Le phénomène Slavoj Žižek

Le savant et le symbolique

Par Mis en ligne le 02 juillet 2010

Imaginons un ins­tant qu’une quin­zaine de doc­to­rants au chô­mage s’emparent d’un moyen de trans­port aérien et, mus par des motifs poli­tiques, s’en servent pour détruire le centre de Manhattan. Imaginons que ce fai­sant, ils four­nissent à George Bush un pré­texte pour enva­hir l’Afghanistan. Chez ceux qui s’opposent à la poli­tique de Bush se déga­ge­raient alors deux types de réac­tions.

Certains choi­si­raient une réponse qui appelle à l’imaginaire : c’est un coup de la CIA, c’est la stra­té­gie de la ten­sion, c’est un com­plot. D’autres feraient appel au sym­bo­lique : nous condam­nons cet acte atroce, mais le prin­ci­pal res­pon­sable du ter­ro­risme est l’impérialisme, et nous condam­nons éga­le­ment les jus­ti­fi­ca­tions guer­rières qui vont en être tirées, etc. On pour­rait objec­ter à ces deux démarches que leur impact sur le réel [1] est négli­geable. Pourtant nous, révo­lu­tion­naires, nous obs­ti­nons à faire de la poli­tique, c’est-à-dire agir essen­tiel­le­ment dans le domaine du sym­bo­lique.

La dis­tinc­tion entre l’imaginaire, le sym­bo­lique et le réel est un élé­ment fon­da­men­tal de la pensée du psy­cha­na­lyste Jacques Lacan. Lacan n’était pas spé­cia­le­ment poli­tisé mais la portée phi­lo­so­phique de ses concepts, qui touchent à la dia­lec­tique et à la phé­no­mé­no­lo­gie [2] autant qu’à la psy­cho­lo­gie cli­nique, est telle qu’il est pos­sible de les relier et de les confron­ter à ceux de la phi­lo­so­phie poli­tique, ce qui regarde cette revue de beau­coup plus près. Confronter Lacan, Hegel et Marx à la lumière de l’actualité, c’est le sens de l’œuvre du phi­lo­sophe slo­vène Slavoj Žižek.

Slavoj Žižek est aujourd’hui le pen­seur euro­péen le plus connu aux Etats-Unis après Jacques Derrida, sa noto­riété est déjà grande dans d’autres pays euro­péens et il pour­rait trou­ver pro­chai­ne­ment dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste et dans la gauche uni­ver­si­taire un écho com­pa­rable à celui qu’ont eu Toni Negri ou Miguel Benasayag. Ensuite à la dif­fé­rence de Toni Negri, Žižek avance des argu­ments en faveur d’une poli­ti­sa­tion plus intense et d’une inter­ven­tion plus sys­té­ma­tique des mili­tants poli­tiques dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Il popu­la­rise une inter­pré­ta­tion ori­gi­nale et inté­res­sante du léni­nisme, bien dif­fé­rente de celle cri­ti­quée par la gauche mou­ve­men­tiste ou, pire, cari­ca­tu­rée par les his­to­riens bour­geois. Enfin comme Toni Negri, Žižek rend le mar­xisme plus ‘rock n’ roll’ tout en lui étant, au moins par­tiel­le­ment, exté­rieur.

Qui est-il ? D’où vient-il ?

Slavoj Žižek est né à la fin des années qua­rante dans la partie slo­vène de la Yougoslavie. Il a par­ti­cipé aux mou­ve­ments d’opposition au régime sta­li­nien, notam­ment dans le cadre d’un comité pour la libé­ra­tion de jour­na­listes incul­pés et sur­tout d’un groupe artis­tique et poli­tique inti­tulé Neue Slowenische Kunst (NSK [3]), for­te­ment marqué par la vague punk. Žižek est psy­cha­na­lyste, dis­ciple de Jacques Lacan, et res­pon­sable de recherche en phi­lo­so­phie à l’université de Ljubljana. Il est ainsi l’auteur d’une thèse sur Hegel réa­li­sée à l’université Paris-VIII sous la direc­tion de Jacques-Alain Miller, gendre et proche col­la­bo­ra­teur de Lacan, thèse dans laquelle il confronte les concepts phi­lo­so­phiques déve­lop­pés par Lacan à l’oeuvre du fon­da­teur de la dia­lec­tique moderne (repu­bliée sous le titre Hegel, le plus sublime des hys­té­riques).

Les tra­vaux de Žižek sont essen­tiel­le­ment axés sur l’idéologie et l’émancipation vis-à-vis de celle-ci, et ce à trois niveaux dis­tincts mais non sépa­rés : esthé­tique (l’idéologie dans la culture de masse), poli­tique et per­son­nel. En cela, il est amené à reprendre et cri­ti­quer des théo­ries éla­bo­rées par l’école de Francfort [4] sur la manière dont l’idéologie s’élabore et se véhi­cule en s’emparant des affects des indi­vi­dus. Ce fai­sant, il n’a pas la pré­ten­tion d’élaborer un nou­veau sys­tème ou une théo­rie totale, dans le genre d’une énième ver­sion du freudo-mar­xisme.

D’après l’universitaire bri­tan­nique Ian Parker, auteur d’une intro­duc­tion cri­tique à la pensée de Žižek, cette démarche à trois niveaux, psy­cha­na­lyse, acti­vité poli­tique et créa­tion artis­tique, tourne autour de deux ques­tions cen­trales : com­ment sommes-nous cap­tu­rés et com­ment pou­vons-nous y échap­per ? Dans un style ver­ti­gi­neux où se mul­ti­plient les réfé­rences et les enchaî­ne­ments par­fois les plus sau­gre­nus, Žižek déve­loppe sa pensée sous la forme de petits articles très denses. Les thèmes abor­dés et les déve­lop­pe­ments sont mul­tiples et leur trai­te­ment sur­pre­nant, ren­voyant à des essais struc­tu­ra­listes, à des théo­ries psy­cha­na­ly­tiques, des films hol­ly­woo­diens, des pra­tiques sexuelles, des oeuvres lyriques, des publi­ci­tés et même des varié­tés de sani­taires. Cet article ne pré­tend pas faire une syn­thèse de la pensée de Žižek ni même un tour rapide, mais tendra plutôt à mettre l’accent sur une série d’angles inté­res­sant le débat poli­tique.

Pour la vérité du poli­tique contre les diver­sions du péri­po­li­tique

Il y a chez Žižek une détes­ta­tion évi­dente de toutes les formes d’éludation des ques­tions poli­tiques. Ces élu­da­tions sont cri­ti­quées sous leur forme carac­té­ris­tique de la société actuelle, mar­quée par le bor­nage étroit des pers­pec­tives his­to­riques et la pré­émi­nence des poli­tiques éco­no­miques libé­rales. Žižek s’approprie la typo­lo­gie de Jacques Rancière [5] sur les dif­fé­rentes formes du péri­po­li­tique :

l’archipolitique éta­blit un espace com­mu­nau­taire homo­gène dont le fonc­tion­ne­ment ne doit être inter­rogé ni de l’intérieur sous peine de mar­gi­na­li­sa­tion de la com­mu­nauté, ni de l’extérieur.

le para­po­li­tique réduit le conflit poli­tique à la com­pé­ti­tion dans l’espace de la repré­sen­ta­tion. Cela signi­fie pour la gauche faire le maxi­mum de conces­sions pour gagner des seg­ments de mar­chés élec­to­raux : il ne faut pas faire peur à madame Michu, si la droite dit des flics alors disons plus de flics, si la droite dit plus de flics alors disons mieux de flics, etc. Cette repré­sen­ta­tion est assez pré­gnante dans les pré­ten­dues théo­ries éco­no­miques qui résument la vie poli­tique à un marché avec une offre et une demande.

le méta­po­li­tique assume le conflit poli­tique mais uni­que­ment comme un théâtre d’ombre. La vérité est ailleurs, dans le champ éco­no­mique par exemple. Les conflits poli­tiques sont réduits à des tem­pêtes dans un verre d’eau tandis que l’intervention néces­saire se concentre dans le domaine où ‘ça’ bouge vrai­ment : oh, tout cela ne chan­gera pas grand-chose aux condi­tions de vie de la popu­la­tion labo­rieuse. La mise à dis­tance des pas­sions poli­tiques s’en trouve faci­li­tée, l’implication réduite.

l’ultrapolitique est la refor­mu­la­tion de la poli­tique en termes de guerre. Il n’est pas néces­saire de ren­for­cer ses posi­tions, de s’arroger la légi­ti­mité pour diri­ger la société et de mar­gi­na­li­ser l’adversaire mais seule­ment de l’écraser mili­tai­re­ment, à l’instar des fac­tions armées à base eth­nique dans la dis­lo­ca­tion you­go­slave.

le post-poli­tique est carac­té­risé par la négo­cia­tion com­mer­ciale et le com­pro­mis stra­té­gique et tente de blo­quer toute uni­ver­sa­li­sa­tion des demandes par­ti­cu­lières. Pour pro­po­ser un exemple élo­quent, nous dirons que l’émission de télé­vi­sion où Chirac a défendu le traité consti­tu­tion­nel euro­péen devant un panel de jeunes était une petite mer­veille de post-poli­tique. Le pré­sident comme les ani­ma­teurs se sont ingé­niés à faire en sorte que les ques­tions posées par les invi­tés ne témoignent que de reven­di­ca­tions caté­go­rielles et ne remettent d’aucune façon en cause la logique même à l’oeuvre dans la construc­tion euro­péenne libé­rale. “Alors ne vous inquié­tez pas pour vos inté­rêts, Monsieur l’agriculteur, je vous garan­tis que nous serons en meilleure posi­tion pour les défendre si le oui passe. Et vous, Madame la repré­sen­tante d’une mino­rité eth­nique, nous vous avons concédé un para­graphe rap­pe­lant votre exis­tence, ce qui devrait, je crois, vous encou­ra­ger à sou­te­nir ce texte. Quant à vous Monsieur le reli­gieux, merci de tenir compte des faci­li­tés que la consti­tu­tion vous pro­cure et de la sou­te­nir ardem­ment dans vos prêches. D’autres ques­tions ?”.

C’est pour ce der­nier aspect que Žižek réserve ses charges les plus viru­lentes. Outre qu’il a signé un texte inter­na­tio­nal de sou­tien au ‘non’ de gauche en France, il a publié plu­sieurs textes pour­fen­dant le carac­tère post-poli­tique, et du traité consti­tu­tion­nel, et de la cam­pagne média­tique des­ti­née à le vendre. La pro­mo­tion faite par les par­ti­sans pré­ten­du­ment de gauche du traité (si l’on fait abs­trac­tion des contor­sions étranges de Negri) a beau­coup porté sur la charte des droits fon­da­men­taux, soit un corpus de droits indis­cu­tables sur les prin­cipes, pour faire passer un volet éco­no­mique tout aussi indis­cu­table dans les faits. Une seule voie est pos­sible, le rôle de la droite et de la gauche se can­tonne à en négo­cier les moda­li­tés d’application, le reste est déjà acquis d’avance et ceux qui s’y opposent ne font que se four­voyer dans l’irrationalité. Dans le contexte post-poli­tique, l’économie est dépo­li­ti­sée et son fonc­tion­ne­ment est soumis à des lois indis­cu­tables. La contre­par­tie est que chaque groupe peut émettre des reven­di­ca­tions à condi­tion qu’elles se can­tonnent à des pré­oc­cu­pa­tions immé­diates et cor­po­ra­tistes, et qu’elles ne prennent pas un tour uni­ver­sa­liste qui ébran­le­rait la légi­ti­mité des domi­nants. La neu­tra­li­sa­tion du carac­tère poli­tique de l’économie réduit le champ du conflit poli­tique à un espace de négo­cia­tion entre par­ti­cu­la­rismes. Ainsi Žižek écrit-il que “l’opposition entre le fon­da­men­ta­lisme éth­nique-sexiste-reli­gieux et la tolé­rance mul­ti­cul­tu­relle est en défi­ni­tive une fausse oppo­si­tion : la neu­tra­li­sa­tion poli­tique de l’économie est le pos­tu­lat commun à ces deux extrêmes” [6]

Essayons de refor­mu­ler cette thèse de Žižek. Il existe dans les pays anglo-saxons une dis­ci­pline inti­tu­lée cultu­ral stu­dies, qui porte sur les flux cultu­rels et com­mu­ni­ca­tion­nels, notam­ment, dans le contexte de la mon­dia­li­sa­tion. Un émi­nent repré­sen­tant de cette dis­ci­pline, le pro­fes­seur Arjun Appadurai, lui-même uni­ver­si­taire amé­ri­cain d’origine indienne, a publié en 2001 un véri­table best-seller mon­dial inti­tulé Modernity at large et tra­duit en France sous le titre moins flam­boyant mais peut-être plus révé­la­teur de Après le colo­nia­lisme [7]. On y trouve, dans un style foi­son­nant qui rap­pelle l’effervescence des mul­ti­tudes dans leurs innom­brables flux, l’exposé idyl­lique d’un mul­ti­cul­tu­ra­lisme indo­lore, ayant coupé tout lien avec les guerres de colo­ni­sa­tion et l’exploitation de la main-d’oeuvre immi­grée qui l’ont fait naître.

Il est facile de louer le carac­tère ‘hybride’ du sujet migrant post­mo­derne, qui a depuis long­temps coupé ses liens avec des racines eth­niques spé­ci­fiques, flot­tant libre­ment entre dif­fé­rents cercles cultu­rels. Deux strates socio-poli­tiques tota­le­ment dif­fé­rentes sont mal­heu­reu­se­ment conden­sées ici : d’un côté, l’élite cos­mo­po­lite et la couche supé­rieure (à domi­nante uni­ver­si­taire) de la classe moyenne, dis­po­sant tou­jours des visas appro­priés leur per­met­tant de fran­chir les fron­tières afin de réa­li­ser leurs affaires (finan­cières, aca­dé­miques…) et par consé­quent capables d’’apprécier la dif­fé­rence’ ; de l’autre, le pauvre ouvrier (im)migrant chassé de son foyer par la pau­vreté ou la vio­lence (eth­nique, reli­gieuse), pour qui l’hybridité tant célé­brée désigne une expé­rience trau­ma­ti­sante qu’il vit dans sa chair et qui consiste à ne jamais être en situa­tion de nor­ma­li­ser et de léga­li­ser son statut. [8]

La célé­bra­tion d’un monde plus que jamais ouvert et plu­riel a consti­tué l’argument des défen­seurs de la modi­fi­ca­tion du régime d’accumulation du capi­tal connue sous le nom de mon­dia­li­sa­tion. Les restruc­tu­ra­tions et déman­tè­le­ments sociaux qui l’ont accom­pa­gnée sont pré­sen­tés comme un mal néces­saire mais incon­tour­nable car il est hors de ques­tion d’interroger poli­ti­que­ment les lois immuables de l’économie. L’idéologie béate d’une mon­dia­li­sa­tion heu­reuse qui se mani­fes­te­rait essen­tiel­le­ment par le métis­sage et la coexis­tence sus­cite de manière symé­trique des réac­tions fon­da­men­ta­listes et chau­vines, adap­tées à l’espace de confron­ta­tion stric­te­ment borné qu’elle concède.

Ce rai­son­ne­ment peut être illus­tré par le débat sur la Constitution euro­péenne. Il semble que le sté­réo­type désor­mais fameux du ‘plom­bier polo­nais’ ait été tout autant agité par les par­ti­sans du oui que par ceux du non. La stig­ma­ti­sa­tion des tra­vailleurs immi­grés était une atti­tude pré­vi­sible de la part du non de droite. Mais cet argu­ment a éga­le­ment été monté en épingle par les par­ti­sans du oui. Ce qu’ils vou­laient défendre de cette manière n’était pas la partie éco­no­mique dont il n’a même pas été jugé néces­saire qu’elle dût être défen­due, mais l’Europe comme coha­bi­ta­tion heu­reuse d’identités plu­rielles quoique mues par les mêmes machines [9] d’accumulation du capi­tal. Alors que les par­ti­sans du oui ne ces­saient d’affirmer que leur vic­toire “ren­for­ce­rait la posi­tion fran­çaise dans l’Europe”, l’irruption d’un ‘non’ de gauche, por­teur d’une repo­li­ti­sa­tion des ques­tion éco­no­mique, a permis la réémer­gence d’un uni­ver­sa­lisme poli­tique.

L’héritage de Lénine pour la refonte de la gauche

Il est très vivi­fiant qu’après l’ère du rela­ti­visme post-moderne, l’offensive idéo­lo­gique Furet-Courtois [10] et les aggior­na­men­tos à répé­ti­tion de la gauche poli­tique, il se trouve un pen­seur bran­ché pour affir­mer l’actualité de la pensée de Lénine. Žižek a publié à ce sujet un ouvrage inti­tulé Revolution at the gates. Il consi­dère impor­tant de ne pas envi­sa­ger l’activité poli­tique de Lénine comme la simple pour­suite opi­niâtre et inlas­sable des objec­tifs fixés en 1902 dans Que Faire ?, mais de rap­pe­ler au contraire la rup­ture capi­tale qui s’opère en 1914. Avec le vote des cré­dits de guerre, la faillite de la gauche et du mou­ve­ment ouvrier est totale. Ce désastre balaie jusqu’à ce que Lénine lui-même avait accom­pli depuis 1902, alors qu’il avait pris comme modèle d’organisation la social-démo­cra­tie alle­mande, ou plutôt la repré­sen­ta­tion ima­gi­naire qu’il avait de la social-démo­cra­tie alle­mande. Žižek nous invite à apprendre du Lénine de cette catas­trophe, qui ne tombe pas dans ce pathos néga­tif qui consi­dère que « l’acte authen­tique ultime est d’admettre l’échec qui révèle la vérité » [11], mais se plonge dans les nou­velles tâches urgentes de l’heure.

Entre son retour d’exil et la Révolution d’octobre, Lénine a conscience qu’il faut saisir le moment, prendre le risque de passer à l’acte. Pour cette raison, il est moqué par la direc­tion bol­che­vique, qui consi­dère que le moment n’est pas encore venu, que la révo­lu­tion ne peut que se conten­ter d’être une révo­lu­tion bour­geoise-démo­cra­tique. Le pro­ces­sus qui mène à la déci­sion de la prise du pou­voir n’est pas celui de l’imposition pro­gres­sive du point de vue de Lénine dans le parti, un point de vue qui aurait été tel­le­ment juste qu’il aurait fini par s’imposer de lui-même à force d’opiniâtreté, mais celui de la prise de conscience dans les comi­tés locaux, qui remonte jusqu’à la direc­tion du parti. C’est la prise de conscience de la contra­dic­tion qui existe entre l’extraordinaire degré de mobi­li­sa­tion des masses et l’absence de satis­fac­tion de leurs reven­di­ca­tions immé­diates.

La vic­toire de la posi­tion de Lénine dans le parti et les déci­sions qui s’ensuivent ridi­cu­lisent ceux qui, comme Kautsky, vou­draient rece­voir une ‘garan­tie’ pour la révo­lu­tion. Il nous faut un signe objec­tif que la situa­tion est mûre, disent-ils par exemple. Ou encore : il nous faut la preuve que les masses sont d’accord et que la révo­lu­tion est donc démo­cra­tique ; pour­quoi l’attaque-surprise du Palais d’Hiver n’a-t-elle pas été préa­la­ble­ment sou­mise au vote dans toute la Russie ?, etc. C’est ici que la démarche par­ti­cu­lière de Žižek appa­raît : pour lui, les oppor­tu­nistes qui se réfu­gient der­rière l’écran des ‘condi­tions objec­tives’, ne font ni plus ni moins qu’attendre un signe du ‘grand Autre’. Le ‘grand Autre’ est un concept typi­que­ment laca­nien : à l’inverse du ‘petit autre’ indi­vi­duel (objet petit a), le ‘grand Autre’ est l’autre ins­ti­tu­tion­nel, col­lec­tif, déten­teur de l’autorité et de la norme sociale·. Il ne s’agit pas pour Žižek de se lancer dans une inter­pré­ta­tion de psy­cho­lo­gie sociale ou dans une syn­thèse psy­cho­lo­gico-poli­tique – la direc­tion du parti serait com­po­sée d’obsessionnels pro­fonds – mais de déga­ger des traits saillants de la démarche poli­tique de Lénine dans ce contexte donné à l’aide de concepts héri­tés de Lacan. L’adresse de Lénine aux comi­tés de base permet de révé­ler l’état d’esprit de la classe ouvrière, non comme un fac­teur objec­tif – les condi­tions sont-elles mûres – mais comme un fac­teur sub­jec­tif : vou­lons-nous (nous, la classe ouvrière) prendre le pou­voir ? C’est l’implantation du parti dans la classe ouvrière qui permet d’envisager ce fac­teur comme sub­jec­tif : pour un groupe plus res­treint et moins implanté, ce fac­teur ne peut être qu’objectif.

L’organisation poli­tique consé­quente est l’outil qui permet de faire appa­raître la classe ouvrière comme sujet. L’exception consti­tuée par la fenêtre qui s’ouvre entre février et octobre 1917 ne se pose plus seule­ment en réfé­rence à la norme mais offre ainsi une réelle occa­sion de sub­ver­tir la norme elle-même. De même dans les années 1920, Lénine s’attelle à la construc­tion d’un Etat ouvrier sans classe ouvrière, où le para­doxe est que l’Etat ouvrier doit lui-même créer sa propre classe ouvrière. Il ne s’agit pas de recher­cher dans des sché­mas pré­éta­blis ou dans les ‘condi­tions objec­tives’ une quel­conque auto­ri­sa­tion pour faire cela, mais de pour­suivre immé­dia­te­ment la volonté poli­tique de voir se conti­nuer le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire mon­dial.

Après le succès des mani­fes­ta­tions de Seattle en 1999, on a pu lire dans la presse que les puis­sants crai­gnaient un com­plot mar­xiste. Un bul­le­tin de l’UIMM affir­mait que le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste “n’était ni plus ni moins qu’une Ve Internationale” [12]. C’est évi­dem­ment faux mais pour Žižek, “com­ment rendre vraie cette affir­ma­tion” est une ques­tion pro­pre­ment léni­niste. Les puis­sants sont en effet dis­po­sés à “être à l’écoute”, à prêter l’oreille aux mani­fes­tants à condi­tion qu’ils soient dépouillés de leur dard poli­tique, à sup­por­ter la per­tur­ba­tion mar­gi­nale d’un nou­veau Greenpeace. Les bour­geois pro­gres­sistes peuvent même uti­li­ser les mou­ve­ments pour ren­for­cer leur posi­tion vis-à-vis des conser­va­teurs, mais sans s’identifier jusqu’au bout avec les pro­tes­ta­taires. La conver­gence qui a eu lieu à Seattle et qui se pro­longe aujourd’hui dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste a permis quelque chose. C’est que ces mou­ve­ments ‘for a single issue’, sans lien au départ avec le ‘sin­gu­lier uni­ver­sel’, avec la ‘tota­lité sociale’, ont fini par former un mou­ve­ment global, plus global encore que le capi­ta­lisme global puisqu’il intègre ceux qui en sont exclus. Une uni­ver­sa­lité concrète, beau­coup moins tolé­rable pour les domi­nants, est ainsi réa­li­sée. Bien entendu, le mou­ve­ment reste tenté par les pers­pec­tives d’une ‘longue marche dans les ins­ti­tu­tions’ ou d’un nouvel émiet­te­ment dans les mul­ti­tudes, c’est pour­quoi Žižek juge néces­saire de rap­pe­ler l’importance d’une stra­té­gie poli­tique révo­lu­tion­naire.

Ambivalence et oscil­la­tion

L’universitaire bri­tan­nique Ian Parker a pro­posé une cri­tique de gauche assez péné­trante de la pensée de Žižek. Il convient à ce sujet de rap­pe­ler l’activité oppo­si­tion­nelle de celui-ci dans la Yougoslavie des années 70-80. Le contexte est alors celui d’une idéo­lo­gie offi­cielle que tout le monde sait être fausse, mais qui reste le dis­cours légi­time du pou­voir. Le déta­che­ment iro­nique de la popu­la­tion par rap­port à ce dis­cours est, pour un seg­ment de l’opposition, partie inté­grante de l’ordre en place. À l’inverse, le groupe NSK va mettre en oeuvre une démarche de suri­den­ti­fi­ca­tion avec l’idéologie du régime, qui va bien au-delà d’une forme d’humour au second degré. Le but de cette suri­den­ti­fi­ca­tion, d’après Parker, est de “mettre en évi­dence le ren­ver­se­ment caché du mes­sage et la charge illi­cite de jouis­sance” ce non-dit hon­teux du sys­tème qui lui est pour­tant indis­pen­sable pour tenir debout.

La suri­den­ti­fi­ca­tion avec l’objet ana­lysé consiste à le prendre très au sérieux pour le briser de l’intérieur.

Deux exemples illus­trent le genre de coups poli­tiques que pou­vait porter la mou­vance NSK. Le pre­mier date de 1987 : le groupe IRWIN crée une affiche des­ti­née à célé­brer à la fois l’anniversaire de la nais­sance de Tito (décédé sept ans plus tôt) et la jour­née de la jeu­nesse. Une fois l’affiche sélec­tion­née et publiée, il s’avère qu’il s’agit en réa­lité d’une affiche nazie, ce qui mine l’adhésion for­melle du peuple au régime en en révé­lant les res­sorts esthé­tiques. Il s’agit de miner le fon­de­ment sym­bo­lique du régime (nous ver­rons plus loin en quoi le domaine du sym­bo­lique acquiert une telle impor­tance dans l’appréciation que fait Žižek des pays de l’Est).

Un autre exemple est celui donné par un numéro d’un jour­nal d’opposition publié peu avant une échéance élec­to­rale. Il annonce à l’avance la vic­toire du PC. Le jour­nal est aus­si­tôt saisi. En effet, annon­cer la vic­toire du PC ne consiste pas seule­ment à dénon­cer le carac­tère fac­tice des élec­tions, mais aussi à mettre en doute la néces­sité his­to­rique abso­lue (reven­di­quée par le régime) d’une telle vic­toire.

L’affaire du poster montre com­ment cette méthode a été uti­li­sée pour détruire la prise idéo­lo­gique du sta­li­nisme. L’affiche nazie uti­li­sée pour la jour­née de la jeu­nesse rend fla­grante la contra­dic­tion entre l’idéal d’un mou­ve­ment démo­cra­tique et popu­laire pour la paix et la soli­da­rité, d’une part, et l’esthétique bru­tale et délé­tère à laquelle elle se com­bine d’autre part. Or, dans l’objet idéo­lo­gique sta­li­nien, ces deux élé­ments sont indis­so­ciables, de telle manière que la mise en évi­dence de leur anta­go­nisme dis­loque l’objet.

Cette manière d’affaiblir la prise idéo­lo­gique du sta­li­nisme est à saluer alors que dans le même temps, la gauche non-sta­li­nienne et anti­sta­li­nienne s’est très peu pen­chée sur la prise idéo­lo­gique que pou­vait avoir le tota­li­ta­risme sta­li­nien au niveau de l’imaginaire. Pour Ian Parker, les per­for­mances d’IRWIN, Laibach et du Cosmokinetic Cabinet [13] fas­cinent et gênent à la fois, et cette ambi­va­lence inter­roge le public. Elle le pousse à réflé­chir pour dépar­ta­ger les élé­ments ‘pro­gres­sistes’ et ‘réac­tion­naires’ de ce à quoi il assiste. S’ensuit une oscil­la­tion entre adhé­sion et rejet face aux contra­dic­tions du spec­tacle. Cette oscil­la­tion se reflète dans les écrits de Žižek.

“Quelquefois cette oscil­la­tion est cachée, et il faut faire un effort pour trou­ver la manière dont il étire les idées dans un sens ou dans l’autre, dont il se balance d’avant en arrière entre vou­loir obs­ti­né­ment se poser contre quelque chose ou s’attacher tout aussi avi­de­ment à un sys­tème de pensée ou à une struc­ture de pou­voir. C’est en ce sens précis qu’il est un sta­li­nien consommé” [14]. Ian Parker ren­voie ainsi à la poli­tique des partis com­mu­nistes sta­li­niens d’Europe de l’Ouest, qui ont opéré des virages ver­ti­gi­neux tout au long de leur exis­tence, aban­donné une concep­tion de la société poli­tique pour une autre, sont passés des attaques féroces contre le ‘social fas­cisme’ pen­dant la pre­mière moitié des années 30 aux ‘fronts popu­laires’ de la seconde moitié, du sec­ta­risme ultra­gau­chiste à l’opportunisme de la ‘main tendue’.

Cette manière de tordre les idées est remar­quable par exemple dans l’attitude de Žižek par rap­port au chris­tia­nisme, alors qu’il est très pro­ba­ble­ment athée. Par oppo­si­tion à la spi­ri­tua­lité New Age et dans le pro­lon­ge­ment de la réflexion d’Alain Badiou sur Saint Paul (décrit comme le fon­da­teur de l’universalisme), Žižek tente de déga­ger dans le chris­tia­nisme des élé­ments pas­sion­nels. Le but est de contrer la dépo­li­ti­sa­tion induite par le déta­che­ment du monde, le lâcher-prise prônés par une forme de pseudo-phi­lo­so­phie à la mode et bon marché [15]. Il résume cet état d’esprit ainsi : “[pour cette idéo­lo­gie] au lieu de tenter de s’adapter au rythme des trans­for­ma­tions, mieux vaut renon­cer et » se lais­ser aller » en gar­dant une dis­tance inté­rieure vis-à-vis de cette accé­lé­ra­tion qui ne concerne pas vrai­ment le noyau le plus pro­fond de notre être”. Ce fai­sant, et pour appuyer son propos, Žižek prend des pro­blé­ma­tiques internes au chris­tia­nisme tel­le­ment au sérieux qu’il en sème le doute sur son propre posi­tion­ne­men. Ainsi prend-il à témoin le car­di­nal Tarcisio Bertone, qui “en mars 2005 […] sur les ondes de Radio Vatican, a fait une décla­ra­tion condam­nant de la manière la plus ferme le roman Da Vinci Code, de Dan Brown, accusé de repo­ser sur des men­songes et de pro­pa­ger des ensei­gne­ments erro­nés […]. Le ridi­cule de la démarche ne doit pas nous faire oublier que le contenu de sa décla­ra­tion est, au fond, cor­rect : Da Vinci Code ins­crit le chris­tia­nisme dans le New Age sous la rubrique de l’équilibre entre prin­cipes mas­cu­lin et fémi­nin…”. Žižek n’est pas devenu brus­que­ment catho­lique, mais se saisit ici du chris­tia­nisme comme d’un point d’appui pour mettre en évi­dence une évo­lu­tion idéo­lo­gique. Ce fai­sant, il pousse la démarche d’identification tel­le­ment loin que son article res­semble fina­le­ment à une défense du chris­tia­nisme contre le péril new age phi­lo­ca­pi­ta­liste, un peu comme les sta­li­niens ont défendu, sans la moindre cri­tique, la répu­blique bour­geoise contre le péril fas­ciste.

Ian Parker consi­dère ainsi qu’il est pos­sible de retour­ner à Žižek ses propres qua­li­fi­ca­tifs héri­tés de Lacan : l’alternance entre l’accusation hys­té­rique contre l’Autre et la com­plai­sance obses­sion­nelle envers un groupe qui semble déte­nir du pou­voir.

L’État, le sym­bo­lique et le poli­tique

Il y a éga­le­ment quelque chose qui rap­pelle les sta­li­niens dans l’attachement qu’exprime Žižek à l’égard de l’État. Il est vrai que l’effondrement de l’État you­go­slave est passé par là et que l’alternative effec­tive à l’État s’est révé­lée être le chaos d’une guerre fra­tri­cide. Žižek ana­lyse en partie la guerre civile you­go­slave comme le résul­tat d’un effon­dre­ment du sym­bo­lique lais­sant la place à l’irruption bru­tale et san­glante d’un réel refoulé, celui des pas­sions natio­na­listes et eth­niques et de la guerre des gangs. Il porte quelque part l’héritage de Hegel, pour qui l’État était une force his­to­ri­que­ment pro­gres­sive et uni­fi­ca­trice, le lieu d’un débat rai­sonné face à la société civile irra­tion­nelle.

Les ins­ti­tu­tions for­melles et au pre­mier rang l’État sont envi­sa­gées par Žižek comme rele­vant du domaine sym­bo­lique, celui dont la recon­nais­sance nous pré­serve de la psy­chose et du délire.

Lorsque nous dis­cu­tons avec des gens révol­tés, qui par­fois même luttent à nos côtés, il nous arrive de voir jaillir sans crier gare des élé­ments d’un dis­cours déli­rant. Untel est convaincu que le virus du SIDA a été créé par Kissinger, un autre fait siennes les théo­ries du com­plot de Thierry Meyssan, un autre enfin ani­mera un site Internet met­tant en garde contre la réac­ti­va­tion des réseaux stay-behind. Or une addi­tion de fan­tasmes ne consti­tue ni un mou­ve­ment ni une alter­na­tive. Ainsi, si nous com­bat­tons l’ordre sym­bo­lique exis­tant, c’est sur­tout avec des outils sym­bo­liques (mani­fes­ta­tions, affi­chage, prises de parole), sans lequel il est laissé libre cours aux errances des ima­gi­naires indi­vi­duels. Il y a certes chez Žižek une cer­taine ambi­guïté concer­nant l’attitude à adop­ter vis-à-vis du sym­bo­lique. Bien qu’il défende l’idée d’une lutte dans le domaine du sym­bo­lique par cer­tains aspects, il prend par d’autres le parti d’une dis­lo­ca­tion du sym­bo­lique par un acte libé­ra­teur, telle la démarche du per­son­nage joué par Edward Norton dans le film Fight club [16]. Il y a éga­le­ment ambi­guïté quant à son rap­port au spon­ta­néisme : tout en cri­ti­quant l’impasse de l’émiettement des luttes, lui-même reste évasif ou par­fois car­ré­ment déli­rant quant aux moyens de lutter qu’il défend. Cependant, Žižek nous pousse à nous poser des ques­tions comme : pour­quoi fai­sons-nous de la poli­tique pour nous éman­ci­per ? Et : quel est le lien avec les domaines de l’esthétique et de la psy­cho­lo­gie indi­vi­duelle ? Parce que l’avenir est lourd de polé­miques poli­tiques à l’intérieur du mou­ve­ment, il est éga­le­ment riche des débats phi­lo­so­phiques les sous-ten­dant. C’est pour­quoi Žižek mérite d’être lu.

Notes

[1] Que l’on fasse de la poli­tique ou non, la ren­contre avec le réel est suf­fi­sam­ment rare pour qu’on le laisse ici de côté. Cependant, au moment où cet évé­ne­ment s’est pro­duit, les images de l’effondrement des Twin towers don­naient un ter­rible exemple de l’effet que pro­duit cette ren­contre. [2] Étude de la per­cep­tion. [3] En alle­mand, “nouvel art slo­vène”, NSK com­prend entre autres le groupe artis­tique IRWIN, le Cabinet Cosmokinétique et le groupe élec­tro-indus­triel Laibach. [4] L’école de Francfort fut fondée en 1924 avec la fon­da­tion de l’”Institute für Sozialforschung”, à Francfort-sur-le-Main, par déci­sion du Ministère de l’Education, avec l’appui finan­cier d’un négo­ciant, Félix J.Weil, sous l’impulsion de K. A. Gerlach. C’est à partir d’un col­loque consa­cré au mar­xisme (la “Première semaine de tra­vail mar­xiste”, tenu en été 1922 à Ilmenau) auquel par­ti­ci­pèrent Lukacs, Pollock, Korsch, Wittfogel que naquit l’idée d’une ins­ti­tu­tion per­ma­nente vouée à l’étude cri­tique des phé­no­mènes sociaux.

Cette école est connue pour ses illustres cher­cheurs Theodor W. Adorno et Max Horkheimer qui fon­dèrent en même temps leur Institut pour le déve­lop­pe­ment des sciences sociales. À l’origine, leur projet est de faire l’analyse cri­tique des sciences sociales dans une pers­pec­tive néo-mar­xiste. De nou­veaux dis­ciples se joignent à eux en les per­sonnes d’Herbert Marcuse et Walter Benjamin. Tous ont en commun un inté­rêt pour la phi­lo­so­phie de Hegel. L’école de Francfort se penche sur l’apparition de la culture de masse dans les socié­tés modernes. L’institut est fermé en 1933 et pousse à l’exil. Adorno, Horkheimer et Marcuse partent aux États-Unis. (Marcuse ensei­gnera à Berkeley, CA). Cette école se penche sur les concepts de cri­tique comme :

au sens des Lumières : la raison pour décryp­ter les textes,

au sens de la phi­lo­so­phie idéa­liste alle­mande : voir Kant (épis­té­mo­lo­gie),

au sens mar­xiste : il faut prendre conscience de la situa­tion pour s’en libé­rer.

Jürgen Habermas, par un réin­ves­tis­se­ment de la Théorie Critique, contri­bua à fonder ce que l’on nom­mera la “Seconde géné­ra­tion de l’École de Francfort”. Habermas n’a donc que des liens his­to­riques ténus avec l’école de Francfort mais sa réap­pro­pria­tion de la Théorie cri­tique fait de lui non seule­ment l’héritier de Horkheimer mais un inno­va­teur sus­cep­tible de libé­rer la Théorie cri­tique “des entraves dont elle n’avait pas su elle-même se déprendre”.

[5] Jacques Rancière, la Mésentente, 1984. [6] Plaidoyer en faveur de l’intolérance, Climats, 2004, pré­face à l’édition fran­çaise. Bien que la tolé­rance soit cri­ti­quable, on peut soup­çon­ner que ce titre, super-pourri il faut bien le dire, avait essen­tiel­le­ment pour but de faire vendre l’ouvrage à Teknikart. [7] Payot, 2001. Ce bou­quin mérite d’être lu, mais c’est sur­tout ce qui en est retenu par les exé­gètes uni­ver­si­taires qui doit être cri­ti­qué. [8] ‘La Tolérance répres­sive du Multiculturalisme’, dans Plaidoyer en faveur de l’intolérance. [9] “L’horreur, nous dit Žižek, ce n’est pas le fan­tôme dans la machine mais la machine à l’œuvre der­rière chaque fan­tôme”. Les connais­seurs appré­cie­ront l’allusion. [10] François Furet, Le passé d’une illu­sion, 1995 et Stéphane Courtois (coor­donné par), Le Livre noir du com­mu­nisme, 1997 [11] A cybers­pace Lenin, International Socialism n°96, été 2002 [12] Dans une revue datée de sep­tembre 2000, l’UIMM (union des indus­tries métal­lur­giques et minières, colonne ver­té­brale du Medef) s’inquiétait “des alliances d’un autre type qui se nouent pour former un front anti­ca­pi­ta­liste visant à lutter contre la mon­dia­li­sa­tion […] Ces orga­ni­sa­teurs doivent être pris au sérieux. Il s’agit ni plus ni moins d’une cin­quième Internationale. Ce mou­ve­ment se déroule en dehors des entre­prises, mais celles-ci en subi­ront for­cé­ment, à terme, des retom­bées, et elles ne semblent guère pré­pa­rées à le faire”. [13] Le groupe élec­tro Laibach a ainsi pris le risque de se retrou­ver pris à son propre piège : bien que la mou­vance NSK reven­dique un posi­tion­ne­ment socia­liste et anti­fas­ciste, Laibach ren­contre un cer­tain succès dans le public d’extrême droite. Pourtant, d’après Parker “L’intervention ne serait pas pro­gres­siste si elle n’était pas déran­geante. Et quand je demande à des acti­vistes de NSK, le groupe d’artistes IRWIN, par exemple, quel est le projet poli­tique, ils se situent dans une pers­pec­tive socia­liste et anti­fas­ciste”. [14] Ian Parker, Žižek : ambi­va­lence et oscil­la­tion, article publié sur le site http://​www​.nsks​tate​.com [15] Lire à ce sujet Une Revanche de la finance mon­diale, paru dans Le Monde diplo­ma­tique de mai 2005. [16] La vio­lence du fan­tasme, dans La Subjectivité à venir, Ed. Climats, 2005. Celui-ci, embourbé dans des auto­ma­tismes de consom­ma­tion et de com­pas­sion déta­chée, par­ti­cipe à des com­bats à poings nus pour retrou­ver la sen­sa­tion d’une authen­tique ren­contre avec ses sem­blables. Cette démarche finit par lui échap­per et abou­tit à l’émergence d’un mou­ve­ment social radi­cal.

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