Capitalisme toxique en Californie

(Extrait de Tout ce que touche le capitalisme devient toxique, la crise en Californie, Échanges et mouvements, mars 2010, http://www.mondialisme.org/)

La concentration capitaliste qu’observait Marx en 1880 s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui avec une telle rapidité que les conditions économiques en Californie ont mûri au point d’en être devenues toxiques. Tandis qu’il pollue autant l’environnement rural que l’espace urbanisé, le capital a atteint un niveau de productivité et une capacité à accroître la production de marchandises encore jamais imaginés. Cette surcapacité est en contradiction flagrante avec son incapacité croissante à satisfaire les besoins humains ; l’incapacité du capital à accumuler de la valeur rend superflus des secteurs entiers de la classe ouvrière. C’est dans la vallée centrale de Californie que ces conditions sont devenues les plus dangereuses ; des maisons inoccupées côtoient la misère sordide des nouveaux sans-abris qui se réfugient dans des villages de tentes et des bidonvilles déjà surpeuplés et qui prolifèrent.

Les États-Unis, un bidonville

Ces relations sociales toxiques ont montré leur totale irrationalité en mai 2009, quand les banques ont détruit au bulldozer les toutes nouvelles maisons McMansion invendues, situées dans des « exurbs » du Sud de la Californie. Dans tous les États-Unis, les gens envoyés dans les foyers n’y trouvent plus de place, car ces abris sont déjà remplis au-delà de leur capacité ; à Sacramento, capitale de Californie, le foyer de St. John, destiné aux femmes et aux enfants, tourne avec 350 personnes par nuit. Sacramento est devenue mondialement connue, quand sa « Tent City » a fait le tour du monde des médias. Lorsque le gouverneur de Californie, Arnold Schwarzenegger, et le maire de Sacramento prirent la décision d’expulser « Tent City », le magistrat justifia cette opération en affirmant : « Ils ne peuvent pas rester ici, cette terre est toxique. » Bien que les Tent Cities existent partout aux États-Unis, c’est en Californie qu’il en est apparu le plus.

Voyage toxique

La Vallée centrale de Californie s’étend sur 720 km de long et 80 km de large. Elle est située entre les montagnes de la Sierra Nevada et de Coast Range. Les deux principaux cours d’eau sont les fleuves Sacramento et San Joaquin, traversant l’un le nord et l’autre le sud et donnant leur nom aux deux parties de la vallée ; ils se rejoignent en un immense delta qui se jette dans la baie de San Francisco. C’est la région agricole la plus productive du monde. C’est aussi la région où, depuis les années 1970, un des sols les plus fertiles de la planète a été recouvert par le développement de zones pavillonnaires et de lotissements néo-ruraux. La vallée connaît probablement le taux de saisies de maisons le plus élevé du monde ; certains endroits ont enregistré les plus bas salaires de l’histoire des États-Unis et les taux de chômage les plus élevés. L’air de la ville d’Arvin, dans l’extrême sud de la Vallée, est le plus pollué des États-Unis.

L’autoroute 99 parcourt du nord au sud le cœur de la vallée. Sacramento est la plaque tournante entre les moitiés nord et sud de la Vallée. Elle est entourée d’une banlieue tentaculaire qui a remplacé la terre agricole. Quand on voyage le long de cette autoroute, c’est une longue suite de constructions : galeries marchandes ; concessionnaires automobiles ; boutiques vendant du matériel de construction, des tracteurs, des bulldozers, des tractopelles… ; marchands de bateaux de plaisance ; interminables rangées de caravanes ; emplacements de bureaux ; panneaux ; et ponts enjambant des rivières et certaines parties du delta. La grande ville suivante est Stockton, un port en eau profonde qui relie les principales rivières au delta, à la baie, et au commerce transPacifique ; c’est un port important. Elle a été récemment qualifiée du titre peu glorieux de « ville la plus misérable des États-Unis » par le magazine Forbes.

En continuant vers le sud, c’est encore et toujours cette même culture américaine de la consommation : des galeries avec des parkings immenses ; des églises et même un immense lycée chrétien dans la ville de Ripon ; des voies de chemin de fer et des gares de triage le long de l’autoroute 99 ; d’immenses silos à grains et des constructions pour acheminer les produits agricoles, la plupart abandonnés.

Modesto, la grande ville suivante, est connue pour être la première ville des États-Unis pour le vol des voitures et la cinquième dans la liste des villes les plus pauvres, établie par Forbes. Elle est entourée de terrains fertiles qui furent construits pendant le boom immobilier pour fournir de nouveaux logements à des banlieusards venant d’aussi loin que Sacramento ou Fresno, et même à des gens prêts à faire plus de deux heures de voiture pour aller dans la Baie de San Francisco et autant pour en revenir.

Merced est la deuxième dans la liste des villes des États-Unis connaissant les plus forts taux de chômage, avec 20,4 %. On y voit, le long de l’autoroute 99, les mêmes chaînes de magasins que partout ailleurs aux États-Unis. Et, juste à côté, l’agriculture industrielle : des champs, des vergers, des hangars à bétail le long de l’autoroute ainsi que des marchands de machines agricoles, de tracteurs, et de fourgons à bestiaux. Un grand nombre de canaux d’irrigation amènent l’eau du Nord humide vers le Sud très sec de la Vallée. Beaucoup de ces infrastructures industrielles sont en train de rouiller et sont abandonnées, il y a beaucoup d’usines avec d’énormes panneaux « A vendre ».

Puis voici Fresno, la cinquième ville de Californie avec 500 000 habitants. C’est la plaque tournante de la partie sud de la vallée et elle semble toujours baigner dans un brouillard brunâtre, surtout pendant les mois d’été où la chaleur est étouffante. C’est la « capitale de l’asthme de la Californie », cette affection touchant un enfant sur trois. C’est aussi le comté agricole le plus productif et le plus rentable de tous les États-Unis.

Il y avait là aussi, en ville, trois grandes « Tent Cities » ainsi que d’autres campements plus petits. La première « Tent City », située sur un terrain de la société ferroviaire Union Pacific, fut expulsée en juillet 2009. Ce lieu était littéralement toxique : on y a découvert des eaux de vidange suintant par des trous dans le sol au cours de l’été 2008, car il avait sans doute servi pour réparer des voitures. Une autre fut surnommée « New Jack City » après la sortie du film dans les années 1990 sur les gangs de la drogue, car deux meurtres y avaient déjà été commis. La troisième comptait beaucoup d’abris fabriqués avec du bois de récupération. On l’appelle aussi « Taco Flats » ou « Little Tijuana », car la plupart des occupants sont des Latinos qui viennent là pour chercher du travail dans l’agriculture. La sécheresse, qui a duré trois ans, a entraîné une forte diminution des surfaces cultivées et a donc réduit l’offre de travail.

Travail toxique

Aujourd’hui toute une armée de travailleurs agricoles latinos, parcourant la Californie à la recherche d’un dur travail mal payé, dans une grande précarité, avec cette différence importante que l’exposition aux produits chimiques toxiques est plus grave. Comme les fermes et les ranchs sont de plus en plus concentrés et centralisés, ils se sont orientés vers une production moins diversifiée et plus lucrative, de cultures de rapport et d’élevage. Entre 1996 et 2006 la production laitière a augmenté de 72 % et celle d’amandes de 127 %.

Il est stupéfiant de voir que 80 % de la production mondiale d’amandes provient des 250 000 hectares d’amandiers de la Vallée centrale. Mais cette forme de monoculture a des effets toxiques : les abeilles sont nécessaires pour polliniser les amandiers, mais elles ne sont tout simplement pas assez nombreuses dans la Vallée. Plus de 40 milliards d’abeilles sont amenées en février pour les trois semaines de floraison des amandiers. Certaines arrivent par camions, d’aussi loin que la Nouvelle Angleterre et d’autres, par avion, d’encore plus loin, notamment d’Australie. En route, les abeilles sont nourries avec une nourriture bon marché pour insectes : Sirop de maïs riche en fructose et pollen importé de Chine. Ce mode de vie empoisonné où les abeilles sont prostituées pour de l’argent est peut-être la cause du Syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles [il s’agit du phénomène appelé CCD, pour l’expression anglaise « Colony Collapse Disorder », ou « syndrome de disparition des abeilles » ou encore « Fall-Dwindle Disease » (maladie du déclin automnal des abeilles) ; ce phénomène épidémique d’ampleur mondiale touche les abeilles domestiques et peut-être sauvages, et par contrecoup la production apicole. Il reste inexpliqué.] : 80 % des abeilles ont quitté leurs ruches et ne sont jamais revenues. Comme les abeilles pollinisent environ les deux tiers des plantes qui ensuite se retrouvent dans la nourriture, cela pourrait se montrer désastreux.

Au fur et à mesure que l’agriculture devient plus mécanisée et automatisée, elle met de plus en plus de gens au chômage. Avec l’effondrement presque total de la construction immobilière, le taux officiel de chômage dans la vallée de San Joaquin est de 15,4 %, ce qui ne prend pas en compte ceux qui sont sous-employés ou ceux qui ont quitté leur travail pour en chercher un autre. Le taux actuel est probablement le double ; le comté qui enregistre le taux officiel le plus élevé celui de Colusa, dans la vallée de Sacramento : 26,7 %. La « capitale du chômage » de Californie est Mendota, une ville située à 50 km à l’ouest de Fresno et comptant un peu moins de 10 000 habitants, Latinos à 95 %. Les anciens ouvriers agricoles forment presque 41 % des chômeurs. Mendota prétend être la « capitale mondiale du cantaloup » (variété de melon), mais c’est une plante qui a besoin d’irrigation et la sécheresse a empêché de la planter. En ville l’alcoolisme est chronique et les structures sociales se sont effondrées ; le seul travail possible se trouve à la prison fédérale de Mendota, située pas très loin, dont la construction n’est achevée qu’à 40 % à cause de problèmes de budget. Il manque 115 millions de dollars pour la terminer, aussi les 49,9 millions de dollars promis par Obama donneraient-ils un coup de fouet… son achèvement permettra de créer 350 emplois. Mais si l’effondrement social continue, les habitants de Mendota devront soit être embauchés comme gardiens de prison soit se retrouver derrière les barreaux. Les prisons sont une industrie florissante en Californie, où un prisonnier sur six est condamné à vie.

Automédication toxique

Les Tent Cities de Fresno sont confrontées à une toxicomanie élevée, surtout de la methaphétamine (appelée couramment « meth »ou « crystal meth »). Les personnels de santé ont déclaré que l’usage de cette drogue psychostimulante et créant une forte dépendance a atteint des proportions « épidémiques », donnant à Fresno l’appellation de « capitale mondiale de la meth ».

C’est dans la vallée que la fabrication de cette drogue moderne a pris son essor lorsqu’elle est devenue illégale [dans les années 1960] : elle fut alors fabriquée ici et distribuée par des gangs de motards comme les Hell’s Angels. Les réseaux de motards de la drogue ont été démantelés par la police au début des années 1990, mais ils ont été remplacés par des réseaux de drogue mexicains utilisant des moyens plus rationalisés de production et de distribution.

La vallée autour de Fresno est le centre de la production de meth, non seulement en raison de ceux qui la contrôlent sur une grande échelle, mais aussi en raison de dizaines de milliers de petits producteurs, qui utilisent tous des installations rurales pour leurs labos clandestins évitant ainsi leur détection. Les produits chimiques utilisés pour fabriquer la meth ne sont pas seulement hautement toxiques, mais aussi très inflammables. Beaucoup de labos fabriquant de la meth ont explosé à cause de ça, tuant les fabricants et incendiant tous les bâtiments alentour. Pour chaque kilo de meth produit, il y a cinq à sept kilos de déchets. Ces déchets toxiques sont souvent enfouis dans des zones rurales éloignées, comme les réserves ou les forêts des collines entourant la Vallée.

Bakersfield et les déchets toxiques

On a découvert du pétrole dans la partie sud de la Vallée, dans le comté de Kern, en 1899. Ses gisements de pétrole en ont fait un des comtés des plus rentables des États-Unis ; la ville de Bakersfield est appelée « capitale du pétrole de Californie ». Les raffineries ajoutent à la pollution de l’air, rejetant des substances chimiques comme de l’acide fluorhydrique. Bakersfield figure en tête du classement des villes les plus polluées des États-Unis, au vu de la quantité de particules. Le magazine Women’s Health a classé Bakersfield comme la ville des États-Unis la plus malsaine pour les femmes.

L’extrême sud de la vallée était un désert jusqu’à ce que les projets d’adduction d’eau rendent possible l’irrigation. Le sol contient du sel et des métaux alcalins (alcalis) venant d’anciens fonds marins ; ceux-ci sont lessivés par l’irrigation et se mélangent avec les produits chimiques de l’agriculture, produisant une eau toxique. Il avait été décidé de faire un drainage énorme le long du centre de la Vallée pour pomper cette eau polluée et la rejeter dans la Baie de San Francisco. Mais ce projet ne fut jamais réalisé à cause des protestations des défenseurs de l’environnement.

Il y eut un seul drainage, à San Luis, à une faible distance de la Réserve nationale pour les oiseaux migrateurs de Kesterton. Les étangs alimentés avec cette eau inondèrent les marais et les terres près de Los Banos. Les oiseaux commencèrent à mourir en grand nombre, les petits naissaient avec de graves malformations et le bétail qui pâturait alentour tomba malade. La cause en était le sélénium, un élément naturel dont on trouve fréquemment la trace dans le sol du désert ; il était lessivé par l’irrigation et entraîné par les eaux du drainage. La solution à court terme consista à drainer les étangs, à les recouvrir de terre, et à fermer la réserve de faune sauvage.

L’usage intensif de la chimie en agriculture permet des rendements supérieurs sur moins d’hectares, mais l’agrobusiness intensifie le processus d’épuisement du sol, ce qui entraînera probablement la désertification, une salinité accrue et la contamination par des résidus toxiques. Le processus d’accumulation devient aveugle aux résidus toxiques de l’utilisation des insecticides, fongicides, herbicides et engrais provenant du pétrole. Le drainage dans ces projets d’irrigation intensive pollue l’eau du sol avec toutes ces toxines, mais cela lessive aussi les métaux toxiques comme le plomb et le sélénium contenus dans les sels du sol.

Il en résulte des maladies car ces produits chimiques contiennent des éléments cancérigènes, d’autres qui produisent des malformations et des mutagènes qui produisent des mutations génétiques. En 1988, le syndicat UFW (United Farm Workers) demanda que cinq pesticides toxiques utilisés par les viticulteurs (dinoseb, bromure de méthyle, parathion, phosdrine et captan) soient interdits.

Les produits chimiques utilisés dans les pesticides et pour d’autres usages agricoles sont rarement testés correctement et les effets de leurs combinaisons sur le corps humain ne sont pratiquement jamais étudiés. En 1996, une étude fédérale a découvert que la combinaison de certains produits chimiques accélérait la production d’œstrogènes par le corps humain, une hormone qui entraîne des cancers du sein et le dysfonctionnement des organes sexuels masculins. Les hommes travaillant dans des usines de pesticides près de Stockton sont devenus stériles après avoir été exposés à ces produits.

Une image de notre propre avenir ?

Marx affirmait que nous observons « les phénomènes qui se produisent dans leur forme la plus typique » et de son temps cela signifiait « production et échange » et conditions des « travailleurs de l’industrie et de l’agriculture » en Angleterre (ceci pour répondre à ceux qui disent que « les choses ne vont pas si mal »là où ils vivent). Les conditions toxiques de la Vallée centrale de Californie affectent les vies humaines autant que la santé de tout l’écosystème. Si le développement capitaliste ne rencontre pas d’obstacle, tout ce qui précède nous montre comment la crise de suraccumulation du capital entraîne la dépossession de la classe ouvrière et la pollution de la planète.