et anté­rieure aux années 1930-1940, en rap­pe­lant les inter­pré­ta­tions prin­ci­pales de ces déve­lop­pe­ments et en fai­sant valoir ses propres posi­tions. Il se penche éga­le­ment dans cet ‘appen­dice’ sur l’évolution du mou­ve­ment ouvrier, de ses débuts au 19e siècle jusqu’à 1939, sur ses carac­té­ris­tiques spé­ci­fiques (telle la pré­sence d’un anar­chisme syn­di­cal de masse) et enfin sur l’histoire des ins­ti­tu­tions, de la monar­chie à la répu­blique et vice versa. Ce der­nier élé­ment est impor­tant parce qu’il rend compte de reven­di­ca­tions répu­bli­caines démo­cra­tiques popu­laires durant les années 1930 et de l’existence, pré­ci­sé­ment, de partis répu­bli­cains bour­geois. Je conseille for­te­ment de lire cet ‘appen­dice’ avant de s’engager dans les pages de l’analyse comme telle de la poli­tique du Front populaire.

De prime abord, l’objet du livre peut paraître un peu com­po­site. En intro­duc­tion, Sennett écrit que « ce livre a comme thème cen­tral (…) la théo­rie de la révo­lu­tion per­ma­nente » de Trotsky. Il entend mon­trer que « cette concep­tion du déve­lop­pe­ment his­to­rique » a eu un impact majeur sur la pensée et « l’action des com­mu­nistes dis­si­dents dans la période 1930-1937. L’influence de Trotsky est éga­le­ment visible dans (leur) cri­tique du sta­li­nisme, de même que dans leur ana­lyse du fas­cisme et de la dic­ta­ture ». Pour ce faire, Sennett pré­cise qu’il se pen­chera sur les acti­vi­tés et les idées poli­tiques propres de Maurin et de Nin. Puis on lit : « les objec­tifs prin­ci­paux de ce livre sont de deux ordres : en pre­mier, « sou­li­gner et éva­luer l’implication de Trotsky dans la révo­lu­tion espa­gnole (…) et éva­luer cette impli­ca­tion » à l’aune de la théo­rie de la révo­lu­tion per­ma­nente ; deuxiè­me­ment, voir jusqu’où et com­ment s’est mani­fes­tée cette influence (pp1-6). Mais en qua­trième de cou­ver­ture, il est pour­tant men­tionné aussi comme objec­tifs du livre l’étude « des idées poli­tiques du POUM, afin de com­prendre pour­quoi » il a adopté les posi­tions qui furent les siennes, puis l’étude et l’analyse « du rôle du POUM dans la révo­lu­tion espa­gnole», en consi­dé­rant par ailleurs sur cet aspect les points de vue de divers autres auteurs spé­cia­listes de cette période. Il y a ainsi plu­sieurs élé­ments, si je puis dire, que l’auteur annonce comme autant de buts cen­traux ou « prin­ci­paux » de son étude. Et c’est à la page 121, sur les 286 pages de texte à l’exclusion de l’appendice his­to­rique que com­porte le livre, que s’ouvre ce que Sennett appelle le « bulk of the book » (le « gros » du livre). C’est donc ce côté un peu com­po­site qui peut dérou­ter. Cela dit, concé­dons que ces nom­breux aspects « prin­ci­paux » sont géné­ra­le­ment fort bien trai­tés, dans leur com­plexité et leur signi­fi­ca­tion poli­tique pro­fonde. De sorte que le lec­teur ou la lec­trice doit, je crois, voir ce livre comme une contri­bu­tion d’histoire poli­tique et comme l’exploration de posi­tions théo­riques et le rappel de débats pro­gram­ma­tiques dont des issues dif­fé­rentes auraient incon­tes­ta­ble­ment pu conduire à l’apparition de « constel­la­tions » de forces poli­tiques éga­le­ment dif­fé­rentes de celles fina­le­ment adve­nues, selon un terme qu’utilise Sennett.

Cette his­toire poli­tique des com­mu­nistes dis­si­dents s’ouvre par une ana­lyse pré­ci­sé­ment de la révo­lu­tion chez Trotsky, du concept de « déve­lop­pe­ment inégal et com­biné», de la cri­tique de la notion sta­li­nienne du « socia­lisme dans un seul pays», de la contra­dic­tion entre la vision « per­ma­nen­tiste » («per­ma­nen­tist») de la révo­lu­tion et la concep­tion dite en anglais du « sta­gism», de l’étapisme, c’est-à-dire des étapes sépa­rées dans le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire, dont une étape bour­geoise dans un pays où la révo­lu­tion bour­geoise n’a pas eu lieu ou n’a pas été vic­to­rieuse. Cette étape bour­geoise est jugée en quelque sorte obli­ga­toire et il convient de la favo­ri­ser. Il s’agissait d’ailleurs d’une vieille posi­tion de la social-démo­cra­tie espa­gnole, le PSOE, qui appli­quait une com­pré­hen­sion méca­nique de la concep­tion mar­xiste de l’histoire. Les com­mu­nistes offi­ciels du PCE par­ta­ge­ront ce point de vue pen­dant toute la guerre civile : pour eux, l’objectif était la révo­lu­tion bour­geoise, dans une étape met­tant en confron­ta­tion le monde bour­geois démo­cra­tique et le monde aris­to­cra­tique. Quel que soit le point de vue de chacun et cha­cune à cet égard, il est sûr cepen­dant que l’absence d’une grande révo­lu­tion contre l’Ancien Régime en Espagne avait entraîné la survie de d’arrangements socioé­co­no­miques et poli­tiques d’une autre époque : d’où les besoins d’un débou­lon­ne­ment des formes en vigueur de la pro­priété ter­rienne, d’une démo­cra­ti­sa­tion dra­co­nienne de l’ensemble de la société et d’une recon­nais­sance élar­gie des liber­tés civiles et sociales, de la sépa­ra­tion de l’Église et de l’État (ce qui sup­po­sait la dis­so­lu­tion du pou­voir de l’Église en tant que telle), l’émancipation des femmes, la solu­tion des ques­tions natio­nales, dont les ori­gines pro­cé­daient notam­ment de « la faillite his­to­rique de l’absolutisme (et plus tard de la bour­geoi­sie, S.D.) dans l’œuvre d’unification du pays » (pp. 145, 278).

Le poids bien par­ti­cu­lier de ces ques­tions (aussi appe­lées sim­ple­ment « démo­cra­tiques») sur la vie de la société espa­gnole va donc jus­ti­fier pour cer­tains cou­rants poli­tiques l’idée que la révo­lu­tion popu­laire devrait être en une pre­mière étape démo­cra­tique bour­geoise, et non ouvrière. Au contraire, écrit Sennett, la vision per­ma­nen­tiste de l’histoire s’appuyait sur le constat qu’une même for­ma­tion bour­geoise puisse être édi­fiée sur la base d’un déve­lop­pe­ment inégal et com­biné (de ses régions, de ses sec­teurs éco­no­miques) et donner lieu à une hié­rar­chie des pou­voirs qui intègre à ses som­mets des groupes sociaux, voire des classes aux fon­de­ments socioé­co­no­miques d’origines dif­fé­rentes. Mais leurs pou­voirs s’articulent les uns aux autres à l’époque de l’impérialisme en une construc­tion à domi­nante bour­geoise ; en consé­quence, les acti­vi­tés et la vie éco­no­miques de ces groupes et classes sont assu­jet­ties à la loi du marché capi­ta­liste. De sorte que, la solu­tion des grandes ques­tions de démo­cra­tie bour­geoise se trouve à mettre en cause (plus ou moins entiè­re­ment, bien sûr) cette struc­ture inté­grée des pou­voirs, et donc à s’en prendre à la struc­ture exis­tante comme telle de la domi­na­tion bour­geoise. Même, la réso­lu­tion des ques­tions démo­cra­tiques peut exiger le recours à des mesures empié­tant déjà sur la pro­priété bour­geoise, ce qui sup­pose que le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire est uni.

Cette pré­sen­ta­tion étant faite, l’auteur s’arrête à l’histoire des partis ouvriers et engage l’analyse de leurs pro­grammes et ini­tia­tives propres durant les années 1920 et 1930. Son étude s’avère à cet égard sin­gu­liè­re­ment impor­tante, parce qu’elle met le lec­teur et la lec­trice d’aujourd’hui en lien avec les dis­cus­sions, ententes ou oppo­si­tions qui avaient cours entre orga­ni­sa­tions offi­ciel­le­ment enga­gées dans le ren­ver­se­ment du vieux monde ; elle montre aussi le rôle majeur que jouent les pro­grammes et les plates-formes dans cette entre­prise, puisque même des orga­ni­sa­tions de masse, urbaines et rurales, ne peuvent par leurs seuls nombres mener à une vic­toire. Démonstration a contra­rio : c’est en fonc­tion de son pro­gramme, ou de l’absence volon­taire de pro­gramme sur ce ter­rain (ce qui revient au même), que la CNT se refusa et se refu­sera tou­jours d’envisager comme telle la ques­tion d’une « dic­ta­ture pro­lé­ta­rienne» ; mais elle inté­grera les cabi­nets de Front popu­laire, natio­nal et de Catalogne, déci­sion de nature mani­fes­te­ment pro­gram­ma­tique. Pour elle, le pas­sage du pou­voir à la classe ouvrière dans la société était en voie de réa­li­sa­tion en 1936-1938, par les col­lec­ti­vi­sa­tions à la cam­pagne et à la ville qu’opéraient ses troupes… En tout état de cause, les sujets de réflexion et de débats s’avèrent alors mul­tiples, et sou­vent fon­da­men­taux -en par­ti­cu­lier pour ceux et celles qui veulent aujourd’hui trans­for­mer les rap­ports de pou­voir. Je n’en indi­que­rai que deux : la pro­blé­ma­tique de « l’agent révo­lu­tion­naire » dans un tel pro­ces­sus, com­plé­tée de celle du lien entre la com­po­si­tion des gou­ver­ne­ments de Front popu­laire et les ques­tions de nature démo­cra­tique bour­geoise en Espagne.

– Pour le mou­ve­ment ouvrier et socia­liste, comme on sait, l’agent social de la révo­lu­tion à l’époque du capi­ta­lisme est la classe ouvrière. Voilà pour­quoi Lénine tenait à pré­ci­ser que les mar­xistes cher­chaient à construire le parti de la classe révo­lu­tion­naire et non leur parti comme « groupe de révo­lu­tion­naires ». Pour une raison que j’ignore, Sennett voit l’agent révo­lu­tion­naire comme étant un parti : jamais il n’utilise une autre expres­sion, tou­jours il pré­sente le parti comme étant l’agent révo­lu­tion­naire, même s’il situe ce point de vue comme en conti­nuité de Lénine. Ce qui a des consé­quences immé­diates, pré­ci­sé­ment sur les plans théo­rique et stra­té­gique. Car si l’agent révo­lu­tion­naire est la classe ouvrière, cela signi­fie que la construc­tion de son parti doit être vue sous l’angle du pro­ces­sus social, c’est-à-dire que ce qui est néces­saire à l’avancement de la classe défi­nit le cadre de la construc­tion de ce parti. D’où l’extrême inté­rêt du débat entre Trotsky et ses propres par­ti­sans de l’Opposition de gauche sur l’opportunité ou pas de construire le POUM.

Pour Trotsky, l’intervention poli­tique en 1934-1936 devait plutôt s’opérer à l’intérieur du PSOE, site poli­tique pre­mier de la radi­ca­li­sa­tion pro­fonde dans laquelle était entrée la classe ouvrière ; il fal­lait s’inscrire dans ce mou­ve­ment, engagé sur un axe d’affrontement avec les appa­reils diri­geants très col­la­bo­ra­tion­nistes du parti. Même : Santiago Carrillo, le diri­geant des Jeunesses socia­listes d’alors s’adressa aux gens de l’Opposition de gauche puis du POUM pour les invi­ter expres­sé­ment à rejoindre son orga­ni­sa­tion. Mais jugeant ledit PSOE irré­mé­dia­ble­ment réfor­miste, Nin et Maurin refu­sèrent. Carrillo et les Jeunesses, cher­chant tou­jours une option de rechange au vieux réfor­misme social-démo­crate, vont alors se diri­ger du côté du PCE. Celui-ci répon­dit posi­ti­ve­ment et en avril 1936 fusion­nèrent les jeu­nesses com­mu­nistes et les jeu­nesses socia­listes. Carrillo amena avec lui 40 000 de ses cama­rades, four­nis­sant alors au PCE sa pre­mière base de masse. Nin et Maurin posaient donc de fait en dépit de ce qu’ils avan­çaient la for­ma­tion du POUM en stra­té­gie alter­na­tive à celle de la par­ti­ci­pa­tion à la radi­ca­li­sa­tion de masse qui s’exprimait dans le PSOE, parti his­to­rique de la classe ouvrière espagnole.

– Le second élé­ment de réflexion que je veux sug­gé­rer a trait au poids des « tâches démo­cra­tiques » tou­jours inac­com­plies dans l’Espagne des années 1930 ; c’est-à-dire, à la signi­fi­ca­tion poli­tique que prennent ces tâches dans le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire et à la manière d’envisager leur trai­te­ment. Comment carac­té­ri­ser ce pro­ces­sus, quels sont le pro­gramme et les buts qui lui cor­res­pondent ? Le PCE, les cou­rants du centre et de droite du PSOE et les partis répu­bli­cains bour­geois (comme des cou­rants natio­na­listes petits-bour­geois) par­ti­ci­pant à la coa­li­tion élec­to­rale du Front popu­laire qua­li­fiaient la révo­lu­tion en cours de « révo­lu­tion bour­geoise», aux objec­tifs his­to­riques de nature « démo­cra­tique-bour­geoise ». Dans le mou­ve­ment ouvrier, cette carac­té­ri­sa­tion sera le plus net­te­ment et de la façon la plus intran­si­geante mise en avant par le PCE ; le PSOE sera davan­tage agité sous la pres­sion des déve­lop­pe­ments, son grand diri­geant du moment, Largo Caballero, pre­mier ministre du Front popu­laire de sep­tembre 1936 à mai 1937, en étant arrivé par exemple à envi­sa­ger la for­ma­tion d’un gou­ver­ne­ment UGT-CNT. Notons à ce stade que l’auteur connaît indu­bi­ta­ble­ment l’objet de son étude : il sait, et le sou­ligne, que le POUM n’est pas trots­kyste, même si fort cou­ra­geu­se­ment et très publi­que­ment le parti va tou­jours dénon­cer les procès de Moscou et défendre l’intégrité révo­lu­tion­naire de Trotsky, il sait la dif­fé­rence entre un front popu­laire et un front uni ouvrier et, en consé­quence, il réus­sit à poser ana­ly­ti­que­ment que la gou­verne du Front popu­laire espa­gnol, auto-défi­nie comme de révo­lu­tion bour­geoise démo­cra­tique, en vient à être axée obli­ga­toi­re­ment sur la sta­bi­li­sa­tion puis la régres­sion du pro­ces­sus de révo­lu­tion ouvrière : en d’autres mots, sur la (re)construction d’un État bour­geois et la défense de la pro­priété privée, contre le rôle puis l’existence des milices popu­laires de base, de même que des ten­ta­tives de contrôle ouvrier sur l’économie. Un gou­ver­ne­ment de front popu­laire se défi­nit comme un gou­ver­ne­ment qui com­porte à la fois des repré­sen­tants des orga­ni­sa­tions ouvrières et des repré­sen­tants de partis bour­geois, sin­gu­liè­re­ment répu­bli­cains en Espagne. Par la force des choses, un tel gou­ver­ne­ment a comme pro­gramme un pro­gramme accep­table aux partis bour­geois. D’où cette idée amenée par Sennett que la guerre civile en Espagne entre les fran­quistes et le Front popu­laire se doubla d’une guerre civile sur le ter­ri­toire contrôlé par celui-ci, d’un conflit continu.

La concep­tion d’une étape de « révo­lu­tion bour­geoise » a fourni jusqu’à la fin une cou­ver­ture poli­tico-idéo­lo­gique au gou­ver­ne­ment de Front popu­laire. Staline avait d’ailleurs fait par­ve­nir en décembre 1936 au pre­mier ministre Largo Caballero une lettre lui conseillant la « modé­ra­tion » et de cher­cher à ne pas heur­ter « la pay­san­ne­rie non plus que ‘la petite et la moyenne bour­geoi­sies urbaines en garan­tis­sant leurs droits de pro­priété’». Il fal­lait éviter, expli­quait Staline, que se répande à l’extérieur l’impression que l’Espagne était « une répu­blique com­mu­niste » (p.247). Pour des rai­sons décou­lant sin­gu­liè­re­ment de sa poli­tique du « socia­lisme dans un seul pays», sur laquelle nous ne pou­vons nous arrê­ter, Staline vou­lait se ména­ger les bonnes grâces de la France et de la Grande-Bretagne en évi­tant de leur faire peur. En consé­quence, il favo­risa l’extinction du pro­ces­sus de révo­lu­tion ouvrière en Espagne. Dans la Catalogne en ébul­li­tion, par exemple, cela entraîna que soient désar­mées les patrouilles de la CNT dans les villes et assu­rée la construc­tion d’une « force de police unique», pro­fes­sion­na­li­sée. À cet effet, le Parti socia­liste uni de Catalogne (PSUC, la branche régio­nale du PCE) diri­gea le 3 mai 1937 l’attaque d’une « unité de police » contre les forces de la CNT qui « depuis le début de la guerre civile » tenait l’immeuble de la com­pa­gnie du télé­phone et des com­mu­ni­ca­tions Telefónica. Il s’agissait d’une action hau­te­ment sym­bo­lique, sur­ve­nant au milieu d’une cam­pagne tou­jours plus mar­quée contre les entre­prises col­lec­ti­vi­sées, de fait : contre le prin­cipe même de la col­lec­ti­vi­sa­tion à ce moment, accu­sée de désor­ga­ni­ser l’économie. Les mili­tante-s de la CNT défen­dirent les armes à la main leur main­mise sur la Telefónica, vite rejoints par des ren­forts du POUM. L’attaque de l’immeuble sus­cita de fait une réponse spon­ta­née et réso­lue des bases de la CNT et du POUM, qui ouvrit « quatre jours de com­bats de rue» ; tout aussi spon­ta­né­ment sur­girent des bar­ri­cades d’appui dans des quar­tiers ouvriers de Barcelone et des affron­te­ments armés entre tra­vailleurs et force poli­cière ‘régu­lière’. Des arrêts de tra­vail d’opposition à l’attaque contre les occu­pant-e-s de l’immeuble furent éga­le­ment déclen­chés. La conclu­sion des « jour­nées de mai 1937», une défaite sans appel des par­ti­sans du contrôle de la CNT sur les ins­tal­la­tions de la Telefónica, signala « le début de la fin de la révo­lu­tion espa­gnole», écrit Sennett, la défaite de la révo­lu­tion ouverte en 1936. Ces « jour­nées de mai 37 » entraî­nèrent à l’intérieur du camp opposé à Franco 400 morts et plus de 1 000 bles­sés (pp 253-257), lit­té­ra­le­ment le pro­duit d’une « guerre civile dans la guerre civile», l’expression n’est pas forcée.

La CNT avait alors, on l’a dit et aussi sur­pre­nant que cela puisse paraître, des ministres dans les cabi­nets du Front popu­laire au niveau natio­nal et dans le par­le­ment régio­nal de Catalogne. Elle avait appelé à la fin des com­bats lors des jour­nées de mai et à la reprise du tra­vail. Face à sa base, écrit Sennett, « elle n’allait jamais véri­ta­ble­ment se réta­blir » d’avoir eu ainsi « un pied dans chaque camp ». Andres Nin, du POUM, devint aussi ministre du gou­ver­ne­ment de front popu­laire de Catalogne. À Madrid, le POUM fai­sait partie du conseil de défense de la capi­tale. Maurin* était dis­paru depuis les tout débuts de la guerre civile. Toujours selon Sennett, le POUM fut cepen­dant à court terme l’organisation grande per­dante de la conclu­sion des jour­nées de mai, la CNT repré­sen­tant à ce moment un oppo­sant trop fort pour que sa légi­ti­mité soit ouver­te­ment prise à partie. Le POUM eut doré­na­vant à faire face à une cam­pagne sta­li­nienne d’envergure inter­na­tio­nale (partis com­mu­nistes, Comintern) menée sans relâche et féro­ce­ment, l’accusant d’être com­posé de « com­plices de Franco», « de traîtres trots­kystes», « d’agents de la Gestapo», « d’incontrôlables » etc., d’autant plus qu’à l’inverse de la direc­tion de la CNT, le POUM défen­dit haut et fort les résis­tant-e-s de la Telefónica. Nin fut chassé du gou­ver­ne­ment et le 16 juin 1937 la police arrêta l’ensemble du Comité exé­cu­tif du POUM, dont Nin. Sous la conduite d’agents des ser­vices secrets russes, ce der­nier fut kid­nappé, amené à Madrid puis abattu par ses kid­nap­peurs après avoir été, selon plu­sieurs sources, dure­ment tor­turé (pp 240-265). Notons qu’à ce moment, le POUM n’avait pas réussi, on s’en doute main­te­nant, à se construire comme le parti de la classe révo­lu­tion­naire ni à servir d’instrument à sa for­ma­tion. Nin avait semblé plutôt conti­nuel­le­ment acculé à deman­der à la CNT de s’engager comme force de masse dans des ini­tia­tives que cette der­nière reje­tait, d’envisager par exemple une démarche ouvrant à la consti­tu­tion d’un gou­ver­ne­ment ouvrier, ainsi que le note encore Sennett.

Ce der­nier consi­dère par ailleurs que la for­mule poli­tique qu’avait éla­bo­rée Maurin au tour­nant des années 1930 pour défi­nir la sub­stance de la révo­lu­tion espa­gnole alors en ges­ta­tion, la for­mule d’une « révo­lu­tion démo­cra­tique socia­liste», était deve­nue à toutes fins utiles au moment de la for­ma­tion du POUM équi­va­lente à la théo­rie de la « révo­lu­tion per­ma­nente » de Trotsky. Je vou­drais mettre un bémol à cette affir­ma­tion. Il est vrai que Maurin consi­dé­rait en 1935 que le pas­sage des tâches démo­cra­tiques aux tâches socia­listes se dérou­le­rait dans un enchaî­ne­ment logique, quasi obli­ga­toire puisque le mou­ve­ment des masses popu­laires et le rôle de leurs partis se seraient avérés néces­saires à la solu­tion des pre­mières. Pourtant, durant le dérou­le­ment concret du pro­ces­sus de la révo­lu­tion, Nin et le POUM, à ce qu’il me semble, pré­sen­tèrent fon­da­men­ta­le­ment la par­ti­ci­pa­tion de ministres bour­geois (répu­bli­cains) aux cabi­nets du Front popu­laire comme pou­vant se jus­ti­fier sur la base des tâches démo­cra­tiques à accom­plir, ou comme pro­cé­dant de la pres­sion des tâches démo­cra­tiques, dans le cours d’un déve­lop­pe­ment devant ouvrir sur les tâches socia­listes. D’où cette idée du « grow over», telle que Sennett l’exprime, l’idée d’une révo­lu­tion pas­sant du moment démo­cra­tique au moment socia­liste en mûris­sant, s’élargissant puis en débou­chant pré­ci­sé­ment sur les tâches de nature socia­liste. Mais la révo­lu­tion per­ma­nente de Trotsky fai­sait valoir qu’à l’époque de l’impérialisme, il y a de nom­breuses tâches démo­cra­tiques dont le règle­ment même demande déjà d’empiéter sur le ter­rain de la pro­priété capi­ta­liste : par exemple, la natio­na­li­sa­tion des res­sources natu­relles pour réa­li­ser la sou­ve­rai­neté natio­nale, comme l’indépendance du Québec pour­rait aujourd’hui l’exiger (cet exemple est de moi).

De sorte que : s’il est juste que le POUM et la CNT ont cédé à la pres­sion poli­tique que l’existence même du Front popu­laire fai­sait peser sur eux en l’appuyant et en s’y joi­gnant, le POUM avant la CNT d’ailleurs, cela ne modi­fie en rien la fonc­tion poli­tique de ce Front popu­laire, qui fut de conte­nir le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire et de le dérou­ter, contri­buant direc­te­ment à la catas­trophe finale en affai­blis­sant les forces de la révo­lu­tion et en minant leur énergie.
Cela dit, en dépit d’autres élé­ments d’évaluation cri­tique et de ques­tions qu’il serait inté­res­sant de sou­le­ver auprès de l’auteur, je tiens à réaf­fir­mer mon appré­cia­tion gran­de­ment posi­tive de ce livre : très éclai­rant, ana­ly­ti­que­ment riche, une véri­table leçon d’histoire sur des objets d’étude à mettre au pro­gramme de toutes les géné­ra­tions militantes.

*Joaquin Maurin avait été élu en 1936 député du POUM au par­le­ment natio­nal de Madrid. Lors du Coup de Franco, il se trou­vait dans une région qui passa tout de suite du côté des géné­raux. Il fut arrêté alors qu’il ten­tait de fuir du côté de la France. Il purgea dix années de prison dans les geôles fas­cistes. Tout le monde en Catalogne le croyait cepen­dant mort depuis 1936, vic­time des pre­miers com­bats contre les troupes de Franco.

Alan Sennett, Revolutionary Marxism in Spain, 1930-1937, Coll. « Historical Materialism Book Series», Brill, Boston et Leyden, 2014

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