Sur l’histoire de la révolution et de sa défaite dans l’Espagne des années 1930-1940

L’étude que présente Alan Sennett sur le marxisme révolutionnaire en Espagne est importante, tant par son objet que par les thèmes spécifiques qu’il analyse. La période couverte voit en effet les conflits de classe se tendre progressivement jusqu’à un point de rupture, situation qui amène la formation puis l’élection en février 1936 du Front populaire espagnol ; les changements voulus par le peuple des campagnes et des villes sont multiples, démocratiques et sociaux : les paysans «occupent de grandes propriétés terriennes», les grèves ouvrières prolifèrent, on exige «la destruction des organisations fascistes» (p.316), si bien qu’un groupe de généraux, à la tête desquels se trouve notamment le Général Franco, s’engage dans un Coup d’État qu’il veut préventif le 17 juillet suivant. L’effet direct du Coup, cependant, s’avère diamétralement contraire à ce qu’en attendaient les généraux : plutôt que de prévenir le déclenchement d’un processus de révolution ouverte, leur tentative le suscite directement et le justifie. Des milices ouvrières et antifascistes sont formées alors que s’engage par la base syndicale la collectivisation d’entreprises et que s’élargit l’appropriation de grands domaines agricoles. Débutent trois longues années d’une guerre civile féroce et sans merci, et d’un gouvernement de Front populaire qui, écrit Sennett, en viendra également à mener «une guerre civile dans la guerre civile», c’est-à-dire un gouvernement qui visera à contenir puis à faire régresser sur le territoire qu’il contrôle le processus de la révolution et les acquis des premiers mois de son déroulement. La défaite définitive aux mains du fascisme franquiste -appuyé par l’Église «et les traditionalistes catholiques, les monarchistes, les banquiers, les industriels, les grands propriétaires terriens» (p.316) – survient quand les troupes insurgées réussissent finalement à subjuguer l’héroïque Catalogne en mars 1939. Plus la guerre civile se poursuivait, plus il devint clair, par ailleurs, que «certainement la Grande Bretagne et peut-être même la France et les États-Unis supportaient tacitement Franco» (p.319), comme option la mieux en mesure de réinstaurer le règne sans partage de la propriété privée et d’une hiérarchie des pouvoirs l’assurant. Le pays entra alors en 1939 dans une période de dictature fasciste qui allait durer trente-six années.

Les «marxistes révolutionnaires», que Sennett appelle aussi «communistes dissidents», proviennent de deux courants issus d’exclusions du Parti communiste espagnol, chaque courant s’étant considéré d’abord comme une fraction du PCE qui visait sa réforme. Le premier des deux courants fut celui que rassembla dans le BOC (Bloc ouvrier et paysan) Joaquin Maurin, dirigeant communiste en Catalogne. Maurin ne fut jamais trotskyste, mais il avait refusé de condamner Trotsky; il s’opposait aussi à des orientations nouvelles sur l’Espagne pilotées par le Comintern (Internationale communiste) à compter de 1926; il s’aligna à l’échelle mondiale du côté des appuis à Boukharine dans le conflit de ce dernier avec Staline, participant à une aile alors qualifiée de droite. En fait, il fut exclu pour son refus de plier sans discussion devant chaque directive de Moscou. Ce moment était celui de la stalinisation de l’Internationale communiste, qui produisit des phénomènes identiques dans tous les pays. Le deuxième courant fut celui de l’Opposition de gauche internationale en Espagne, composée des partisans des thèses de Léon Trotsky dans sa critique des orientations et des politiques de la direction stalinienne de l’URSS et de l’Internationale communiste. La figure de proue de l’Opposition de gauche en Espagne devint vite Andrès Nin. Maurin et Nin étaient des vétérans du mouvement ouvrier espagnol et international ; Sennett souligne également que plusieurs les considèrent aujourd’hui comme les deux «contributeurs espagnols» principaux au marxisme du 20e siècle. Nin, par exemple, avait été élu secrétaire national de la CNT (Confédération nationale du travail), la grande centrale anarcho-syndicaliste d’Espagne à son congrès de 1921. Lors d’un congrès précédent, en 1919, il avait défendu la révolution d’octobre et «prôné l’affiliation de la CNT » à l’Internationale communiste. En 1921 il fit partie de la délégation de la CNT à Moscou «au congrès de fondation de l’Internationale syndicale rouge»; il resta alors en URSS comme l’un de ses responsables jusqu’à la fin de la décennie. Dès 1926 il s’était rapproché des thèses de Trotsky. Maurin, de son côté, avait aussi été actif à la CNT, dont il appréciait «l’esprit révolutionnaire combatif»; il était également de la délégation de la centrale au congrès de fondation de l’ISR en 1921. À son retour en Espagne, il devint secrétaire du Comité national de la CNT; arrêté en 1921 et à nouveau en 1925, il ne sortit de prison qu’à la fin de 1927. C’est dans la clandestinité qu’il rejoignit les rangs du PCE et il devint rapidement membre de son comité exécutif (pp 122-125). Dès le milieu des années 1930, encore qu’il jugeât alors sa réforme toujours possible, il écrivit que «l’Internationale communiste, qui avait été un centre de la révolution mondiale, s’était métamorphosée en un instrument au service de l’État soviétique» (p.191). Nin et Maurin étaient originaires de Catalogne, qui comptait alors quelque 40% des travailleurs industriels du pays. Ils avaient été associés dans leur jeunesse au mouvement catalan républicain radical, très autonomiste.

Ensemble, le BOC et les communistes de gauche formèrent le 29 septembre 1935 à Barcelone le POUM, le Parti ouvrier d’unification marxiste, qui voulait précisément réunir tous les communistes dissidents. Il n’était pas clairement établi si le POUM entendait se construire comme le parti de la révolution en Espagne ou servir plutôt d’instrument à la formation d’un tel parti. Les membres du POUM et le parti se sentaient plus proches des syndicats de la CNT que de ceux de l’UGT (Union générale des travailleurs), la centrale liée au parti social-démocrate traditionnel du pays, le PSOE (Parti socialiste ouvrier d’Espagne). Au moment de la création du POUM, l’Opposition de gauche regroupait quelque 900 militant-e-s répandus à travers la Catalogne et d’autres régions du pays (p.187), le BOC de Maurin environ 5 500, très concentrés en Catalogne. Durant la première moitié des années 1930, la CNT comptait plus de 1 250 000 adhérents, dont 300 000 en Catalogne, et l’UGT plus d’un million de membres nationalement. Le PCE n’avait pas trouvé les moyens de se développer et ne pouvait alors s’appuyer sur aucune ‘base de masse’. Durant la guerre civile, sous l’impact des mobilisations et de la radicalisation populaires, tous ces chiffres grossiront fortement pour toutes les organisations, doubleront même dans plusieurs cas.

Cela établi, le livre de Sennett s’adresse à des questions qui ont constitué la matière même du 20e siècle, se sont posées à toutes les classes et ont servi pour une large part à définir son histoire politique et sociale. Et sur ce terrain, son étude représente un apport réel à la connaissance. Soulignons en premier lieu que Alan Sennett a pris le soin et la peine d’accompagner son texte d’un ‘appendice historique’ (un «historical essay») par lequel il traite du développement du capitalisme en Espagne, des formes de la propriété des terres, de l’existence ou pas d’une révolution bourgeoise victorieuse, historique et antérieure aux années 1930-1940, en rappelant les interprétations principales de ces développements et en faisant valoir ses propres positions. Il se penche également dans cet ‘appendice’ sur l’évolution du mouvement ouvrier, de ses débuts au 19e siècle jusqu’à 1939, sur ses caractéristiques spécifiques (telle la présence d’un anarchisme syndical de masse) et enfin sur l’histoire des institutions, de la monarchie à la république et vice versa. Ce dernier élément est important parce qu’il rend compte de revendications républicaines démocratiques populaires durant les années 1930 et de l’existence, précisément, de partis républicains bourgeois. Je conseille fortement de lire cet ‘appendice’ avant de s’engager dans les pages de l’analyse comme telle de la politique du Front populaire.

De prime abord, l’objet du livre peut paraître un peu composite. En introduction, Sennett écrit que «ce livre a comme thème central (…) la théorie de la révolution permanente» de Trotsky. Il entend montrer que «cette conception du développement historique» a eu un impact majeur sur la pensée et «l’action des communistes dissidents dans la période 1930-1937. L’influence de Trotsky est également visible dans (leur) critique du stalinisme, de même que dans leur analyse du fascisme et de la dictature». Pour ce faire, Sennett précise qu’il se penchera sur les activités et les idées politiques propres de Maurin et de Nin. Puis on lit : «les objectifs principaux de ce livre sont de deux ordres : en premier, «souligner et évaluer l’implication de Trotsky dans la révolution espagnole (…) et évaluer cette implication» à l’aune de la théorie de la révolution permanente; deuxièmement, voir jusqu’où et comment s’est manifestée cette influence (pp1-6). Mais en quatrième de couverture, il est pourtant mentionné aussi comme objectifs du livre l’étude «des idées politiques du POUM, afin de comprendre pourquoi» il a adopté les positions qui furent les siennes, puis l’étude et l’analyse «du rôle du POUM dans la révolution espagnole», en considérant par ailleurs sur cet aspect les points de vue de divers autres auteurs spécialistes de cette période. Il y a ainsi plusieurs éléments, si je puis dire, que l’auteur annonce comme autant de buts centraux ou «principaux» de son étude. Et c’est à la page 121, sur les 286 pages de texte à l’exclusion de l’appendice historique que comporte le livre, que s’ouvre ce que Sennett appelle le «bulk of the book» (le «gros» du livre). C’est donc ce côté un peu composite qui peut dérouter. Cela dit, concédons que ces nombreux aspects «principaux» sont généralement fort bien traités, dans leur complexité et leur signification politique profonde. De sorte que le lecteur ou la lectrice doit, je crois, voir ce livre comme une contribution d’histoire politique et comme l’exploration de positions théoriques et le rappel de débats programmatiques dont des issues différentes auraient incontestablement pu conduire à l’apparition de «constellations» de forces politiques également différentes de celles finalement advenues, selon un terme qu’utilise Sennett.

Cette histoire politique des communistes dissidents s’ouvre par une analyse précisément de la révolution chez Trotsky, du concept de «développement inégal et combiné», de la critique de la notion stalinienne du «socialisme dans un seul pays», de la contradiction entre la vision «permanentiste» («permanentist») de la révolution et la conception dite en anglais du «stagism», de l’étapisme, c’est-à-dire des étapes séparées dans le processus de transformation révolutionnaire, dont une étape bourgeoise dans un pays où la révolution bourgeoise n’a pas eu lieu ou n’a pas été victorieuse. Cette étape bourgeoise est jugée en quelque sorte obligatoire et il convient de la favoriser. Il s’agissait d’ailleurs d’une vieille position de la social-démocratie espagnole, le PSOE, qui appliquait une compréhension mécanique de la conception marxiste de l’histoire. Les communistes officiels du PCE partageront ce point de vue pendant toute la guerre civile : pour eux, l’objectif était la révolution bourgeoise, dans une étape mettant en confrontation le monde bourgeois démocratique et le monde aristocratique. Quel que soit le point de vue de chacun et chacune à cet égard, il est sûr cependant que l’absence d’une grande révolution contre l’Ancien Régime en Espagne avait entraîné la survie de d’arrangements socioéconomiques et politiques d’une autre époque : d’où les besoins d’un déboulonnement des formes en vigueur de la propriété terrienne, d’une démocratisation draconienne de l’ensemble de la société et d’une reconnaissance élargie des libertés civiles et sociales, de la séparation de l’Église et de l’État (ce qui supposait la dissolution du pouvoir de l’Église en tant que telle), l’émancipation des femmes, la solution des questions nationales, dont les origines procédaient notamment de «la faillite historique de l’absolutisme (et plus tard de la bourgeoisie, S.D.) dans l’œuvre d’unification du pays» (pp. 145, 278).

Le poids bien particulier de ces questions (aussi appelées simplement «démocratiques») sur la vie de la société espagnole va donc justifier pour certains courants politiques l’idée que la révolution populaire devrait être en une première étape démocratique bourgeoise, et non ouvrière. Au contraire, écrit Sennett, la vision permanentiste de l’histoire s’appuyait sur le constat qu’une même formation bourgeoise puisse être édifiée sur la base d’un développement inégal et combiné (de ses régions, de ses secteurs économiques) et donner lieu à une hiérarchie des pouvoirs qui intègre à ses sommets des groupes sociaux, voire des classes aux fondements socioéconomiques d’origines différentes. Mais leurs pouvoirs s’articulent les uns aux autres à l’époque de l’impérialisme en une construction à dominante bourgeoise ; en conséquence, les activités et la vie économiques de ces groupes et classes sont assujetties à la loi du marché capitaliste. De sorte que, la solution des grandes questions de démocratie bourgeoise se trouve à mettre en cause (plus ou moins entièrement, bien sûr) cette structure intégrée des pouvoirs, et donc à s’en prendre à la structure existante comme telle de la domination bourgeoise. Même, la résolution des questions démocratiques peut exiger le recours à des mesures empiétant déjà sur la propriété bourgeoise, ce qui suppose que le processus de transformation révolutionnaire est uni.

Cette présentation étant faite, l’auteur s’arrête à l’histoire des partis ouvriers et engage l’analyse de leurs programmes et initiatives propres durant les années 1920 et 1930. Son étude s’avère à cet égard singulièrement importante, parce qu’elle met le lecteur et la lectrice d’aujourd’hui en lien avec les discussions, ententes ou oppositions qui avaient cours entre organisations officiellement engagées dans le renversement du vieux monde ; elle montre aussi le rôle majeur que jouent les programmes et les plates-formes dans cette entreprise, puisque même des organisations de masse, urbaines et rurales, ne peuvent par leurs seuls nombres mener à une victoire. Démonstration a contrario : c’est en fonction de son programme, ou de l’absence volontaire de programme sur ce terrain (ce qui revient au même), que la CNT se refusa et se refusera toujours d’envisager comme telle la question d’une «dictature prolétarienne»; mais elle intégrera les cabinets de Front populaire, national et de Catalogne, décision de nature manifestement programmatique. Pour elle, le passage du pouvoir à la classe ouvrière dans la société était en voie de réalisation en 1936-1938, par les collectivisations à la campagne et à la ville qu’opéraient ses troupes… En tout état de cause, les sujets de réflexion et de débats s’avèrent alors multiples, et souvent fondamentaux -en particulier pour ceux et celles qui veulent aujourd’hui transformer les rapports de pouvoir. Je n’en indiquerai que deux : la problématique de «l’agent révolutionnaire» dans un tel processus, complétée de celle du lien entre la composition des gouvernements de Front populaire et les questions de nature démocratique bourgeoise en Espagne.

– Pour le mouvement ouvrier et socialiste, comme on sait, l’agent social de la révolution à l’époque du capitalisme est la classe ouvrière. Voilà pourquoi Lénine tenait à préciser que les marxistes cherchaient à construire le parti de la classe révolutionnaire et non leur parti comme «groupe de révolutionnaires». Pour une raison que j’ignore, Sennett voit l’agent révolutionnaire comme étant un parti : jamais il n’utilise une autre expression, toujours il présente le parti comme étant l’agent révolutionnaire, même s’il situe ce point de vue comme en continuité de Lénine. Ce qui a des conséquences immédiates, précisément sur les plans théorique et stratégique. Car si l’agent révolutionnaire est la classe ouvrière, cela signifie que la construction de son parti doit être vue sous l’angle du processus social, c’est-à-dire que ce qui est nécessaire à l’avancement de la classe définit le cadre de la construction de ce parti. D’où l’extrême intérêt du débat entre Trotsky et ses propres partisans de l’Opposition de gauche sur l’opportunité ou pas de construire le POUM.

Pour Trotsky, l’intervention politique en 1934-1936 devait plutôt s’opérer à l’intérieur du PSOE, site politique premier de la radicalisation profonde dans laquelle était entrée la classe ouvrière; il fallait s’inscrire dans ce mouvement, engagé sur un axe d’affrontement avec les appareils dirigeants très collaborationnistes du parti. Même : Santiago Carrillo, le dirigeant des Jeunesses socialistes d’alors s’adressa aux gens de l’Opposition de gauche puis du POUM pour les inviter expressément à rejoindre son organisation. Mais jugeant ledit PSOE irrémédiablement réformiste, Nin et Maurin refusèrent. Carrillo et les Jeunesses, cherchant toujours une option de rechange au vieux réformisme social-démocrate, vont alors se diriger du côté du PCE. Celui-ci répondit positivement et en avril 1936 fusionnèrent les jeunesses communistes et les jeunesses socialistes. Carrillo amena avec lui 40 000 de ses camarades, fournissant alors au PCE sa première base de masse. Nin et Maurin posaient donc de fait en dépit de ce qu’ils avançaient la formation du POUM en stratégie alternative à celle de la participation à la radicalisation de masse qui s’exprimait dans le PSOE, parti historique de la classe ouvrière espagnole.

– Le second élément de réflexion que je veux suggérer a trait au poids des «tâches démocratiques» toujours inaccomplies dans l’Espagne des années 1930 ; c’est-à-dire, à la signification politique que prennent ces tâches dans le processus révolutionnaire et à la manière d’envisager leur traitement. Comment caractériser ce processus, quels sont le programme et les buts qui lui correspondent ? Le PCE, les courants du centre et de droite du PSOE et les partis républicains bourgeois (comme des courants nationalistes petits-bourgeois) participant à la coalition électorale du Front populaire qualifiaient la révolution en cours de «révolution bourgeoise», aux objectifs historiques de nature «démocratique-bourgeoise». Dans le mouvement ouvrier, cette caractérisation sera le plus nettement et de la façon la plus intransigeante mise en avant par le PCE; le PSOE sera davantage agité sous la pression des développements, son grand dirigeant du moment, Largo Caballero, premier ministre du Front populaire de septembre 1936 à mai 1937, en étant arrivé par exemple à envisager la formation d’un gouvernement UGT-CNT. Notons à ce stade que l’auteur connaît indubitablement l’objet de son étude : il sait, et le souligne, que le POUM n’est pas trotskyste, même si fort courageusement et très publiquement le parti va toujours dénoncer les procès de Moscou et défendre l’intégrité révolutionnaire de Trotsky, il sait la différence entre un front populaire et un front uni ouvrier et, en conséquence, il réussit à poser analytiquement que la gouverne du Front populaire espagnol, auto-définie comme de révolution bourgeoise démocratique, en vient à être axée obligatoirement sur la stabilisation puis la régression du processus de révolution ouvrière : en d’autres mots, sur la (re)construction d’un État bourgeois et la défense de la propriété privée, contre le rôle puis l’existence des milices populaires de base, de même que des tentatives de contrôle ouvrier sur l’économie. Un gouvernement de front populaire se définit comme un gouvernement qui comporte à la fois des représentants des organisations ouvrières et des représentants de partis bourgeois, singulièrement républicains en Espagne. Par la force des choses, un tel gouvernement a comme programme un programme acceptable aux partis bourgeois. D’où cette idée amenée par Sennett que la guerre civile en Espagne entre les franquistes et le Front populaire se doubla d’une guerre civile sur le territoire contrôlé par celui-ci, d’un conflit continu.

La conception d’une étape de «révolution bourgeoise» a fourni jusqu’à la fin une couverture politico-idéologique au gouvernement de Front populaire. Staline avait d’ailleurs fait parvenir en décembre 1936 au premier ministre Largo Caballero une lettre lui conseillant la «modération» et de chercher à ne pas heurter «la paysannerie non plus que ‘la petite et la moyenne bourgeoisies urbaines en garantissant leurs droits de propriété’». Il fallait éviter, expliquait Staline, que se répande à l’extérieur l’impression que l’Espagne était «une république communiste» (p.247). Pour des raisons découlant singulièrement de sa politique du «socialisme dans un seul pays», sur laquelle nous ne pouvons nous arrêter, Staline voulait se ménager les bonnes grâces de la France et de la Grande-Bretagne en évitant de leur faire peur. En conséquence, il favorisa l’extinction du processus de révolution ouvrière en Espagne. Dans la Catalogne en ébullition, par exemple, cela entraîna que soient désarmées les patrouilles de la CNT dans les villes et assurée la construction d’une «force de police unique», professionnalisée. À cet effet, le Parti socialiste uni de Catalogne (PSUC, la branche régionale du PCE) dirigea le 3 mai 1937 l’attaque d’une «unité de police» contre les forces de la CNT qui «depuis le début de la guerre civile» tenait l’immeuble de la compagnie du téléphone et des communications Telefónica. Il s’agissait d’une action hautement symbolique, survenant au milieu d’une campagne toujours plus marquée contre les entreprises collectivisées, de fait : contre le principe même de la collectivisation à ce moment, accusée de désorganiser l’économie. Les militante-s de la CNT défendirent les armes à la main leur mainmise sur la Telefónica, vite rejoints par des renforts du POUM. L’attaque de l’immeuble suscita de fait une réponse spontanée et résolue des bases de la CNT et du POUM, qui ouvrit «quatre jours de combats de rue»; tout aussi spontanément surgirent des barricades d’appui dans des quartiers ouvriers de Barcelone et des affrontements armés entre travailleurs et force policière ‘régulière’. Des arrêts de travail d’opposition à l’attaque contre les occupant-e-s de l’immeuble furent également déclenchés. La conclusion des «journées de mai 1937», une défaite sans appel des partisans du contrôle de la CNT sur les installations de la Telefónica, signala «le début de la fin de la révolution espagnole», écrit Sennett, la défaite de la révolution ouverte en 1936. Ces «journées de mai 37» entraînèrent à l’intérieur du camp opposé à Franco 400 morts et plus de 1 000 blessés (pp 253-257), littéralement le produit d’une «guerre civile dans la guerre civile», l’expression n’est pas forcée.

La CNT avait alors, on l’a dit et aussi surprenant que cela puisse paraître, des ministres dans les cabinets du Front populaire au niveau national et dans le parlement régional de Catalogne. Elle avait appelé à la fin des combats lors des journées de mai et à la reprise du travail. Face à sa base, écrit Sennett, «elle n’allait jamais véritablement se rétablir» d’avoir eu ainsi «un pied dans chaque camp». Andres Nin, du POUM, devint aussi ministre du gouvernement de front populaire de Catalogne. À Madrid, le POUM faisait partie du conseil de défense de la capitale. Maurin* était disparu depuis les tout débuts de la guerre civile. Toujours selon Sennett, le POUM fut cependant à court terme l’organisation grande perdante de la conclusion des journées de mai, la CNT représentant à ce moment un opposant trop fort pour que sa légitimité soit ouvertement prise à partie. Le POUM eut dorénavant à faire face à une campagne stalinienne d’envergure internationale (partis communistes, Comintern) menée sans relâche et férocement, l’accusant d’être composé de «complices de Franco», «de traîtres trotskystes», «d’agents de la Gestapo», «d’incontrôlables» etc., d’autant plus qu’à l’inverse de la direction de la CNT, le POUM défendit haut et fort les résistant-e-s de la Telefónica. Nin fut chassé du gouvernement et le 16 juin 1937 la police arrêta l’ensemble du Comité exécutif du POUM, dont Nin. Sous la conduite d’agents des services secrets russes, ce dernier fut kidnappé, amené à Madrid puis abattu par ses kidnappeurs après avoir été, selon plusieurs sources, durement torturé (pp 240-265). Notons qu’à ce moment, le POUM n’avait pas réussi, on s’en doute maintenant, à se construire comme le parti de la classe révolutionnaire ni à servir d’instrument à sa formation. Nin avait semblé plutôt continuellement acculé à demander à la CNT de s’engager comme force de masse dans des initiatives que cette dernière rejetait, d’envisager par exemple une démarche ouvrant à la constitution d’un gouvernement ouvrier, ainsi que le note encore Sennett.

Ce dernier considère par ailleurs que la formule politique qu’avait élaborée Maurin au tournant des années 1930 pour définir la substance de la révolution espagnole alors en gestation, la formule d’une «révolution démocratique socialiste», était devenue à toutes fins utiles au moment de la formation du POUM équivalente à la théorie de la «révolution permanente» de Trotsky. Je voudrais mettre un bémol à cette affirmation. Il est vrai que Maurin considérait en 1935 que le passage des tâches démocratiques aux tâches socialistes se déroulerait dans un enchaînement logique, quasi obligatoire puisque le mouvement des masses populaires et le rôle de leurs partis se seraient avérés nécessaires à la solution des premières. Pourtant, durant le déroulement concret du processus de la révolution, Nin et le POUM, à ce qu’il me semble, présentèrent fondamentalement la participation de ministres bourgeois (républicains) aux cabinets du Front populaire comme pouvant se justifier sur la base des tâches démocratiques à accomplir, ou comme procédant de la pression des tâches démocratiques, dans le cours d’un développement devant ouvrir sur les tâches socialistes. D’où cette idée du «grow over», telle que Sennett l’exprime, l’idée d’une révolution passant du moment démocratique au moment socialiste en mûrissant, s’élargissant puis en débouchant précisément sur les tâches de nature socialiste. Mais la révolution permanente de Trotsky faisait valoir qu’à l’époque de l’impérialisme, il y a de nombreuses tâches démocratiques dont le règlement même demande déjà d’empiéter sur le terrain de la propriété capitaliste : par exemple, la nationalisation des ressources naturelles pour réaliser la souveraineté nationale, comme l’indépendance du Québec pourrait aujourd’hui l’exiger (cet exemple est de moi).

De sorte que : s’il est juste que le POUM et la CNT ont cédé à la pression politique que l’existence même du Front populaire faisait peser sur eux en l’appuyant et en s’y joignant, le POUM avant la CNT d’ailleurs, cela ne modifie en rien la fonction politique de ce Front populaire, qui fut de contenir le processus révolutionnaire et de le dérouter, contribuant directement à la catastrophe finale en affaiblissant les forces de la révolution et en minant leur énergie.
Cela dit, en dépit d’autres éléments d’évaluation critique et de questions qu’il serait intéressant de soulever auprès de l’auteur, je tiens à réaffirmer mon appréciation grandement positive de ce livre : très éclairant, analytiquement riche, une véritable leçon d’histoire sur des objets d’étude à mettre au programme de toutes les générations militantes.

*Joaquin Maurin avait été élu en 1936 député du POUM au parlement national de Madrid. Lors du Coup de Franco, il se trouvait dans une région qui passa tout de suite du côté des généraux. Il fut arrêté alors qu’il tentait de fuir du côté de la France. Il purgea dix années de prison dans les geôles fascistes. Tout le monde en Catalogne le croyait cependant mort depuis 1936, victime des premiers combats contre les troupes de Franco.

 

Alan Sennett, Revolutionary Marxism in Spain, 1930-1937, Coll. «Historical Materialism Book Series», Brill, Boston et Leyden, 2014