Article 9

Lénine et l’impossible dépassement*

1917-2017 -- Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 08 mars 2017

2017 marque le cen­tième anni­ver­saire de la révo­lu­tion sovié­tique en Russie. Pendant plu­sieurs années et notam­ment pen­dant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néo­li­bé­rale et conser­va­trice, cet évè­ne­ment mar­quant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intel­lec­tuels de ser­vice de ce grand virage, la révo­lu­tion sovié­tique est deve­nue le point de départ du « tota­li­ta­risme », d‘une « guerre des civi­li­sa­tions » entre l’« Occident » moderne et les peuples « bar­bares ». Depuis, la situa­tion a quelque peu changé. Devant l’impulsion des grands mou­ve­ments popu­laires des 15 der­nières années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde der­rière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réel­le­ment passé en 1917 ? Pourquoi cette révo­lu­tion qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consa­crée de John Reed, s’est trans­for­mée ? Quelles sont les leçons qui s’en dégagent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les prin­ci­paux protagonistes ?


Lénine amorce une autre voie que celle tracée par le socia­lisme de la Deuxième Internationale. Non pas ren­for­cer l’appareil d’État, ne pas non plus vou­loir le rendre res­pon­sable de tous les maux et le détruire immé­dia­te­ment selon les vœux anar­chistes, mais le trans­for­mer. En 1921, il pose le pro­blème d’une façon tout à fait créa­trice et extrê­me­ment ins­truc­tive. Il montre qu’il faut à la fois défendre l’État pour qu’il reste aux mains du pro­lé­ta­riat et lutter « d’en bas » contre cet État pour le trans­for­mer. Face à Trotsky qui disait qu’il n’y avait plus de bour­geoi­sie, et que l’État était un « État ouvrier », Lénine réplique :

  • « En fait, notre État n’est pas un État ouvrier, mais un État ouvrier-paysan »53 (car la révo­lu­tion russe n’était pas pure­ment pro­lé­ta­rienne, mais asso­ciait les pay­sans pauvres dans les tâches anti­féo­dales et démo­cra­tiques res­tant à accomplir).
  • « Notre État est un État ouvrier pré­sen­tant une défor­ma­tion bureau­cra­tique », où se refor­mait donc une bour­geoi­sie. Et de cela Lénine tirait cette conclu­sion que les ouvriers devaient à la fois défendre cet Etat et se défendre contre lui : « Notre État est tel aujourd’hui que le pro­lé­ta­riat tota­le­ment orga­nisé doit se défendre, et nous devons uti­li­ser les orga­ni­sa­tions ouvrières (ici les syn­di­cats) pour défendre les ouvriers contre leur Etat et pour que les ouvriers défendent notre Etat ».

On peut résu­mer à peu près ainsi la concep­tion léni­niste de l’État socia­liste. La dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, c’est l’organisation de la lutte contre la bour­geoi­sie qui sub­siste. L’appareil d’État doit en être un ins­tru­ment. Mais pen­dant long­temps, il reste un appa­reil rela­ti­ve­ment auto­nome, coupé des masses, et en cela, il sert aussi de pro­tec­tion et de base à la nou­velle bour­geoi­sie. D’où la néces­sité à la fois de le défendre et de le com­battre, c’est-à-dire de le trans­for­mer constam­ment. La voie à suivre est celle du ren­for­ce­ment de l’exercice réel du pou­voir par le pro­lé­ta­riat d’abord, puis à sa suite par les masses labo­rieuses au fur et à mesure qu’elles se convainquent de lutter à ses côtés contre la bour­geoi­sie. La démo­cra­tie est une forme qui faci­lite cette alliance de lutte. Le pou­voir du Parti s’élargit pro­gres­si­ve­ment au pou­voir du pro­lé­ta­riat conscient, puis des masses labo­rieuses elles-mêmes. La dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat devient vrai­ment l’exercice du pou­voir par le pro­lé­ta­riat au fur et à mesure qu’il est capable de sup­pléer lui-même à l’appareil d’État spé­cial. L’État est de plus en plus absorbé dans la société mar­chant au com­mu­nisme. Il ne doit pas être ren­forcé en tant qu’appareil spé­cial (ce qui ne peut qu’accélérer la repro­duc­tion d’une nou­velle bour­geoi­sie), mais au contraire dépé­rir par « dilu­tion » pro­gres­sive de ses tâches spé­ciales dans le pro­lé­ta­riat, puis les masses. Plus l’État « s’élargit » ainsi, plus il devient « non-État » et approche de sa dis­pa­ri­tion. Idem pour la démo­cra­tie, qui est une forme de l’État. Mais on le sait, la voie ainsi ouverte par Lénine n’a été en pra­tique qu’esquissée de son vivant, puisqu’il dis­pa­rut peu après la fin de la guerre d’interventions étran­gères qui avaient com­pli­qué ces tâches. Mais la guerre ne fut pas la seule cause des dif­fi­cul­tés alors ren­con­trées. Il y eut aussi des théo­ries erro­nées chez les com­mu­nistes russes, y com­pris chez le plus lucide d’entre eux, Lénine.

La voie ouverte par Lénine et ses limites

Sous la direc­tion de Lénine, la révo­lu­tion d’octobre 1917 a bou­le­versé cette situa­tion. Elle a pris à la bour­geoi­sie timo­rée la tête du mou­ve­ment démo­cra­tique et ren­versé le tsar. Elle a sou­tenu et étendu le mou­ve­ment paysan d’expropriation et de récu­pé­ra­tion des terres réprimé par Kerensky entre février et octobre 1917. Elle a natio­na­lisé les grands moyens de pro­duc­tion et d’échange. Elle a apporté la paix. Tout cela, seuls les bol­che­viques ont pu le mener à bien, contre une bour­geoi­sie apeu­rée. Ces réa­li­sa­tions sont déjà, à elles seules, une jus­ti­fi­ca­tion plus que suf­fi­sante de l’action des bol­che­viques (cela pour ceux qui disent aujourd’hui : il ne fal­lait pas faire la révolution).

Pour autant, il est exact qu’ils ne trouvent pas une situa­tion très favo­rable au socia­lisme. Lénine note, en 1918, qu’il y a en Russie la coexis­tence de l’économie patriar­cale, de la petite pro­duc­tion mar­chande, du capi­ta­lisme privé, du capi­ta­lisme d’État et du socia­lisme, en enten­dant d’ailleurs par socia­lisme ce seul fait que l’État est théo­ri­que­ment dirigé par des com­mu­nistes (Lénine dira plus tard que c’est l’appareil d’État qui dirige les com­mu­nistes). C’est donc peu pour l’élément socia­liste. C’est dans cette situa­tion où les tâches du socia­lisme ne sont qu’à peine esquis­sées que se déve­loppe l’invasion impé­ria­liste sou­te­nant quelques forces réac­tion­naires inté­rieures. L’URSS entre alors dans la phase du com­mu­nisme de guerre (prin­temps 1918 – prin­temps 1921).

Au milieu de dif­fi­cul­tés abso­lu­ment inouïes, la révo­lu­tion n’avait pas d’autre moyen pour l’immédiat que d’établir une dis­ci­pline de fer. Réquisition forcée des pro­duits agri­coles, mili­ta­ri­sa­tion du tra­vail, enrô­le­ment obli­ga­toire, etc. Tout n’était soumis qu’à la vic­toire. Et effec­ti­ve­ment vic­toire il y eut d’un peuple en haillons, affamé, ruiné, contre toutes les grandes puis­sances du monde coa­li­sées. Du moins vic­toire militaire.

C’est dans ce cadre que se sont déve­lop­pés des mou­ve­ments comme celui, par exemple, du sou­lè­ve­ment de la gar­ni­son mili­taire de Cronstadt, pris en main par des diri­geants oppo­sés au régime (socia­listes révo­lu­tion­naires, men­che­viks, ex-offi­ciers tsa­ristes s’y côtoyaient). Soulèvement de jeunes recrues sans expé­rience poli­tique (les vieux marins révo­lu­tion­naires avaient dis­paru, morts ou appe­lés ailleurs), mélan­geant allè­gre­ment des idéo­lo­gies anti­au­to­ri­taires, reli­gieuses, anti­sé­mites, etc. La situa­tion mili­taire exi­geait évi­dem­ment que le port de Cronstadt soit repris avant la fonte des glaces et l’arrivée des flottes impé­ria­listes. L’époque ne pou­vait tolé­rer une patiente négociation.

Plus signi­fi­ca­tive, et plus lourde de consé­quences, fut l’interdiction au 10e Congrès du Parti en 1921 des frac­tions en son sein, suite à la lutte poli­tique contre « l’Opposition Ouvrière ». Dès le 9e Congrès (1920), les membres de « l’Opposition Ouvrière » dénon­çaient la bureau­cra­ti­sa­tion du Parti et de l’État. Lénine est d’accord avec ce constat, mais pas avec le remède pré­co­nisé par l’Opposition Ouvrière : la quasi-sup­pres­sion immé­diate de l’État et du Parti. Et un an plus tard, au 10e Congrès, il s’oppose vigou­reu­se­ment à ce remède.

L’Opposition Ouvrière réclame en effet que « l’organisation et la ges­tion de l’économie natio­nale appar­tiennent au Congrès des pro­duc­teurs de Russie, grou­pés en syn­di­cats de pro­duc­tion qui élisent un orga­nisme cen­tral diri­geant l’ensemble de l’économie natio­nale de la République ». Elle réclame la sup­pres­sion de tout l’appareil d’État cen­tra­lisé, des fonc­tion­naires, et pro­pose que l’État devienne une « fédé­ra­tion libre de com­mu­nau­tés de pro­duc­teurs s’administrant eux-mêmes ».

L’Opposition Ouvrière repré­sente une frac­tion qui a sa raison d’être face à l’autoritarisme d’État qui s’est déve­loppé consi­dé­ra­ble­ment avec le com­mu­nisme de guerre et lui survit après la fin de celui-ci. Elle réclame plus de place à l’initiative ouvrière et à la liberté de cri­tique. Mais en pré­co­ni­sant le pou­voir des syn­di­cats ouvriers, une sorte d’autogestion des entre­prises, elle ouvre une voie qui lais­se­rait libre cours aux inté­rêts sec­to­riels, aux cor­po­ra­tismes. Elle sous-estime tout à fait la conti­nua­tion de la lutte de classe dans la construc­tion du socia­lisme (et le rôle du Parti et de l’État pour la diri­ger). Celle-ci lui semble réso­lue par le miracle des « com­mu­nau­tés de pro­duc­teurs s’administrant eux-mêmes ».

Si la voie pro­po­sée était fausse, les ques­tions posées par l’Opposition Ouvrière méri­taient consi­dé­ra­tion et réponse appro­priée. Ce qui ne fut pas fait. Posées en pleine guerre et en même temps que Cronstadt, elles furent consi­dé­rées comme un affai­blis­se­ment du Parti au moment où il avait d’autres chats à fouet­ter. Raidi devant les dif­fi­cul­tés immé­diates, le Parti décide même d’interdire les frac­tions : tous devaient se plier à la dis­ci­pline de la majo­rité, et son repré­sen­tant, le Comité Central, obtint le droit d’exclure tout contre­ve­nant. Premier pas vers l’étouffement de la mino­rité et le « mono­li­thisme » du Parti cher à Staline.

Déjà en sep­tembre 1917, Lénine écri­vait : « le socia­lisme n’est pas autre chose que l’étape immé­dia­te­ment consé­cu­tive au mono­pole capi­ta­liste d’État… que le mono­pole capi­ta­liste d’État mis au ser­vice du peuple entier et qui, pour autant, a cessé d’être un mono­pole capi­ta­liste ». « Pour autant » ? On voit ici poindre la thèse – tant déve­lop­pée plus tard sous Staline – que le capi­ta­lisme cesse dès que la pro­priété juri­dique a changé de mains (en même temps que la thèse d’une sorte de phase néces­saire de cen­tra­li­sa­tion éta­tique). Or la ques­tion n’est pas de dire « mono­pole au ser­vice du peuple » (tout le monde d’ailleurs se pro­clame au ser­vice du peuple), mais de savoir si l’activité pro­duc­tive est effec­ti­ve­ment en sa pos­ses­sion, sous sa maîtrise.

Lénine, comme tous les bol­che­viques, a ten­dance à voir dans le capi­ta­lisme d’Etat une forme d’organisation unique de la pro­duc­tion, en un tout, qui per­met­trait de la gérer ration­nel­le­ment. Il serait l’allié qui bri­se­rait la petite pro­duc­tion mor­ce­lée. Par le mono­pole unique, l’État d’abord, puis la société, serait maître de sa pro­duc­tion, de son destin, ayant unifié l’économie et par là les lois aveugles du marché. Dans l’illusion des natio­na­li­sa­tions, il y a l’illusion tech­no­cra­tique que la cen­tra­li­sa­tion de la pro­priété équi­vaut à l’unité de déci­sion, à l’unité du corps social qui fonc­tion­ne­rait comme une unique machine. Le com­mu­nisme de guerre a ren­forcé l’illusion de l’étatisme. L’État y orga­ni­sant pro­duc­tion et répar­ti­tion de façon auto­ri­taire, le marché sem­blait aboli (en fait, la cir­cu­la­tion mar­chande exis­tait tou­jours, et s’exprimait à tra­vers des com­por­te­ments spé­ci­fiques comme marché noir, sto­ckage des récoltes cachées à l’État, revente de pièces, etc.). Non seule­ment l’étatisme n’avait rien sup­primé des rap­ports de sépa­ra­tion, mais encore il avait accru la sépa­ra­tion entre les masses et l’État socialiste.

C’est pour­quoi Lénine qua­li­fia plus tard ces erreurs de « défaites plus graves » que toutes celles dues aux inva­sions mili­taires. À partir de la mi-1921, il convainc le Parti d’opérer le tour­nant de la NEP (Nouvelle Economie Politique). Celle-ci est d’abord expli­quée comme un « recul », comme si le com­mu­nisme de guerre avait effec­ti­ve­ment été le com­mu­nisme et qu’il fal­lait tem­po­ri­ser pour des rai­sons de cir­cons­tances. Puis elle devient vrai­ment pour Lénine une autre poli­tique. Au lieu que l’alliance grande indus­trie État socia­liste com­batte la petite pro­duc­tion, Lénine déve­loppe l’idée, à partir d’octobre 1921, d’une alliance fon­da­men­tale ouvriers-pay­sans dont la NEP sera le moyen. En 1923, malade et tirant le bilan de cinq années d’expérience, Lénine avan­cera dans cette direc­tion en disant que la Coopérative est une forme socia­liste de pro­duc­tion pour la pay­san­ne­rie, s’attachant à la trans­for­ma­tion concrète des rap­ports de pro­duc­tion par l’expérience et la lutte des masses elles-mêmes. C’est de là que par­tira Mao.

Dans ses der­nières années, il accen­tue paral­lè­le­ment sa cri­tique de l’État coupé des masses. Son der­nier texte déclare : « les choses vont si mal avec notre appa­reil d’État, pour ne pas dire qu’elles sont détes­tables… ». En même temps, il s’attaque au chau­vi­nisme déve­loppé par Staline sur la ques­tion des natio­na­li­tés et le traite de « brutal argou­sin grand russe ».

La ques­tion n’est pas ici de réha­bi­li­ter Lénine. Son œuvre lui suffit. Ni de le condam­ner parce qu’il est resté pri­son­nier de cer­taines concep­tions gra­ve­ment erro­nées de la social-démo­cra­tie alle­mande quant à la théo­rie du capi­ta­lisme d’État. Mais de com­prendre com­ment il a su, à la lumière de l’expérience, com­men­cer à trai­ter des pro­blèmes concrets que per­sonne avant lui n’avait trai­tés, et à esquis­ser des solu­tions nova­trices. Ce sont elles qui seront reprises et pous­sées plus loin par Mao, comme nous le ver­rons, tandis que Staline au contraire les com­bat­tit en s’appuyant sur les thèses léni­nistes anté­rieures les plus erro­nées, celles-là mêmes que Lénine avait com­mencé à abandonner.

* Extraits de Nécessité et pos­si­bi­lité du com­mu­nisme, 2007

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