La fin de la tour d’ivoire

Par Mis en ligne le 12 août 2014

Les 21-24 août pro­chain aura lieu le Forum social des peuples, une vaste expé­ri­men­ta­tion mise en mou­ve­ment par des cen­taines de mou­ve­ments sociaux du Québec, du Canada et des Premières nations. À cette occa­sion, la revue Les nou­veaux cahiers du socia­lisme, orga­nise un pro­gramme d’échanges et de débats, comme elle le fait depuis quelques années.

On le sait encore plus main­te­nant qu’hier, l’université comme ins­ti­tu­tion consti­tuante de notre société est ques­tion­née. Certains vou­draient l’instrumentaliser pour des impé­ra­tifs éco­no­miques et tech­niques, au moment où le capi­ta­lisme nord-amé­ri­cain fait face aux essouf­fle­ments que l’on connaît. C’est un peu le projet de l’« uni­ver­sité inc », comme l’ont expli­qué Éric Martin et Maxime Ouellet. Les grands per­dants d’une telle réforme risquent être une pensée libre, capable de cri­ti­quer, de sortir des sen­tiers battus et d’exprimer les valeurs de soli­da­rité et de jus­tice qui sont pour­tant celles de la majo­rité de la popu­la­tion.

Pour autant, le monde uni­ver­si­taire peine à répondre à cette menace. Il est impos­sible de résis­ter au projet de l’université par un dis­cours nos­tal­gique, comme si l’époque des « déten­teurs du savoir » du haut de leur gran­deur n’était pas révo­lue. Le temps est passé où l’idée était d’imposer un dis­cours de « maître » à « élève ». De toutes les manières, les jeunes géné­ra­tions ne vou­draient rien savoir d’un projet construit sur les valeurs écu­lées de l’« auto­rité » et d’une concep­tion atro­phiée du savoir comme si celui-ci était l’apanage des uni­ver­si­taires.

On voit donc le dilemme et on com­prend mieux la recherche d’une voie alter­na­tive entre l’université « inc » et le ter­rain de jeu des « maîtres du savoir » héri­tiers de la Sorbonne de l’an 1000. Une chance que beau­coup de monde se sont mis les mains à la pâte, dans une grande diver­sité d’approches, de visions, d’expérimentations.

Parmi les nou­velles pistes explo­rées est celle d’établir de nou­veaux rap­ports dans l’appareil uni­ver­si­taire lui-même, notam­ment entre les profs, la popu­la­tion étu­diante et l’ensemble des acteurs qui œuvrent dans ce milieu. Évidemment, cela remet aussi en ques­tion les rap­ports entre l’institution et la société. Ce n’est pas tota­le­ment une nou­velle idée. Bien long­temps avant mai 1968, des pen­seurs d’avant-garde comme le phi­lo­sophe Antonio Gramsci avaient élargi le concept d’intellectuels et de pro­duc­teurs de connais­sances à un réper­toire beau­coup plus vaste d’acteurs sociaux. Ils encou­ra­geaient l’interaction entre cher­cheurs et mou­ve­ments citoyens dans un mou­ve­ment de fer­ti­li­sa­tion mutuelle. Plus tard, cette tra­di­tion a été reprise par Pierre Bourdieu en France. On la voit s’épanouir main­te­nant dans toutes sortes de milieux et de régions, notam­ment en Amérique latine. Le monde uni­ver­si­taire et ses acteurs deviennent une partie com­po­sante d’un pro­ces­sus beau­coup plus vaste, et non le « soleil » rayon­nant sur d’autres enti­tés sans capa­cité.

Les tra­di­tions et l’accumulation des savoirs sont des res­sources à pré­ser­ver, mais cela n’est pas la fin de l’histoire. La science est évi­dem­ment non seule­ment en constante évo­lu­tion, mais un « construit » influencé par et influen­çant sur la société, les luttes sociales, les grands enjeux. Ce n’est pas un objet dés­in­carné. Également, les élé­ments de scien­ti­fi­cité ne sont pas l’apanage des habi­tants de la « tour d’ivoire ». Ils émergent des pra­tiques scien­ti­fiques, tech­niques, orga­ni­sa­tion­nelles, poli­tiques d’un grand nombre d’acteurs. Des gens de toutes les condi­tions créent des connais­sances, par­fois en réus­sis­sant à les syn­thé­ti­ser, à en faire des sen­tiers sur les­quels se déve­loppent d’autres connais­sances. Des dis­ci­plines comme la science poli­tique ou la socio­lo­gie (j’en parle car je les connais un peu mieux) sont construites dans les luttes poli­tiques et sociales, par des mou­ve­ments décen­tra­li­sés et des expé­ri­men­ta­tions frag­men­tées. Dire cela n’est pas déni­grer le tra­vail des uni­ver­si­taires, au contraire, car leurs capa­ci­tés d’analyser « à tête froide » ces expé­ri­men­ta­tions insufflent à celles-ci de nou­velles éner­gies et per­mettent de construire de nou­velles connais­sances.

Au moment où l’université doit se renou­ve­ler, ce sont des idées qui non seule­ment appa­raissent comme per­ti­nentes, mais qui sont au cœur de plu­sieurs pro­ces­sus en cours. Des uni­ver­si­tés « popu­laires », des réseaux orga­ni­sés de cher­cheurs et de pra­ti­ciens, des pro­jets de grande ou de petite échelle sont en marche à l’échelle locale et inter­na­tio­nale.

Dans quelques jours se réunira à Ottawa le Forum social des peuples, une ini­tia­tive de plu­sieurs mou­ve­ments sociaux du Québec, du Canada et des Premières Nations, en col­la­bo­ra­tion avec des cen­taines d’universitaires et de cher­cheurs, jeunes et jeunes de cœur. Au pro­gramme, il y a un vaste « diag­nos­tic » des prin­ci­paux défis actuels au moment où les enjeux deviennent cru­ciaux en matière d’économie, d’environnement, de droits humains, de jus­tice sociale et de paix. Des tra­vaux seront expo­sés, ques­tion­nés, débat­tus, en pro­fi­tant des expé­riences diverses, des capa­ci­tés mul­tiples de com­prendre et d’aller plus loin.

Parallèlement, le Forum sert de trem­plin pour iden­ti­fier, décor­ti­quer, ques­tion­ner les alter­na­tives en construc­tion de la plus petite à la plus grande échelle. Sur cela, il est attendu que l’apport des Premières Nations sera pro­ba­ble­ment un élé­ment fort du Forum. Comme on le sait, la vision du monde qui a pré­valu au cours de la moder­nité et de la domi­na­tion des peuples a éli­miné des savoirs et des capa­ci­tés d’appréhender et de chan­ger le réel. Aujourd’hui, les Premières Nations les redé­couvrent et par consé­quent, elles veulent briser le rap­port pater­na­liste qui a sévi entre elles et nous, au détri­ment de la jus­tice et de la soli­da­rité, au détri­ment aussi d’une réelle com­pré­hen­sion de notre monde, de « Pachamama », comme le disent les autoch­tones du sud des Amériques.

Une immense tem­pête des idées va tra­ver­ser ces 21-24 août pro­chain le campus de l’université d’Ottawa. De ce pro­ces­sus émer­ge­ront des pistes pour construire les outils et les réseaux de pro­duc­tion du savoir néces­saires au moment où l’humanité se retrouve devant des défis inédits.

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