Article 8

L’actualité de Lénine *

1917-2017 -- Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 01 mars 2017

2017 marque le cen­tième anni­ver­saire de la révo­lu­tion sovié­tique en Russie. Pendant plu­sieurs années et notam­ment pen­dant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néo­li­bé­rale et conser­va­trice, cet évè­ne­ment mar­quant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intel­lec­tuels de ser­vice de ce grand virage, la révo­lu­tion sovié­tique est deve­nue le point de départ du « tota­li­ta­risme », d‘une « guerre des civi­li­sa­tions » entre l’« Occident » moderne et les peuples « bar­bares ». Depuis, la situa­tion a quelque peu changé. Devant l’impulsion des grands mou­ve­ments popu­laires des 15 der­nières années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde der­rière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réel­le­ment passé en 1917 ? Pourquoi cette révo­lu­tion qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consa­crée de John Reed, s’est trans­for­mée ? Quelles sont les leçons qui s’en dégagent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les prin­ci­paux protagonistes ?


La pensée stra­té­gique défi­nit une dis­po­ni­bi­lité per­for­ma­tive à l’événement qui peut sur­ve­nir. Mais cet évé­ne­ment n’est pas l’événement absolu, venu de nulle part. Il s’inscrit dans des condi­tions de pos­si­bi­lité his­to­ri­que­ment déter­mi­nées. C’est ce qui le dis­tingue du miracle reli­gieux. Ainsi la crise révo­lu­tion­naire de 1917 et son dénoue­ment insur­rec­tion­nel deviennent stra­té­gi­que­ment pen­sables dans l’horizon tracé par Le Développement du capi­ta­lisme en Russie. Ce rap­port dia­lec­tique entre néces­sité et contin­gence, struc­ture et rup­ture, his­toire et évé­ne­ment, fonde la pos­si­bi­lité d’une poli­tique orga­ni­sée dans la durée alors que le pari arbi­trai­re­ment volon­ta­riste sur une irrup­tion évé­ne­men­tielle, s’il permet de résis­ter à l’air du temps, débouche plus sou­vent sur une pos­ture de résis­tance esthé­ti­sante que sur un enga­ge­ment mili­tant à modi­fier patiem­ment le cours des choses.

Pour Lénine – comme pour Trotski – la crise révo­lu­tion­naire se noue et débute sur l’arène natio­nale, qui consti­tue à l’époque le cadre de la lutte pour l’hégémonie, pour s’inscrire dans la dyna­mique de la révo­lu­tion mon­diale. La crise dans laquelle surgit la dua­lité de pou­voir ne se réduit donc pas à une crise éco­no­mique ou à un conflit immé­diat entre tra­vail sala­rié et capi­tal dans le procès de pro­duc­tion. La ques­tion léni­niste – « Qui l’emportera ? » – est celle du lea­der­ship poli­tique : quelle classe sera capable de résoudre les contra­dic­tions qui étouffent la société, capable d’imposer une logique alter­na­tive à celle de l’accumulation du capi­tal, capable de dépas­ser les rap­ports de pro­duc­tion exis­tants et d’ouvrir un nou­veau champ de possibles.

La crise révo­lu­tion­naire n’est donc pas une simple crise sociale, c’est aussi une crise natio­nale : en Russie comme en Allemagne, en Espagne comme en Chine. La ques­tion est aujourd’hui sans doute plus com­plexe dans la mesure où la glo­ba­li­sa­tion capi­ta­liste ren­force l’imbrication des espaces natio­naux, conti­nen­taux, mondiaux.
Une crise révo­lu­tion­naire dans un pays majeur aurait immé­dia­te­ment une dimen­sion inter­na­tio­nale et deman­de­rait des réponses en termes aussi bien natio­naux que conti­nen­taux, voire direc­te­ment mon­diaux sur des ques­tions comme l’énergie, l’écologie, la poli­tique d’armement, les flux migra­toires, etc. Il n’en demeure pas moins illu­soire de croire échap­per à cette dif­fi­culté en éli­mi­nant la ques­tion de la conquête du pou­voir poli­tique (sous pré­texte que le pou­voir serait aujourd’hui déter­ri­to­ria­lisé et dis­sé­miné par­tout et nulle part) au profit d’une rhé­to­rique des « contre-pouvoirs ».

Le pou­voir éco­no­mique, mili­taire, cultu­rel est peut-être plus dis­sé­miné mais aussi plus concen­tré que jamais. On peut feindre d’ignorer le pou­voir, mais lui ne vous oubliera pas. On peut faire le fier en pré­ten­dant refu­ser de le prendre, mais de la Catalogne de 1937 au Chiapas, en pas­sant par le Chili, l’expérience démontre jusqu’à ce jour que lui n’hésitera pas à vous prendre de la plus bru­tale manière. En un mot, une stra­té­gie de contre-pou­voir n’a de sens que dans la pers­pec­tive d’un double pou­voir et de son dénoue­ment : qui l’emportera ?

Enfin, le « léni­nisme » et Lénine lui-même sont sou­vent iden­ti­fiés par les détrac­teurs à une forme his­to­rique de parti poli­tique qui serait morte avec l’effondrement des partis État bureau­cra­tiques. Il y a dans ce juge­ment expé­di­tif beau­coup d’ignorance his­to­rique et de fri­vo­lité poli­tique, qui s’explique, dans une cer­taine mesure seule­ment, par le trau­ma­tisme des pra­tiques staliniennes.

Plus que la ques­tion de la forme parti d’avant-garde héri­tée de Que Faire ?, l’expérience du siècle écoulé pose celle de la bureau­cra­ti­sa­tion comme phé­no­mène social. Car les orga­ni­sa­tions de masse (non seule­ment poli­tiques mais aussi syn­di­cales et asso­cia­tives) ne sont pas, loin s’en faut, les moins bureau­cra­tiques : le cas de la CFDT en France, du Parti socia­liste, du Parti com­mu­niste pré­ten­du­ment rénové ou des Verts est abso­lu­ment élo­quent sur ce point. Il y a au contraire – nous l’avons évoqué – dans la dis­tinc­tion léni­niste du parti et de la classe des pistes fécondes pour penser les rela­tions entre mou­ve­ments sociaux et repré­sen­ta­tion politique.

De même, dans les prin­cipes super­fi­ciel­le­ment décriés du cen­tra­lisme démo­cra­tique, les détrac­teurs retiennent sur­tout l’hypercentralisme bureau­cra­tique sinis­tre­ment illus­tré par les partis sta­li­niens. Mais une cer­taine cen­tra­li­sa­tion, loin de s’opposer à la démo­cra­tie, en est la condi­tion même. D’une part, parce que la déli­mi­ta­tion du parti est un moyen de résis­ter aux effets dis­sol­vants de l’idéologie domi­nante, mais aussi de viser à une cer­taine éga­lité entre membres, à contre-cou­rant des inéga­li­tés inévi­ta­ble­ment géné­rées par les rap­ports sociaux domi­nants et par la divi­sion du travail.

On voit très bien aujourd’hui com­ment l’affaiblissement de ces prin­cipes, loin de favo­ri­ser une démo­cra­tie supé­rieure, abou­tit à la coop­ta­tion média­tique et à la légi­ti­ma­tion plé­bis­ci­taire de diri­geants encore moins contrô­lés par la base. D’autre part, la démo­cra­tie d’un parti révo­lu­tion­naire vise à pro­duire des déci­sions col­lec­ti­ve­ment assu­mées pour agir sur les rap­ports de forces. Lorsque les détrac­teurs super­fi­ciels du léni­nisme pré­tendent se libé­rer d’une dis­ci­pline étouf­fante, ils vident en réa­lité toute dis­cus­sion de ses enjeux, la rédui­sant à un forum d’opinions qui n’engage per­sonne : après un échange de libre parole sans déci­sion com­mune, chacun peut repar­tir comme il était venu et aucune pra­tique com­mune ne permet de tester la vali­dité des posi­tions en présence.

Enfin, l’accent mis – notam­ment parmi les bureau­crates recy­clés des anciens partis com­mu­nistes – sur la crise de la forme-parti sert sou­vent à ne pas parler de la crise du contenu pro­gram­ma­tique et à jus­ti­fier le degré zéro de leur pré­oc­cu­pa­tion stratégique.

Une poli­tique sans partis (quel que soit le nom – mou­ve­ment, orga­ni­sa­tion, ligue, parti – qu’on leur donne) abou­tit dans la plu­part des cas à une poli­tique sans poli­tique : soit un sui­visme sans projet envers la spon­ta­néité des mou­ve­ments sociaux, soit la pire forme d’avant-gardisme indi­vi­dua­liste et éli­taire, soit enfin à un refou­le­ment de la poli­tique au profit de l’esthétique ou de l’éthique.

* Extraits d’un texte de Bensaïd repris dans Antoine Artous, La Politique comme art stra­té­gique, Syllepse 2011.

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