Lénine et l’impossible dépassement*


2017 marque le centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie. Pendant plusieurs années et notamment pendant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néolibérale et conservatrice, cet évènement marquant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intellectuels de service de ce grand virage, la révolution soviétique est devenue le point de départ du « totalitarisme », d‘une « guerre des civilisations » entre l’« Occident » moderne et les peuples « barbares ». Depuis, la situation a quelque peu changé. Devant l’impulsion des grands mouvements populaires des 15 dernières années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde derrière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réellement passé en 1917 ? Pourquoi cette révolution qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consacrée de John Reed, s’est transformée ? Quelles sont les leçons qui s’en dégagent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les principaux protagonistes ?


Lénine amorce une autre voie que celle tracée par le socialisme de la Deuxième Internationale. Non pas renforcer l’appareil d’État, ne pas non plus vouloir le rendre responsable de tous les maux et le détruire immédiatement selon les vœux anarchistes, mais le transformer. En 1921, il pose le problème d’une façon tout à fait créatrice et extrêmement instructive. Il montre qu’il faut à la fois défendre l’État pour qu’il reste aux mains du prolétariat et lutter « d’en bas » contre cet État pour le transformer. Face à Trotsky qui disait qu’il n’y avait plus de bourgeoisie, et que l’État était un « État ouvrier », Lénine réplique:

  • « En fait, notre État n’est pas un État ouvrier, mais un État ouvrier-paysan »53 (car la révolution russe n’était pas purement prolétarienne, mais associait les paysans pauvres dans les tâches antiféodales et démocratiques restant à accomplir).
  • « Notre État est un État ouvrier présentant une déformation bureaucratique », où se reformait donc une bourgeoisie. Et de cela Lénine tirait cette conclusion que les ouvriers devaient à la fois défendre cet Etat et se défendre contre lui: « Notre État est tel aujourd’hui que le prolétariat totalement organisé doit se défendre, et nous devons utiliser les organisations ouvrières (ici les syndicats) pour défendre les ouvriers contre leur Etat et pour que les ouvriers défendent notre Etat ».

On peut résumer à peu près ainsi la conception léniniste de l’État socialiste. La dictature du prolétariat, c’est l’organisation de la lutte contre la bourgeoisie qui subsiste. L’appareil d’État doit en être un instrument. Mais pendant longtemps, il reste un appareil relativement autonome, coupé des masses, et en cela, il sert aussi de protection et de base à la nouvelle bourgeoisie. D’où la nécessité à la fois de le défendre et de le combattre, c’est-à-dire de le transformer constamment. La voie à suivre est celle du renforcement de l’exercice réel du pouvoir par le prolétariat d’abord, puis à sa suite par les masses laborieuses au fur et à mesure qu’elles se convainquent de lutter à ses côtés contre la bourgeoisie. La démocratie est une forme qui facilite cette alliance de lutte. Le pouvoir du Parti s’élargit progressivement au pouvoir du prolétariat conscient, puis des masses laborieuses elles-mêmes. La dictature du prolétariat devient vraiment l’exercice du pouvoir par le prolétariat au fur et à mesure qu’il est capable de suppléer lui-même à l’appareil d’État spécial. L’État est de plus en plus absorbé dans la société marchant au communisme. Il ne doit pas être renforcé en tant qu’appareil spécial (ce qui ne peut qu’accélérer la reproduction d’une nouvelle bourgeoisie), mais au contraire dépérir par « dilution » progressive de ses tâches spéciales dans le prolétariat, puis les masses. Plus l’État « s’élargit » ainsi, plus il devient « non-État » et approche de sa disparition. Idem pour la démocratie, qui est une forme de l’État. Mais on le sait, la voie ainsi ouverte par Lénine n’a été en pratique qu’esquissée de son vivant, puisqu’il disparut peu après la fin de la guerre d’interventions étrangères qui avaient compliqué ces tâches. Mais la guerre ne fut pas la seule cause des difficultés alors rencontrées. Il y eut aussi des théories erronées chez les communistes russes, y compris chez le plus lucide d’entre eux, Lénine.

La voie ouverte par Lénine et ses limites

Sous la direction de Lénine, la révolution d’octobre 1917 a bouleversé cette situation. Elle a pris à la bourgeoisie timorée la tête du mouvement démocratique et renversé le tsar. Elle a soutenu et étendu le mouvement paysan d’expropriation et de récupération des terres réprimé par Kerensky entre février et octobre 1917. Elle a nationalisé les grands moyens de production et d’échange. Elle a apporté la paix. Tout cela, seuls les bolcheviques ont pu le mener à bien, contre une bourgeoisie apeurée. Ces réalisations sont déjà, à elles seules, une justification plus que suffisante de l’action des bolcheviques (cela pour ceux qui disent aujourd’hui: il ne fallait pas faire la révolution).

Pour autant, il est exact qu’ils ne trouvent pas une situation très favorable au socialisme. Lénine note, en 1918, qu’il y a en Russie la coexistence de l’économie patriarcale, de la petite production marchande, du capitalisme privé, du capitalisme d’État et du socialisme, en entendant d’ailleurs par socialisme ce seul fait que l’État est théoriquement dirigé par des communistes (Lénine dira plus tard que c’est l’appareil d’État qui dirige les communistes). C’est donc peu pour l’élément socialiste. C’est dans cette situation où les tâches du socialisme ne sont qu’à peine esquissées que se développe l’invasion impérialiste soutenant quelques forces réactionnaires intérieures. L’URSS entre alors dans la phase du communisme de guerre (printemps 1918 – printemps 1921).

Au milieu de difficultés absolument inouïes, la révolution n’avait pas d’autre moyen pour l’immédiat que d’établir une discipline de fer. Réquisition forcée des produits agricoles, militarisation du travail, enrôlement obligatoire, etc. Tout n’était soumis qu’à la victoire. Et effectivement victoire il y eut d’un peuple en haillons, affamé, ruiné, contre toutes les grandes puissances du monde coalisées. Du moins victoire militaire.

C’est dans ce cadre que se sont développés des mouvements comme celui, par exemple, du soulèvement de la garnison militaire de Cronstadt, pris en main par des dirigeants opposés au régime (socialistes révolutionnaires, mencheviks, ex-officiers tsaristes s’y côtoyaient). Soulèvement de jeunes recrues sans expérience politique (les vieux marins révolutionnaires avaient disparu, morts ou appelés ailleurs), mélangeant allègrement des idéologies antiautoritaires, religieuses, antisémites, etc. La situation militaire exigeait évidemment que le port de Cronstadt soit repris avant la fonte des glaces et l’arrivée des flottes impérialistes. L’époque ne pouvait tolérer une patiente négociation.

Plus significative, et plus lourde de conséquences, fut l’interdiction au 10e Congrès du Parti en 1921 des fractions en son sein, suite à la lutte politique contre « l’Opposition Ouvrière ». Dès le 9e Congrès (1920), les membres de « l’Opposition Ouvrière » dénonçaient la bureaucratisation du Parti et de l’État. Lénine est d’accord avec ce constat, mais pas avec le remède préconisé par l’Opposition Ouvrière: la quasi-suppression immédiate de l’État et du Parti. Et un an plus tard, au 10e Congrès, il s’oppose vigoureusement à ce remède.

L’Opposition Ouvrière réclame en effet que « l’organisation et la gestion de l’économie nationale appartiennent au Congrès des producteurs de Russie, groupés en syndicats de production qui élisent un organisme central dirigeant l’ensemble de l’économie nationale de la République ». Elle réclame la suppression de tout l’appareil d’État centralisé, des fonctionnaires, et propose que l’État devienne une « fédération libre de communautés de producteurs s’administrant eux-mêmes ».

L’Opposition Ouvrière représente une fraction qui a sa raison d’être face à l’autoritarisme d’État qui s’est développé considérablement avec le communisme de guerre et lui survit après la fin de celui-ci. Elle réclame plus de place à l’initiative ouvrière et à la liberté de critique. Mais en préconisant le pouvoir des syndicats ouvriers, une sorte d’autogestion des entreprises, elle ouvre une voie qui laisserait libre cours aux intérêts sectoriels, aux corporatismes. Elle sous-estime tout à fait la continuation de la lutte de classe dans la construction du socialisme (et le rôle du Parti et de l’État pour la diriger). Celle-ci lui semble résolue par le miracle des « communautés de producteurs s’administrant eux-mêmes ».

Si la voie proposée était fausse, les questions posées par l’Opposition Ouvrière méritaient considération et réponse appropriée. Ce qui ne fut pas fait. Posées en pleine guerre et en même temps que Cronstadt, elles furent considérées comme un affaiblissement du Parti au moment où il avait d’autres chats à fouetter. Raidi devant les difficultés immédiates, le Parti décide même d’interdire les fractions: tous devaient se plier à la discipline de la majorité, et son représentant, le Comité Central, obtint le droit d’exclure tout contrevenant. Premier pas vers l’étouffement de la minorité et le « monolithisme » du Parti cher à Staline.

Déjà en septembre 1917, Lénine écrivait: « le socialisme n’est pas autre chose que l’étape immédiatement consécutive au monopole capitaliste d’État… que le monopole capitaliste d’État mis au service du peuple entier et qui, pour autant, a cessé d’être un monopole capitaliste ». « Pour autant »? On voit ici poindre la thèse – tant développée plus tard sous Staline – que le capitalisme cesse dès que la propriété juridique a changé de mains (en même temps que la thèse d’une sorte de phase nécessaire de centralisation étatique). Or la question n’est pas de dire « monopole au service du peuple » (tout le monde d’ailleurs se proclame au service du peuple), mais de savoir si l’activité productive est effectivement en sa possession, sous sa maîtrise.

Lénine, comme tous les bolcheviques, a tendance à voir dans le capitalisme d’Etat une forme d’organisation unique de la production, en un tout, qui permettrait de la gérer rationnellement. Il serait l’allié qui briserait la petite production morcelée. Par le monopole unique, l’État d’abord, puis la société, serait maître de sa production, de son destin, ayant unifié l’économie et par là les lois aveugles du marché. Dans l’illusion des nationalisations, il y a l’illusion technocratique que la centralisation de la propriété équivaut à l’unité de décision, à l’unité du corps social qui fonctionnerait comme une unique machine. Le communisme de guerre a renforcé l’illusion de l’étatisme. L’État y organisant production et répartition de façon autoritaire, le marché semblait aboli (en fait, la circulation marchande existait toujours, et s’exprimait à travers des comportements spécifiques comme marché noir, stockage des récoltes cachées à l’État, revente de pièces, etc.). Non seulement l’étatisme n’avait rien supprimé des rapports de séparation, mais encore il avait accru la séparation entre les masses et l’État socialiste.

C’est pourquoi Lénine qualifia plus tard ces erreurs de « défaites plus graves » que toutes celles dues aux invasions militaires. À partir de la mi-1921, il convainc le Parti d’opérer le tournant de la NEP (Nouvelle Economie Politique). Celle-ci est d’abord expliquée comme un « recul », comme si le communisme de guerre avait effectivement été le communisme et qu’il fallait temporiser pour des raisons de circonstances. Puis elle devient vraiment pour Lénine une autre politique. Au lieu que l’alliance grande industrie État socialiste combatte la petite production, Lénine développe l’idée, à partir d’octobre 1921, d’une alliance fondamentale ouvriers-paysans dont la NEP sera le moyen. En 1923, malade et tirant le bilan de cinq années d’expérience, Lénine avancera dans cette direction en disant que la Coopérative est une forme socialiste de production pour la paysannerie, s’attachant à la transformation concrète des rapports de production par l’expérience et la lutte des masses elles-mêmes. C’est de là que partira Mao.

Dans ses dernières années, il accentue parallèlement sa critique de l’État coupé des masses. Son dernier texte déclare: « les choses vont si mal avec notre appareil d’État, pour ne pas dire qu’elles sont détestables… ». En même temps, il s’attaque au chauvinisme développé par Staline sur la question des nationalités et le traite de « brutal argousin grand russe ».

La question n’est pas ici de réhabiliter Lénine. Son œuvre lui suffit. Ni de le condamner parce qu’il est resté prisonnier de certaines conceptions gravement erronées de la social-démocratie allemande quant à la théorie du capitalisme d’État. Mais de comprendre comment il a su, à la lumière de l’expérience, commencer à traiter des problèmes concrets que personne avant lui n’avait traités, et à esquisser des solutions novatrices. Ce sont elles qui seront reprises et poussées plus loin par Mao, comme nous le verrons, tandis que Staline au contraire les combattit en s’appuyant sur les thèses léninistes antérieures les plus erronées, celles-là mêmes que Lénine avait commencé à abandonner.

* Extraits de Nécessité et possibilité du communisme, 2007