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Etats désunis Un an après l’assaut du Capitole, la démocratie américaine au bord du gouffre

Inféodé à Trump et soudé derrière le mythe de l’élection volée, le camp républicain accélère sa déstabilisation insidieuse des institutions. Nombre d’experts alertent sur le risque élevé de dérive autoritaire et de violences.

Les images de l’envahissement du Capitole ont pris un an sans rien perdre de leur puissance d’effroi et de stupeur, mais entre-temps un mirage s’est comme évanoui : la victoire de Donald Trump ne fait plus guère de doute. Le président sortant n’est certes pas parvenu à se faire réélire, et il a échoué, de toutes les manières possibles (judiciaire, institutionnelle, insurrectionnelle…), à en forcer l’issue. Mais si l’on considère que Joe Biden s’était donné pour mission cardinale de restaurer l’idéal démocratique et de réparer les divisions d’un pays que son prédécesseur s’entête à fracturer encore et encore, alors son impuissance confine à l’échec – et Trump peut bien pavoiser, en attendant l’heure d’un hypothétique come-back plus imparable que le précédent.

Sur le vif de l’évènement, il avait pu paraître séduisant de lire l’assaut contre le Congrès du 6 janvier 2021 comme un ultime spasme du moment trumpiste avant liquidation. On pouvait difficilement plus se tromper : tout aujourd’hui désigne combien les violences déchaînées ce jour-là, par des foules à la confluence de mouvances très diverses de la droite extrême (supporteurs de Trump, conspirationnistes type QAnon, milices de suprémacistes blancs…), constituaient un simple tour de chauffe, ou une bande-annonce, d’une onde de déstabilisation plus lente et insidieuse mais autrement plus profonde des institutions aux Etats-Unis. Un pays dont les polarités idéologiques semblent désormais irréconciliables autour d’un récit commun, et dont les fondations démocratiques, lézardées de toutes parts, affichent une fragilité inédite à l’ère moderne.

Historien de la politique états-unienne et professeur à l’université de Cambridge, Gary Gerstle estime que «l’élection de 2020 a démontré une mobilisation démocratique extraordinaire, dont la magnitude nourrit l’espoir que tout ne soit pas perdu. Mais le camp autoritariste qui gravite autour de Trump a plus de chance de l’emporter, du fait d’un système biaisé qui l’avantage. Je n’aurais jamais imaginé, jusqu’à ces derniers mois, devoir envisager un futur non démocratique aux Etats-Unis. Et si je ne crois pas que la démocratie soit finie pour ce pays, elle y est en très grand danger».

Un récit toxique fondateur et galvanisant

Pendant ce temps, Trump se porte donc comme un charme. Il n’occupe certes plus la Maison Blanche, mais son emprise se révèle à peu près totale sur les destinées et l’imaginaire du camp conservateur, où quiconque lui résiste ou déplaît voit un concurrent plus docile être parachuté sur sa route. Ses communications martèlent encore ces derniers jours la fable d’une insurrection qui se serait produite non le 6 janvier 2021 mais le 3 novembre 2020, jour du vote en sa défaveur. Une réécriture toxique de l’histoire que la sphère conservatrice – militants comme médias mainstream tels Fox News – non seulement endosse désormais très largement, mais reprend à son compte sur le mode d’un récit fondateur et galvanisant.

Les affaires tournent et l’argent coule à flots pour abonder les ambitions politiques, médiatiques et personnelles du président déchu. Que ce soit via les chèques d’oligarques reconnaissants ou les donations d’une base sursollicitée au nom du péril encouru par l’Amérique. Mais il faut aussi compter avec les subsides du Parti républicain, à ce point inféodé à Trump qu’il décaisse des millions de dollars pour payer ses frais de justice, même lorsqu’ils ont trait plutôt à ses affaires qu’à la politique. Ou encore, avec les fonds de campagne de tout ce que la droite américaine compte d’ambitieux, pour lesquels un passage obligé consiste à louer à grands frais le Xanadu trumpien de Mar-a-Lago en guise de salles des fêtes, avec en mire l’espoir d’être adoubé par le maître des lieux.

Les élections de mi-mandat, en novembre, dont l’histoire démontre qu’elles sont quasi immanquablement défavorables au parti au pouvoir, pourraient permettre à nombre de fidèles de l’ancien président d’accéder à des responsabilités, notamment comme gouverneurs d’Etats susceptibles d’arbitrer la prochaine présidentielle. Enfin, tandis que Biden tarde à donner à son mandat les dimensions des immenses ambitions réformistes claironnées à ses débuts – et embourbées au Congrès, faute de majorité nette pour surmonter l’obstruction systématique des républicains –, Trump continue de peser, sinon de présider, indirectement, sur des questions aussi lourdes d’incidence que le droit à l’avortement. Cela, via une Cour suprême qu’il sera parvenu à repeupler de juges ultraconservateurs, nommés à vie et dans la fleur de l’âge – au risque de rendre la plus haute juridiction durablement peu représentative de ce pays dont elle a charge de veiller sur les valeurs et les droits fondamentaux.

Mais la question de la représentativité n’embarrasse pas le Parti républicain, qui en trente ans et huit scrutins n’a obtenu qu’une seule fois la majorité des voix lors de l’élection présidentielle (pour Bush, en 2004, porté par l’union nationale post-11-septembre). Et le Great Old Party s’en accommode bien, dès lors que le système lui permet de gagner quand même. «C’est un fait que ce fonctionnement favorise chroniquement les républicains, rappelle Gary Gerstle. Bien des pays trouveraient impensable qu’une minorité de votants ait le pouvoir de désigner le président via les grands électeurs et que 30 % de la population élise à elle seule 70 % des sénateurs !» Chaque Etat dispose en effet de deux représentants au Sénat, quelle que soit sa population. Et ainsi les 580 000 âmes du très rural et conservateur Wyoming jouissent-elles d’autant d’émissaires à la Chambre haute que les 39 millions de Californiens. «Et les républicains, ajoute Gerstle, tendent aussi à être bien meilleurs que les démocrates dans l’utilisation de tous les leviers du système, quitte à dévoyer les institutions et les lois électorales pour parvenir à leurs fins.»

Discriminations électorales, redécoupages, purges internes chez les républicains

L’ère Trump, avec son inclination pour les «faits alternatifs» et son refus inédit de concéder une défaite électorale, n’aura fait que radicaliser la dérive déjà à l’œuvre sous l’impulsion notamment de Mitch McConnell, leader conservateur au Sénat depuis quinze ans. Le rejet du transpartisanisme, la tribalisation du parti pour complaire aux franges racistes de l’électorat et le refus désormais affirmé de l’alternance démocratique aboutissent aux grandes manœuvres du moment, jugées alarmantes par une très grande diversité d’observateurs. Dans une vingtaine d’Etats où les républicains ont la main sur les législatures locales s’opèrent aujourd’hui une refonte des lois définissant l’accès au suffrage, afin d’évincer nombre d’électeurs qui tendent à voter pour le camp d’en face (notamment ceux issus de l’immigration récente), et le bon vieux redécoupage, souvent assez échevelé, de la carte électorale, pour tailler sur mesure un maximum de circonscriptions imprenables par les démocrates.

Surtout, des enquêtes journalistiques documentent, dans plusieurs Etats, un mouvement de purge des responsables républicains locaux ayant pris part à la validation des suffrages favorables à Biden en 2020. Qui s’accompagne d’une vague de candidatures non tant républicaines que proprement trumpistes – c’est-à-dire acquises à la thèse d’un «vol» de l’élection – et ce à toutes sortes de postes clés, de divisions administratives très locales à la tête d’un Etat comme la Géorgie, ayant tous en commun la prérogative de superviser les élections. Jocelyn Benson, secrétaire d’Etat démocrate du Michigan, alertait voilà un mois : «C’est un danger maximal, et l’enjeu le plus crucial de notre temps. S’il n’est pas pris au sérieux par les leaders comme les citoyens, nous pourrions ne plus être en mesure de faire prévaloir la démocratie en 2024.»

«Après chaque conflit, on assiste à un pic de violence dans toute la société américaine, non pas seulement chez les vétérans du front mais y compris chez des populations qui ne sont aucunement mobilisées – femmes et enfants compris. Or, on en parle très peu comme composante de la crise actuelle, mais nous sortons à peine, en Afghanistan, de la plus longue guerre de notre histoire.»

—  Kathleen Belew spécialiste de l’extrême droite

Dans sa chronique pour le Guardian, le professeur de droit Lawrence Douglas dénonçait mi-décembre la façon dont le mythe d’une élection volée est devenu l’une des tables de la loi du nouveau Parti républicain, conduisant aux opérations en cours dans une douzaine d’Etats, comme le Wisconsin, pour supprimer les commissions électorales bipartisanes au profit d’élus d’une seule couleur politique – la leur. «L’élection 2024 ne verra pas se répéter les événements du 6 janvier, conclut-il. Le 6 janvier 2025, le putsch pourrait avoir déjà été accompli. Et si tel est le cas, c’est qu’il aura été mené à bien dans les petits bureaux d’officiels locaux des Etats clés. Et ce scénario est en train de s’écrire en ce moment.»

Gary Gerstle rappelle que le système américain, et son collège de grands électeurs théoriquement libres de relayer ou non le vote populaire, fut conçu ainsi par les révolutionnaires du XVIIIe siècle sur le modèle du Sénat romain, comme un garde-fou vis-à-vis des décisions mal avisées que pourrait prendre le peuple seul : «Installé dans la Constitution et jamais vraiment changé depuis, ce système décentralisé, où les Etats ont le pouvoir sur les élections plutôt que Washington, leur donne une grande latitude pour légiférer sur le fonctionnement et la validation du suffrage, et éventuellement en disposer à leur guise, sans forcément se mettre dans l’illégalité. Si bien que la Cour Suprême ne trouverait rien à y redire si des bulletins étaient déclarés frauduleux» par une législature partisane pour renverser le verdict des urnes. «Cela accroît encore la possibilité, dès les prochaines élections, d’une crise de légitimité historique des institutions, au sein de populations de droite comme de gauche, et de creuser la polarisation du champ politique. Au risque que la violence apparaisse aux uns ou aux autres comme la seule issue pour renverser un pouvoir jugé illégitime.»

Une «anocratie» «à haut risque»

Pour la toute première fois fin novembre, le think tank Idea de Stockholm, observateur international reconnu des régimes politiques, a rangé les Etats-Unis parmi l’Ethiopie, le Bélarus, l’Inde ou la Russie dans la catégorie des pays où la démocratie et les libertés régressent. Un voisinage auquel les travaux de Barbara Walter, professeure à l’université de Californie, apportent un écho saisissant. En 2017, elle était conviée à rejoindre une task force de chercheurs et d’analystes, animée par la CIA depuis 1994 pour sonder et évaluer les nations étrangères, sur un spectre allant de la stabilité démocratique à la guerre civile. Elle fut ainsi introduite aux outils d’un modèle prédictif censé déterminer si un régime se trouve plus ou moins proche d’être renversé ou de basculer dans la violence. Cette grille, la CIA n’est légalement pas fondée à l’appliquer aux Etats-Unis. Mais rien n’empêchait Walter, dont les recherches portent depuis trente ans sur ces questions, de s’y coller à ses heures perdues : «Dès lors que j’ai eu connaissance de ce modèle, en le mettant face à mon pays, les analogies me crevaient les yeux.»

«Parmi les 56 facteurs qui le constituent, deux ont été identifiés avec le temps comme les plus déterminants, et s’appliquent l’un comme l’autre aux Etats-Unis post-6 janvier, expose-t-elle à Libération. D’une part, l’état d’“anocratie” : c’est ainsi que les experts désignent ces régimes qui ne sont ni complètement démocratiques, ni tout à fait autocratiques, et cet état intermédiaire est de loin celui qui conduit le plus fréquemment à la guerre civile. Juste après vient le facteur d’une population fracturée politiquement selon des délimitations ethniques, religieuses ou raciales – comme l’était la Yougoslavie postsoviétique – avec des “entrepreneurs ethniques” qui jouent sur les peurs et les insécurités d’un groupe pour accéder au pouvoir. Les Etats-Unis et son Parti républicain cochent aujourd’hui absolument ces deux cases, et c’est d’autant plus alarmant au regard de la vitesse à laquelle on en est arrivé là.»

Tribune

Selon elle, en 2016, les données scientifiques faisaient encore du pays une «démocratie accomplie». Moins de cinq ans plus tard, celle-ci avait viré à l’«anocratie» à «haut risque». Dans l’essai où elle mène cette étude, à paraître mi-janvier, elle déplore que «le titre de “démocratie active la plus ancienne au monde” n’appartienne plus [aux Etats-Unis] – cet honneur revient à la Suisse. Et nous ne pouvons plus nous prévaloir, comme le Japon ou le Costa Rica, de la note maximale de +10 sur l’échelle Polity [issue des travaux du centre d’études américain Center for Systemic Peace]» mais d’un indice désormais divisé par deux : un effondrement. «Bien sûr, une nouvelle guerre civile américaine n’aurait rien à voir avec la guerre de Sécession, avertit Walter. Il ne faut pas s’imaginer deux énormes armées en uniformes qui s’affrontent sur le champ de bataille. De tels conflits, au XXIe siècle, tendent à être décentralisés, et éclatés en de multiples factions, parfois alliées, parfois rivales, qui recourent à des tactiques non conventionnelles, de terrorisme ou de guérilla.»

Des tensions au sein de l’armée

Mi-décembre, une tribune cosignée dans le Washington Post par trois anciens généraux a étoffé les craintes qui cernent la prochaine élection présidentielle, disant redouter «un chaos meurtrier au sein de l’armée» : «Nous sommes glacés d’effroi à l’idée qu’un coup d’Etat puisse réussir la prochaine fois.» Car, avancent-ils, «l’une de nos forces en tant qu’armée est de s’appuyer sur une population très diversifiée. C’est un assemblage d’individus, dont les parcours et les convictions diffèrent. Mais faute d’entretien constant [de la cohésion], le risque d’un éclatement militaire reflétant l’éclatement sociétal ou politique [du pays] est bien réel.» Nombre de membres passés et présents des troupes militaires prirent d’ailleurs déjà part à l’attaque du Capitole le 6 janvier : plus d’un dixième des quelque 700 individus traduits en justice à ce jour avaient servi sous les drapeaux.

Face au spectre d’un affaissement de la cohésion nationale, Barbara Walter se dit réticente à surestimer le poids de Trump dans un «phénomène plus large» dont il n’aurait été que le catalyseur et «le symptôme» : «Il a indéniablement tendance à galvaniser certaines franges radicales. Mais je ne pense pas, une fois déchaînées, qu’il ait le pouvoir de les faire rentrer chez elles.» Dans un livre à paraître au printemps, Gary Gerstle décrit combien le déclin et les promesses non tenues de l’«ordre néolibéral» (qui, selon ses mots, avait pendant trente ans «hégémoniquement imposé ses règles aux politiques américaines des deux partis, de Reagan au premier mandat d’Obama au moins») ont laissé des pans entiers de la société face à «des problèmes que le modèle démocratique semble impuissant à résoudre», libérant des voix jusque-là inaudibles à chaque extrémité du spectre politique. Dont Trump, avec son sillage de radicalités extrêmement diverses, ayant pu prospérer sous sa coupe. Ce tremblement de l’histoire constitue, selon l’historien, une déclinaison directe d’une crise à l’œuvre à l’échelle du champ de forces politiques mondial, dont les répliques s’observent au Brésil et en Hongrie, aux Philippines comme en Turquie.

Recrudescence des milices

Les recherches de Kathleen Belew décèlent cependant un autre ingrédient de l’effritement du liant démocratique, plus spécifique à la nation américaine. Spécialiste de l’extrême droite la plus violente – celle dite «white power» –, cette historienne rappelle que les recrudescences de mouvements miliciens et factieux aux Etats-Unis furent toujours consécutives à des périodes de guerre : «Après chaque conflit, on assiste à un pic de violence dans toute la société américaine, expose-t-elle, non pas seulement chez les vétérans du front mais y compris chez des populations qui ne sont aucunement mobilisées – femmes et enfants compris. Or, on en parle très peu comme composante de la crise actuelle, mais nous sortons à peine, en Afghanistan, de la plus longue guerre de notre histoire. Au point que mes étudiants ne se souviennent pas d’un temps où nous n’étions pas officiellement en guerre.»

«Que va-t-il en découler ? Impossible de le prédire. Mais ce n’est pas une lubie d’universitaires, plusieurs études du département de la Sécurité intérieure attestent à quel point le moment précis où nous nous trouvons offre une dynamique bénéfique aux groupes violents, pour recruter, se développer et se manifester dans la société.» Ainsi, conclut-elle, ce climat postmartial et le nouvel ordre politique mondial, enclin au recul des libertés, pourraient entrer en collision et conspirer ensemble à «tout un éventail de menaces nouvelles et imminentes pour la démocratie américaine».

Julien Gester, correspondant à New York

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